La peinture irlandaise du XXe siècle à nos jours

Et si nous traversions la Manche ? Pour aller voir la peinture de nos amis Anglais, Gallois et Écossais (c’est par là) et Irlandais (c’est ici).
Mais d’abord un peu de géographie…
L’Irlande est une île coupée en deux (depuis sa partition en 1921), l’Irlande du Nord (qui constitue la plus grande partie de l’Ulster) appartenant à la Grande Bretagne pour constituer le Royaume-Uni.
Mais pour cet article il me paraît plus logique de considérer l’Irlande, ses peintres et sa peinture dans son ensemble. Simplement, je préciserais lorsque le peintre est natif d’Irlande du Nord.

XIXe siècle et exode

Le XIXe siècle est marqué par une émigration massive des Irlandais (plusieurs millions) en direction de l’Amérique, émigration accrue par les conséquences de la terrible famine qui sévit sur l’île entre 1846 et 1848. Cette famine est d’ailleurs l’objet de controverses, les nationalistes irlandais considérant que la couronne britannique laissa délibérément les Irlandais mourir de faim. Mais à la fin du XIXe siècle, le mouvement pour l’indépendance reprend de la force, les élus irlandais au parlement britannique s’en font l’écho. Une suite de réformes agraires commence à restituer des terres aux Irlandais. En 1905, le Sinn Féin indépendantiste est fondé. En 1914, le « Home Rule » est voté, donnant une autonomie relative à l’île. Néanmoins le pouvoir suspensif de la Chambre des Lords puis le déclenchement de la Première Guerre mondiale l’empêcheront d’être mis en œuvre.
Malgré le renforcement de l’infrastructure des arts et du système éducatif, l’art irlandais du XIXe siècle a lui aussi été marqué par l’émigration continue. Londres, notamment – avec son marché de l’art beaucoup plus important – était la Mecque des peintres et sculpteurs irlandais talentueux. Parmi ces artistes émigrés dans la capitale anglaise, les portraitistes John Butler Yeats, Gerald Festus Kelly et William Orpen. Les grands peintres paysagistes irlandais ont, eux, passé de longues périodes en France, à BarbizonPont-Aven ou Concarneau, où ils ont épousé les méthodes de peinture en plein-air des impressionnistes. La liste de ces « émigrants » est longue : Auguste Nicholas Burke, Frank O’Meara, Aloysius O’Kelly, Sir John Lavery, Stanhope Forbes, Henry Jones ThaddeusWalter OsborneRoderic O’Conor, Norman Garstin, William Leech, entre autres.
Ce n’est pas sous-estimer le talent des artistes irlandais qui sont restés au pays, mais le terrible traumatisme de la Grande Famine, les querelles politiques persistantes entre Londres et Dublin, ainsi que le manque relatif de débouchés à Dublin (et a fortiori à Cork, Galway ou Limerick) par rapport au potentiel commercial de Londres, les attraits de la France, tout incitait à aller peindre ou sculpter à l’étranger.

Début du XXe siècle

Peu à peu, au tournant du siècle, les effets bénéfiques de l’éducation, une augmentation du patronage de Dublin, les efforts de Hugh Lane (collectionneur avisé et directeur de la National Gallery de Londres qui, pour plaire à sa tante, à apporté son soutien – et ses moyens – à la renaissance culturelle irlandaise) et l’impact du Celtic Arts Revival Movement, tout conduit à l’apparition d’une nouvelle génération d’artistes irlandais, comme George ‘AE’ Russell, Margaret ClarkeSean Keating, James Sinton Sleator, Leo Whelan et Maurice MacGonigal. Ce groupe, grossi par le retour de quelques émigrés comme Richard Thoman Moynan, Paul Henry, l’expressionniste Jack B Yeats et le portraitiste William Orpen – qui revient régulièrement enseigner à la Dublin Metropolitan School of Art – a formé le noyau d’un nouveau contingent actif d’artistes locaux.

