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Saint-Éxupéry (Antoine de)
23 mai 2010
Peu d'hommes peuvent prétendre avoir atteint au rang de mythe. Mais Antoine de Saint-Éxupéry est incontestablement l'un d'entre eux. Car le plus beau roman écrit par celui qui fut, aussi, écrivain, est celui de sa vie. Un roman presque parfait, avec tout ce qu'on aime, de l'aventure, de l'amour, des rebondissements, des scènes d'anthologie, des paysages à couper le souffle, des seconds rôles magnifiques, et jusqu'à sa fin, tragique et mystérieuse...

Antoine Marie Jean-Baptiste Roger de Saint-Exupéry est né le 29 juin 1900 à Lyon, dans une rue qui aujourd'hui porte son nom. Il a disparu en vol le 31 juillet 1944. Après quarante-quatre ans d'une vie vécue à cent à l'heure... Et même, pourrait-on dire de plusieurs vies, pour celui qui fut autant écrivain qu'aviateur, autant poète qu'aventurier, autant dessinateur que journaliste.
Né dans une famille issue de la noblesse française, troisième enfant (sur cinq) de Jean, vicomte de Saint-Exupéry et de Marie de Fonscolombe, Antoine de Saint-Exupéry passe une enfance heureuse (« les plus beaux moments de ma vie », dira-t-il plus tard) malgré la mort prématurée de son père.

En 1912, il passe les grandes vacances à Saint-Maurice-de-Rémens, dans l'Ain, propriété de l'une de ses tantes. Il est fasciné par le nouvel aérodrome d'Ambérieu-en-Bugey, situé à quelques kilomètres à l'est. Il s'y rend à vélo et y reste des heures à interroger les mécaniciens sur le fonctionnement des avions. Un jour, il s'adresse à un pilote Gabriel Salvez et, prétendant que sa mère l'y a autorisé il effectue son baptême de l'air.
Élève peu brillant, il obtient cependant son baccalauréat en 1917 et, après son échec à l'École navale (ses résultats dans les branches scientifiques sont très bons, mais ceux des branches littéraires insuffisants), il s'oriente vers les beaux-arts et l'architecture.

En avril 1921, il est affecté pour son service militaire en tant que mécanicien au 2e régiment d’aviation de Strasbourg.
Il prend des cours de pilotage à ses frais, mais fin juillet, seul aux commandes de son avion-école, il se pose de justesse alors que l’appareil est en flammes. Ce grave incident permet de révéler son sang-froid et sa maîtrise. Néanmoins, il laisse le souvenir d’un aviateur parfois distrait, oubliant tantôt de rentrer son train d’atterrissage, tantôt de brancher ses instruments de bord, se perdant dans l’immensité du ciel. Le surnom de « Pique la Lune » lui est ainsi resté, non seulement en raison de son nez en trompette mais aussi d’une tendance certaine à se replier dans son monde intérieur.
En janvier 1922, il est à Istres comme élève officier de réserve. Il est reçu pilote militaire et promu caporal. En octobre il choisit son affectation au 34e régiment d’aviation, au Bourget. Au printemps 1923, il a son premier accident d’avion : fracture du crâne. Après ce grave accident, il est démobilisé. Pourtant, il envisage toujours d’entrer dans l’armée de l’air, comme l’y encourage le général Barès. Mais la famille de Louise de Vilmorin, sa fiancée, s’y oppose. Commence pour lui une longue période d’ennui : il se retrouve dans un bureau comme contrôleur de fabrication au Comptoir de Tuilerie, une filiale de la Société générale d’Entreprise. En septembre, c’est la rupture des fiançailles avec Louise.

