Cézanne et les modernistes américains

Pendant une grande partie de sa vie, Paul Cézanne (1839-1906) a été une figure plutôt solitaire, vivant à l’écart des courants, que ce soit à Paris et, plus encore, dans sa ville natale d’Aix-en-Provence. Depuis sa mort en 1906, cependant, le nombre de ses fidèles n’a cessé de se développer et de grandir. Car en 1907, la rétrospective Cézanne au Salon d’Automne a bouleversé beaucoup d’artistes et accéléré d’un coup l’adoption du modernisme en matière de peinture. Cézanne devint pour Matisse un « Dieu bienveillant de la peinture » et pour Picasso, « son seul et unique maître ». Pour tous deux, il était le « père de tous les artistes » et son influence fut dès lors énorme sur l’avant-garde parisienne et, notamment, sur ce qui allait devenir le cubisme, qu’il initia et inspira.
Mais comment les peintres américains peuvent-ils également avoir êté influencé par Cézanne, d’un continent à l’autre, alors que celui-ci vivait reclus, ne donnait pas de cours d’art, et n’a pas publié de théories artistiques ?

Premièrement parce que le peintre figurait dans la collection de Léo et Gertude Stein, riches collectionneurs américains résidant à Paris, rue de Fleurus, chez qui l’on pouvait également croiser Picasso, Juan Gris, Robert Delaunay, Francis Picabia ou Marcel Duchamp. L’influence de ce couple de collectionneurs a été primordiale pour exporter les nouveautés artistiques radicales de l’ancien vers le nouveau monde. Mais les reproductions en couleur n’existaient pas, aussi le premier contact que les peintres américains ont eu avec Cézanne furent des photos en noir et blanc de ses tableaux que le peintre américain Max Weber a ramené de Paris en 1909. La vue de ces photos a révolutionné la manière de voir, et de peindre, de certains peintres américains, notamment parmi les membres du groupe de Stieglitz (dont faisait alors partie Weber), notamment Charles Demuth (1885-1935) et Marsden Hartley (1877-1943).

Le 17 février 1913 : La grande secousse de l’Armory Show

Mille trois cent œuvres, le tiers venant d’Europe, sont exposées : Cézanne, mais aussi Kandinsky, Munch, Van Gogh, Rousseau, Picasso, Derain, Braque, Gauguin, Duchamp, Seurat ; les anciens avec Ingres, Courbet ou Delacroix. Dans un chaos indescriptible se côtoient les fauves, les cubistes, les impressionnistes, symbolistes, expressionnistes, sans le moindre souci didactique d’organisation, sans aucun effort pour rappeler les filiations.

Les artistes américains, partisans de la modernité, sont bouleversés devant la polémique qui s’installe : « Tout ce qui est valable dans l’art américain est dû à l’influence de l’art français. Nous n’avons pas été capables de produire un art national ».
L’Armory Show est une exposition fondamentale dans l’ histoire de l’art des USA, car « en une nuit l’art américain est démodé ». A la suite du cataclysme, certains, pour « être moderne » vont copier Cézanne ou les cubistes. D’autres vont peindre ce qu’il y a de moderne en Amérique et qui fascine l’Europe : les buildings, ou les grandes usines (ce sont les precisionnistes). D’autres encore, pour préserver leur travail et maintenir leur identité d’artiste américain, émigrent vers l’Ouest (ce sont les régionalistes). En particulier, « il y a un lieu où l’artiste américain peut se sentir le bienvenu, ce pays est Santa Fe, au Nouveau Mexique ». Ils y découvrent la grandiose et dramatique beauté des lieux, leur propre Arcadie, siège d’une des plus anciennes civilisations des Amériques, les Indiens. L’artiste emblématique du lieu est Georgia O’Keeffe.

Arshile Gorky (1904-1948) est un peintre né en Arménie et émigré aux Etats-Unis dans les années 20. Il donnait des cours à New York, en prétendant avoir suivi une formation artistique en Russie. Alors que Gorki enseignait dans les universités américaines, il se formait lui-même, autodidacte accompli, en recopiant les grands-maîtres. Il souhaitait penser comme Cézanne, être lui, et c’est une vrai réussite : il est difficile de croire que certains de ses tableaux (Peaches and pitcher, par exemple) ne sont pas du grand maître français.
Les premiers travaux de Gorki sont comme une succession de dialogues avec des artistes, vivants et morts, dont il a cherché à maîtriser les peintures et les techniques pour, finalement, les transcender. Dans son panthéon la figure dominante parmi les artistes modernes était Paul Cézanne, dont les peintures ont exercé une forte influence sur lui pendant les années 20. Dans une interview de 1926, Gorki a exprimé son respect pour Cézanne qui avait complètement reformulé l’art de la peinture : « Cézanne est le plus grand artiste qui a vécu ».
Entre 1927 et 1934, marqué par les œuvres de Picasso et de Léger, Gorky a adopté les procédés cubistes. C’est toutefois son adhésion au surréalisme, au milieu des années 30, qui est la plus déterminante pour son oeuvre. Il est alors marqué par Joan Miró et surtout par Roberto Matta.

Maurice Prendergast (1858-1924) a constamment parlé de Cézanne comme de son maître et mentor à d’autres artistes américains à son retour de Paris. Comment ne pas comparer ses Baigneurs à ceux de Cézanne de 1898-1900 qui étaient dans la collection de Gertrude et Leo Stein, tableau vu par de nombreux artistes américains à l’Armory Show ?

Mais le plus grand admirateur (et le plus doué) du grand peintre provençal est certainement Marsden Hartley. Sa vénération pour Cézanne l’a conduit à s’installer durant 3 ans, dans les années 1920, près d’Aix-en-Provence, louant une chambre dans la Maison Maria où Cézanne avait lui-même habité de 1887 à 1902. Captivé par le terrain accidenté et la lumière, il y a peint le sujet favori de Cézanne, ce Mont Sainte-Victoire, la montagne majestueuse qui domine Aix, mais avec des couleurs plus imaginatives : violets, verts, bleus, jaunes, rouges et oranges. De retour dans le Maine, à la fin de sa vie, Hartley a créé des peintures mémorables qui résonnent avec son Mont Sainte-Victoire dans la solidité des roches et l’inventivité des couleurs. Ses baigneurs sont aussi des descendants directs d’un des baigneurs masculins de Cézanne.

L’influence de Cézanne passe parfois par un intermédiaire. C’est le cas dans certaines œuvres d’Arthur Dove (1880-1946), qui avait pris des cours avec Henri Matisse. Dans Le homard, on reconnaît tout autant le style de Matisse que de Cézanne.
Et comment ne pas rapprocher le tableau d’Oscar Bluemner (1876-1938) du magnifique Château noir ?
Quand aux pommes et autres fruits de ses natures mortes, on ne compte plus le nombre de peintres qu’elles ont inspiré et inspirent encore…

0 personne a aimé cet article
Ce contenu a été publié dans Amérique, Europe, Expositions, Mouvements, Peinture. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*