Gérard Garouste

« J’avais été instruit par des hommes en soutane, étreint par la violence, l’amour et les préjugés de mon père. Le catéchisme de mon enfance ressurgissait. Je me rendais compte que je l’avais enterré un peu vite en me proclamant athée comme tant d’autres à l’adolescence, il était en moi ce vieux venin, il n’avait rien perdu de sa violence, il fallait le mettre à l’épreuve des textes et de la maturité d’homme. Il me fallait démontrer la grande manipulation religieuse et familiale. C’était ça mon sujet. Et je n’allais plus en changer. »

Gérard Garouste est un peintre français né le 10 mars 1946 à Paris. Devenu, au cours des années 1980, l’un des peintres français les plus importants et reconnus internationalement, il vit et travaille à Marcilly-sur-Eure dans l’Eure, où il a fondé une association d’action éducative et sociale d’aide aux enfants par l’art nommée La Source.
Bon, quand on a dit ça, on n’a rien dit. Rien dit de ce peintre torturé et captivant, hors des courants et des modes artistiques – meilleur moyen de ne jamais passer de mode, lecteur critique de la Bible, passionné par les mythes, les religions, ainsi que par les contes, légendes et grands récits initiatiques (l’Enfer de Dante, Don Quichotte). Rien dit de ses toiles énigmatiques qui ont remis à l’ordre du jour la notion de « sujet » dans la peinture, de ses personnages aux corps multiples et morcelés, de son sens de la couleur et de la composition.

Gérard Garouste vient de publier en association avec la journaliste Judith Perrignon une autobiographie, « L’intranquille », qui se lit comme un formidable roman. Un autoportrait particulièrement fort, sincère, bouleversant mais sans pathos, salué par une unanimité critique, et qui donne beaucoup de clés pour comprendre son œuvre. Il y parle notamment de son enfance, ou plus exactement de son éducation catholique et petit-bourgeois, et de son « salaud » de père (c’est lui qui le dit), antisémite ayant fait fortune pendant la guerre sur la spoliation des biens juifs – et qui écrivit à la date de l’arrivée des Allemands, en juin 40 : « Enfin libre ! » -, violent (jusqu’à menacer sa femme d’une arme parce qu’elle tenait une carafe du mauvais côté – souvenir qui a donné le tableau « Le coup de l’étrier », 2007), autoritaire et « psychopathe ». Entre eux, la pomme de discorde prend l’apparence, dans les tableaux de Garouste, d’un sous-main en cuir que son père lui a offert – sous-main, bien entendu, confisqué à des juifs (« Secret de famille », 2006 ou « Caved », 2007 – « Je continue d’apprendre l’hébreu et à tout entendre autrement. Il n’est pas dit dans la Bible : Honore ton père et ta mère, comme on nous l’a si bien appris. La racine du mot hébreu caved, qui signifie « honorer », est aussi celle du mot lourd. On peut donc entendre : Considère le poids de ton père et de ta mère dans ton histoire. »).
Heureusement, face à la dureté paternelle, Garouste aura des moments d’apaisement en Bourgogne, dans la maison de vignerons de son oncle Casso (également représenté dans une toile de 2007), bûcheron alcoolique mais sans qui, dit-il, il ne serait jamais devenu peintre, et de son épouse Eléo. Il y a aussi les années de pensionnat à Montcel, où il rencontre Modiano et Jean-Michel Ribes, devenus amis indéfectibles…

« Il y a deux sortes d’individus dans la vie, les Classiques et les Indiens. Le Classique est un homme pétri par la norme, il n’inventera jamais rien, ne fera qu’obéir et suivre le mouvement en rêvant d’ascension sociale. C’est mon père. L’Indien est un intuitif, un insoumis, un créatif. C’est Casso, le bonheur loin des apparences. Mais l’extrême Indien court vers la folie. Je le sais pour avoir croisé quelques Apaches dans les hôpitaux psychiatriques. Ma voie était quelque part entre ces deux hommes, ces pôles contraires de mon enfance. Vaste espace où j’avançais, égaré. »

Alors qu’il a été expulsé de son lycée, sans même son Bac en poche, refusant de devenir vendeur de meubles et de prendre la succession de son père, il s’adonne sans compter au dessin et à la peinture, soutenu et encouragé par sa femme Élisabeth, fille de juifs polonais qu’il a rencontrée au lycée. Il entre à l’École des beaux-arts de Paris, de 1965 à 1972, dans l’atelier de Gustave Singier, un peintre abstrait. Mais Garouste veut faire du figuratif. Mais comment faire, après Picasso et la révolution de Marcel Duchamp ? Influencé par ses lectures (Dante, Cervantes…), ses recherches théologiques (pour comprendre l’antisémitisme de son père, il lit la Bible, apprend l’hébreu, lit la Torah – ce qui va l’amener à condamner le christianisme et ses déformations des textes originels), son goût pour la mythologie, les symboles, il va alors nager « à contre le courant » de l’avant-garde de l’époque « comme on remonte vers une source », se réappropriant les grands thèmes fondateurs de la peinture, pour les mettre à sa sauce, celle de sa propre histoire, de ses questionnements, de sa volonté d’expiation de la faute paternelle, de sa révolte contre les dogmes et les carcans idéologiques – en religion comme en art. Et faire taire les oracles – de Rodtchenko à Buren – qui prédisaient la mort de la peinture !

Dans ce livre, il parle également de ses internements en psychiatrie (maniaco-dépressif bi-polaire, il connaît sa première crise à 28 ans), montrant bien les ravages de ses accès délirants (comme lorsqu’il prend sa femme pour le diable et se réfugie, terrorisé, sous une couverture – « Messe noire », 2007), maniaques ou dépressifs, qui le privent de toute créativité pendant des mois ou des années, comme pour Virginia Woolf notamment. Mais comment exprimer la douleur indicible, supporter l’insoutenable si ce n’est en se réfugiant dans l’art et la folie ? Même si la seconde empêchait le premier de s’exprimer, sans doute l’a-t-elle aussi nourri, contribuant à ses œuvres « intranquilles ».

« J’ai trouvé au plus profond de moi, de ma honte, des choses que je pense universelles. J’ai démonté les textes et les catéchismes, j’ai voulu briser le moule qui a modelé et rendu passif notre regard, j’ai pris à bras le corps la religion, elle a envahi mes toiles, mes coups de folie qui bien souvent se sont terminés sur des parvis d’église ou de cathédrale (comme celle de Chartres – voir le tableau du même nom -, où il s’est mis à briser tous les cierges avant d’être interpellé et conduit à Saint-Anne). J’aurais pu l’ignorer, rejoindre les athées éclairés de ma génération, mais j’ai voulu prouver qu’elle se trompait, qu’elle avait fait des ravages dans la tête des hommes, à commencer par celle de mon père à qui j’aurais tant voulu parler.
J’ai peut-être fait une oeuvre en forme de circonstance atténuante.
»

Une œuvre en tout cas forte, émouvante, troublante, passionnante, originale et profondément humaine. Une œuvre, à n’en pas douter, qui comptera. Gérard Garouste est un très grand artiste et, ce qui ne gâche rien, un homme bien.

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