Il est engagé en 1926 par la compagnie Latécoère (future Aéropostale) et transporte le courrier de Toulouse (où il fait la connaissance de Jean Mermoz et de Henri Guillaumet) au Sénégal.
Fin 1927, il est nommé chef d’escale à Cap Juby au Maroc avec pour mission d’améliorer les relations de la compagnie avec les dissidents maures d’une part et avec les Espagnols d’autre part. Il va y découvrir la brûlante solitude du désert. Après un atterrissage forcé, il rencontre une communauté de moines trappistes : « Le vent, le sable et les étoiles. La vie austère des trappistes. Mais sur cette nappe mal éclairée, six ou sept hommes, qui ne possédaient rien au monde hormis leurs souvenirs, partageaient une invisible richesse ». Pour occuper ses nuits, il commence à écrire.
En septembre 1929, il rejoint Mermoz et Guillaumet en Amérique du Sud pour contribuer au développement de l’Aéropostale jusqu’en Patagonie.
Parallèlement il publie en s'inspirant de ses expériences d'aviateur ses premiers romans : Courrier Sud en 1929 et surtout Vol de Nuit en 1931, qui rencontre un grand succès.

Le 22 avril 1931 à la mairie de Nice, puis religieusement à Agay, il épouse Consuelo, rencontrée en 1930, dans les salons de l'Alliance française, à Buenos Aire. C'est une artiste bohème, une riche veuve qui fume, conduit, boit peut-être un peu trop, au tempéramment de feu. Elle est née en 1901 au Salvador dans une des famille les plus riche du pays.
Malgré la vie tumultueuse qu'elle est obligée de mener avec son mari aviateur, elle noue des relations amicales avec le groupe des peintres surréalistes : Marcel Duchamp, Oscar Dominguez, Balthus, André Breton, André Derain, ce qui influencera beaucoup sa propre peinture.

À partir de 1932, son employeur entre dans une période difficile. Aussi Saint-Exupéry se consacre-t-il à l’écriture et au journalisme. Il entreprend de grands reportages au Vietnam en 1934, à Moscou en 1935, en Espagne en 1936, qui nourriront sa réflexion sur les valeurs humanistes qu'il développe dans Terre des hommes, publié en 1939 (prix de l’Académie française ; avec la célèbre phrase prononcée par Guillaumet après son accident dans les Andes : « Ce que j’ai fait, je te jure, jamais aucune bête ne l’aurait fait »).
En décembre 1935, il tente un raid Paris-Saïgon, mais il est obligé de poser en catastrophe son avion, un Caudron Simoun, dans le désert Libyque en Égypte. Expérience qui lui servira de point de départ pour l'écriture du Petit Prince. C'est une caravane de nomades qui le sauvera finalement.

En 1939, il est mobilisé dans l'armée de l'air et est affecté dans une escadrille de reconnaissance aérienne. À l'armistice, il quitte la France pour New York avec pour objectif de faire entrer les Américains dans la guerre et devient l'une des voix de la Résistance.
Saint-Ex part dans un premier temps sans Consuelo. Mais, après beaucoup de scènes mémorables, ils arrivent enfin à trouver une forme de sérénité et ils s'installent pour l'été dans une grande maison paisible dénichée non loin de New York. Parmi leurs amis exilés, on trouve : Ingrid Bergman, Jean Gabin, Greta Garbo, Charles Boyer, Marlène Dietrich, Jean Renoir et bien d'autres.
C'est pendant cette période que Saint-Exupéry écrit
Le Petit Prince, dont Consuelo est l'âme...

Le Petit Prince
, écrit à New York pendant la guerre, est publié avec ses propres aquarelles en 1943 à New York et en 1945 en France. Ce conte plein de charme et d'humanité deviendra un immense succès mondial.
Phénomène d’édition, phénomène international, phénomène culturel, Le Petit Prince est international. Cent-quatre-vingts traductions répertoriées à ce jour (en breton, tagalog, papiamento, féroïen, frioulan, aragonais, romanche, quichua, guarani, indi, tamoul,... Le Petit Prince fut même traduit en 2005 en toba, une langue amérindienne du nord de l'Argentine - premier livre à avoir été traduit dans cette langue après le Nouveau Testament), plus de quatre-vingt millions de livres, cassettes, DVD, CD audio vendus dans le monde, un musée au Japon, un opéra aux États-Unis et en Allemagne, une comédie musicale en France et en Corée, une intégration dans les programmes scolaires au Maroc, au Canada, au Japon, en Corée…

Mais l'action lui manque. Il veut participer aux événements. En avril 1943, bien que considéré par les alliés comme un pilote médiocre, il réussit à reprendre du service actif dans l'aviation en Tunisie. Il effectue quelques missions de reconnaissance, mais est victime de plusieurs incidents qui le font mettre « en réserve de commandement », étant donné son âge, son mauvais état de santé général, ses différents crashs précédents. Il rejoint enfin au printemps 1944, en Sardaigne puis en Corse, une unité chargée de reconnaissances photographiques en vue du débarquement en Provence.
Il disparaît lors de sa mission du 31 juillet 1944. Son avion, un P-38 Lightning, n'a été retrouvé qu'en 2004.
En mars 2008, un ancien pilote de la Luftwaffe, sur Messerschmitt Bf 109, Horst Rippert, affirme dans le journal La Provence avoir abattu un avion de type P-38 lightning le 31 juillet 1944 dans la zone où se trouvait Saint-Exupéry. « Si j'avais su que c'était Saint-Exupéry, l'un de mes auteurs préférés, je ne l'aurais pas abattu », a déclaré Horst Rippert. Et même si on peut légitimement douter de ce témoignage tardif, cette déclaration reste une belle parabole sur l'absurdité des guerres.

Après la disparition de son mari, Consuelo peint et sculpte toujours mais continue, chaque dimanche, à lui écrire une lettre d'amour. Jusqu'à sa propre mort en 1979, elle sera de toutes les commémorations et fera revivre sa mémoire sur tous les continents.  

Pour finir, voici la gourmette remontée le 7 septembre 1998 par le chalut d'un pêcheur, près de l'île de Riou. On y trouve l'inscription :
ANTOINE DE SAINT-EXUPERY (CONSUELO)
c/o REYNAL AND HITCHCOCK INC.
386 4TH AVE. N.Y.C. U.S.A.

Reynal & Hitchcock étaient les éditeurs du Petit Prince. Cette gourmette était une sorte de pense-bête offert à Consuelo pour qu'elle dispose en permanence de l'adresse postale de son mari. En effet c'est son éditeur qui se chargeait de faire suivre le courrier de Saint-Ex. Il y aurait eu échange de gourmettes entre Saint-Ex et son épouse lors de son départ pour la guerre, ce qui explique qu'il la portait le jour de sa disparition.



Savignac
17 mai 2010
Raymond Savignac, dit communément Savignac, est un célèbre affichiste français né le 6 novembre 1907 à Paris et mort le 31 octobre 2002 à Trouville-sur-Mer (Calvados), à l'âge de 94 ans.
On lui doit notamment de nombreuses affiches publicitaires qui font maintenant partie du patrimoine culturel français. Le fil conducteur de ses œuvres est une simplicité efficace (presque naïve), une touche d'humour, et beaucoup de poésie.
Autodidacte, il commence sa carrière d'affichiste en 1935 à l'Alliance graphique sous la tutelle de Cassandre. Mais c'est en 1949 qu'il rencontre le succès grâce notamment à une fameuse publicité pour les savons Monsavon au lait. Il disait de lui-même : « Je suis né à l'âge de quarante-et-un ans, des pis de la vache Monsavon. »
À Trouville-sur-Mer (Calvados), où il s'était retiré en 1979, le musée Montebello lui consacre une salle spéciale, ouverte de façon permanente. On y trouve 350 affiches, 40 cartes de vœux, 12 maquettes et 12 lithographies. Une promenade sur la plage lui est également dédiée. On peut y voir quelques-unes des affiches qu'il a consacrées à la station balnéaire normande. Un parcours en ville a été également conçu pour découvrir les murs peints représentant des affiches locales de l'artiste.

Sow (Ousmane)
28 mai 2010
Il y a quelques années, j'ai eu la chance de voir l'exposition - gratuite - Ousmane Sow au Pont des Arts à Paris. Quel choc ! Ces "statues" étaient tellement... vivantes ! Plus grandes que nature, faites de terre séchée sur un treillis métallique, elles avaient une présence incroyable. Une force inexplicable émanait d'elles et si ce n'était pas l'âme de l'Afrique, je ne sais pas ce que c'était.
En souvenir de l'émotion ressentie ce jour là, j'avais fait ce montage photo (voir ci-dessous) pour, à ma modeste échelle, rendre hommage à ce merveilleux artiste - j'ai presque envie de dire "artisan".
Mais avant, une petite biographie express.

Ousmane Sow est né à Dakar en 1935.
En 1957, jeune adulte, Ousmane Sow quitte le Sénégal pour la France où il doit renoncer à son projet d’intégrer l’école des Beaux-arts faute de moyen. Tout en vivant de petits métiers, il obtient le diplôme d’infirmier, puis de kinésithérapeute. Ce métier, qu’il exerce durant une vingtaine d’années - à l'hôpital Laennec de Paris, avant d'ouvrir des cabinets privés à Paris puis Dakar -, n'est pas sans influence sur son travail de sculpteur, grâce à la connaissance et l’approche du corps humain qu’il lui a apporté.
Durant toute cette période, en autodidacte, il consacre l’essentiel du temps que lui laisse sa profession à perfectionner sa technique artistique et à faire des recherches sur les matériaux. Mais ce n'est qu'à l’âge de cinquante ans qu'il décide de se consacrer entièrement à la sculpture.
Il finit de mettre au point une technique très personnelle. Sur une armature faite de métal, de paille, de toile de jute et d’autres matériaux, il modèle son sujet en étalant une pâte de sa composition faite de terre et minéraux mélangés à divers produits et longtemps macérés, qu’il a mis des années à mettre au point et dont il garde jalousement le secret.
En 1988, il expose pour la première fois sa série Nouba qui lui a été inspirée par les photos de Leni Riefenstahl, au Centre culturel français de Dakar. Les années suivantes, il n’arrête plus d’exposer. Un peu partout en France d’abord, en Allemagne, au Japon, en Amérique, au Sénégal, en Belgique, en Italie ensuite.
En 1999, l’exposition de ses œuvres sur le Pont des Arts - où je l'ai découvert - est visitée par trois millions de personnes, achevant de lui apporter la reconnaissance du grand public après celles des milieux artistiques.
Ousmane Sow est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands sculpteurs contemporains.

Ce qui suit est mon hommage à son travail... et à l'Afrique.

 

Stella (Frank)
26 novembre 2010



"Une image est une surface plate avec de la peinture dessus - rien de plus." Frank Stella

Frank Stella, né en 1936 dans le Massachusetts, débute au lendemain de la Seconde Guerre mondiale des études d'art à la Phillips Academy d'Andover, avant de partir étudier l'Histoire à Princeton. D'abord influencé par l'expressionnisme abstrait de Jackson Pollock, il s'en détache rapidement pour se tourner vers une peinture moins expressive, sur le modèle du travail de Barnett Newman.
Il s'installe à New York dans les années 1950, où il se lie à Jasper Johns et Robert Rauschenberg. Là, Frank Stella va mettre au point les séries de Black Paintings (photo ci-dessus), larges bandes de peinture noire séparées par des lignes blanches.
Puis le peintre, dont les toiles se colorent peu à peu, invente le concept de "peintures-objets", qui sont, avec ses Shaped Canvases (toiles ou surfaces métalliques découpées), à la base de l'art minimal. Ainsi l'artiste dissocie de manière radicale peinture et support, apportant là une réflexion essentielle à la théorie de l'art.
Á partir de 1975, Frank Stella tourne le dos au minimalisme pour retrouver une manière plus baroque, proche de l'esthétique du graffiti. L'artiste commence alors à concevoir des séries d'œuvres, moins connues aujourd'hui, où il combine des formes (oiseaux, vagues, etc.) à des collages de morceaux de toile.
À partir des années 1980, il se met à la sculpture, produisant des œuvres en acier poli ou brûlé. Pendant près de dix ans, il conçoit une série d'œuvres peintes sur le thème du Moby Dick d'Herman Melville.
L'œuvre de Frank Stella a bénéficié de deux rétrospectives au MoMA de New York, en 1970 et 1987.

Surréalisme (Le)
31 octobre 2010
"Vous ne comprenez pas, n'est-ce pas, ce que nous faisons ; eh bien, chers amis, nous ne le comprenons pas non plus." Francis Picabia

Définition

Le surréalisme (terme inventé par Guillaume Apollinaire en mars 1917) est un mouvement artistique qu'André Breton définit dans le premier Manifeste du Surréalisme comme « automatisme psychique pur, par lequel on se propose d'exprimer, soit verbalement, soit par écrit, soit de toute autre manière, le fonctionnement réel de la pensée. Dictée de la pensée, en l'absence de tout contrôle exercé par la raison, en dehors de toute préoccupation esthétique ou morale. Le surréalisme repose sur la croyance à la réalité supérieure de certaines formes d'associations négligées jusqu'à lui, à la toute-puissance du rêve, au jeu désintéressé de la pensée. Il tend à ruiner définitivement tous les autres mécanismes psychiques et à se substituer à eux dans la résolution des principaux problèmes de la vie [...] ».
Le rêve
Cette aventure (« une attitude inexorable de sédition et de défi ») passe par l'appropriation de la pensée d'Arthur Rimbaudchanger la vie »), de celle de Karl Marxtransformer le monde ») et des recherches de Sigmund Freud (Breton s'est passionné pour ses idées). Il en a retiré la conviction du lien profond unissant le monde réel et le monde sensible des rêves, et d'une forme de continuité entre l'état de veille et l'état de sommeil (voir en particulier l'écriture automatique). Dans l'esprit de Breton, l'analogie entre le rêveur et le poète, présente chez Baudelaire, est dépassée. Il considère le surréalisme comme une recherche de l'union du réel et l'imaginaire : « Je crois à la résolution future de ces deux états, en apparence si contradictoires, que sont le rêve et la réalité, en une sorte de réalité absolue ».
Dans "Le second manifeste du surréalisme" (1930), André Breton ajoute : « Tout porte à croire qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas cessent d'être perçus contradictoirement. Or c'est en vain qu'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de détermination de ce point. »

Naissance
En mars 1919, trois jeunes poètes, André Breton, Louis Aragon et Philippe Soupault lancent une nouvelle revue "Littérature"  dans laquelle paraît le premier texte surréaliste : "Les Champs magnétiques". C'est la naissance officielle du mouvement, et son premier acte fort.

Les mots
Le surréalisme va dès lors explorer de nouvelles techniques de création qui laissent le champ libre à l'inconscient et force la désinhibition des conditionnements : écriture automatique, récits dictés pendant le sommeil forcé, cadavres exquis, sollicitation du hasard objectif. Car le surréalisme a d'abord entrepris la libération des mots, refusant de les cantonner à l'utilitarisme étroit auquel les condamnent les dictionnaires. Par ce biais, il a devancé les recherches des linguistes contemporains, attentifs à distinguer le pouvoir du signifiant de la chose signifiée. Les surréalistes ont considéré les mots en soi et examiné leurs réactions les uns sur les autres. « Ce n'est qu'à ce prix, note Breton, qu'on pouvait espérer rendre au langage sa destination pleine, ce qui, pour quelques-uns dont j'étais, devait faire faire un grand pas à la connaissance, exalter d'autant la vie. »

Les membres fondateurs... et les autres

Outre Breton, Aragon et Soupault, le groupe surréaliste original était composé de Paul Éluard, Gala Éluard, Benjamin Péret, René Crevel, Robert Desnos, Jacques Baron, Max Morise, Marcel Noll, Pierre Naville, Roger Vitrac, Simone Breton, Max Ernst, Man Ray, Georges Malkine, Michel Leiris, Georges Limbour, Antonin Artaud, Raymond Queneau, Marcel Duchamp, Francis Picabia et Jacques Prévert.
De 1924 à 1929, le groupe initial (sans Picabia qui prend ses distances à la publication du "Manifeste") s'élargit grâce à de multiples adhésions. La rencontre en 1924 entre Breton et le peintre André Masson amène la participation d'écrivains tels que Michel Leiris et Antonin Artaud, et, peu après, celle de Joan Miró (ce dernier présentera Salvador Dali à Breton en 1928). Yves Tanguy rejoint le groupe en 1925, ainsi que Hans Arp. Quant à René Magritte il adhérera au groupe de 1927 à 1930, lors de son séjour à Paris. Giacometti les rejoint en 1931.
Deux autres peintres, en relation avec le groupe, seront considérés comme des "initiateurs" : Pablo Picasso qui « chasse dans les environs » (selon l'expression d'André Breton), et Giorgio de Chirico, dont les toiles empreintes d'onirisme ont inspiré Max Ernst et profondément marqué Yves Tanguy et René Magritte.
Mais l'aventure est loin d'être un long fleuve tranquille. Si René char, Julien Gracq, Tristan Tzara ou l'Anglaise Leonora Carrington rejoignent le mouvement, Artaud, Soupault, puis Masson, Desnos ou Dali en sont exclus... Comme Aragon en 1932. Et, peu avant la guerre, c'est Éluard lui-même qui prend ses distances avec le groupe...

La reconnaissance
Tout au long des années 30, le surréalisme continue à devenir de plus en plus visible du grand public grâce à la transposition, dès 1925, du surréalisme à la peinture (« Carnaval d'Arlequin », de Miró). Max Ernst, avec son frottage (sorte de transposition en peinture de l'écriture automatique), ouvre la voix. Masson, Miró, Tanguy, Arp, Magritte, Dali, chacun à sa manière, participe à la création de la peinture surréaliste, avec une méthode : exposer la vérité psychologique en éliminant l'importance des objets ordinaires afin de créer une image au-delà de l'ordinaire et de susciter l'empathie du spectateur.
1931 est l'année où plusieurs peintres surréalistes produisent des oeuvres marquantes dans leur évolution stylistique. Ainsi « La voix des airs » de Magritte, où trois boules planent étrangement au-dessus du paysage. Un autre paysage surréaliste de cette même année est « Le palais promontoire » d’Yves Tanguy (voir plus bas), avec ses formes fondues et liquides que l'on retrouvera chez Dali, en particulier dans son oeuvre « La persistance de la mémoire » avec ces montres qui s'affaissent comme si elles fusionnaient.

Essaimage

Si Paris est le foyer du Surréalisme, d'autres groupes se constituent : en Yougoslavie, en Belgique, en Suède... et même au Japon ! C'est le début d'une internationalisation du mouvement (qui ne fera que s'accroître car il est en pleine expansion). De 1935 à 1938 l'audience du Surréalisme augmente de plus en plus : Breton et Éluard y contribuent grandement, multipliant les conférences et veillant à maintenir la même ligne directrice dans les différents pays. En 1935 une Exposition Internationale a lieu à Prague et une autre à Tokyo en 1937. En 1936, a lieu l'exposition « Fantastic-art, Dada, surrealism » au MoMA de New-York. Á l'Exposition Internationale de Paris, en 1938, 14 pays sont représentés.
La seconde guerre mondiale disperse les Surréalistes. Contraints de s'exiler, certains se retrouvent à New-York en 1941. Un groupe se reconstitue autour d'André Breton : Tanguy (et sa femme Kay Sage), Matta, Léonora Carrington et Max Ernst, Duchamp, Masson et Man Ray. Un des premiers effets de cette "implantation" est la diffusion du Surréalisme aux Etats-Unis, à la Martinique, après la rencontre de Césaire et Breton, et en Amérique Latine.

Les femmes
« La femme est l'être qui projette la plus grande ombre ou la plus grande lumière dans nos rêves » écrivait Baudelaire. A la lueur de cette étoile, les surréalistes ont magnifié la relation amoureuse, méritant (peut-être ?) ce qu'Albert Camus écrivait de Breton : « Dans la chiennerie de son temps, et ceci ne peut s'oublier, il est le seul à avoir parlé profondément de l'amour. L'amour est la morale en transes qui a servi de patrie à cet exilé. » (L'Homme révolté). Opposé certes à la chiennerie du temps, l'amour semble surtout pour les surréalistes cette révolution privée où s'autorisent toutes les transgressions. Ce discours amoureux, s'il est ce que le surréalisme aura laissé de plus vibrant pour attester de son énergie (Aragon et Elsa, Dali et Gala), tendait à cantonner la femme dans son seul rôle de muse et d'objet de désir, ce que certaines refusèrent pour suivre leur propre voie artistique, souvent tout aussi originale que celle de leurs mentors, maris ou amants... [voir à ce propos mon article sur les égéries surréalistes]

La mort d'André Breton en 1966 mit fin à l'aventure surréaliste... mais l'Art et le XXe siècle en étaient à jamais chamboulés.