Society of Dublin Painters

Fondée dans la tourmente en 1920 (Les années 1916-1923 sont les plus violents et politiquement turbulente dans l’histoire moderne de l’Irlande : la rébellion de Pâques de 1916, la guerre d’indépendance de 1919 à 1921, la guerre civile de 1922 à 1923) par Jack B Yeats, Paul Henry, son épouse Grace Henry, Mary Swanzy, O’Rorke Dickey et Letitia Hamilton, la Society of Dublin Painters marque le début du modernisme dans l’art irlandais. Depuis ses débuts jusqu’aux années 1940 la Société a symbolisé tout ce qui était de nature prospective dans la peinture irlandaise, défendant ce qui était alors considéré comme l’avant-garde. En l’espace de quelques années, ils ont été rejoints par Mainie Jellett, Evie Hone, Cecil Salkeld, Harry Clarke et Charles Lamb.

Mais à côté de ces quelques avant-gardistes, l’art irlandais du XXe siècle était encore nourri par la création de la Hugh Lane Gallery of Modern Art (1908), et par l’émergence d’un État irlandais indépendant au début des années 1920. Toutefois, si l’indépendance conduit à une augmentation des dépenses de l’Etat pour certains arts, elle ne réussit pas à déclencher une renaissance générale. Il y a moins de possibilités créatives : les sculpteurs sont entièrement occupés par des statues et bustes de personnalités éminentes ; et dans le domaine du vitrail, malgré les efforts créatifs individuels de Harry Clarke, Sarah Purser et Evie Hone, le gouvernement irlandais fournit peu d’aide, allant même jusqu’à rejeter certaines des plus belles œuvres de Clarke pour leur excessive « modernité ». En outre, dans les deux décennies qui suivent l’indépendance, le pouvoir au sein des établissements d’arts irlandais, notamment le comité de décision de la Hibernian Royal Academy, est exercé par une phalange conservatrice de traditionalistes – tirée presque exclusivement du groupe autochtone d’artistes irlandais – qui résiste à toutes les tentatives d’individus plus larges d’esprit pour aligner l’art irlandais sur les styles en cours ailleurs en Europe à la même époque. Cette période tire à sa fin avec l’avènement de la Seconde Guerre mondiale, qui voit la question de la modernisation émerger au grand jour.

The White Stag group

Fondé à Londres en 1935, le The White Stag group a déménagé en Irlande en 1939 et y est finalement resté après la Seconde Guerre mondiale. Leur philosophie, qu’ils ont appelé Art subjectiviste, n’était associé aucun style en particulier, au contraire, ils encourageaient l’expérimentation et les idées modernistes. Bien que formé à Londres et guidé par deux artistes nés britanniques (Basil Rakoczi et Kenneth Hall), le groupe a essentiellement été « un phénomène irlandais ». Il a accueilli de nombreux artistes irlandais, dont Evie Hone, Mainie Jellett, Georgette Rondel, Nano Reid, Doreen Vanston, Thurloe Conolly, Bobby Dawson et Paul Egestorff. À l’avant-garde des idées artistiques modernes en Irlande, le groupe a participé à l’Irish Exhibition of Living Art (voir plus loin) et influencé Patrick Scott, Gerald Dillon et Louis le Brocquy.
[ Il est à noter que la vitalité de l’art irlandais de l’entre-deux-guerres est imputable, pour une très grande part, à un contingent très important (elles sont près d’une quinzaine !) de femmes artistes dynamiques, talentueuses et avant-gardistes. ]

Francis Bacon

Lorsque Francis Bacon nait à Dublin en 1909 de parents britanniques anglais, l’Irlande n’est pas encore indépendante, puisqu’elle ne commence à le devenir qu’en 1921, suite au traité de Londres, qui fait de l’île, amputée des deux tiers de l’Ulster, un dominion au sein de l’empire britannique (ce n’est finalement que le 18 avril 1949 que le Republic of Ireland Act déclare que l’Irlande est officiellement une république – le pays quitte alors le Commonwealth). Il n’a que seize ans quand il part seul à Londres où, hormis de nombreux voyages, il a vécu jusqu’à sa mort. Il est d’ailleurs considéré comme faisant partie de l’École de Londres, un groupe de peintres figuratifs britanniques formé au début des années 50 autour de Lucian Freud et lui. Francis Bacon est donc « un peintre figuratif britannique, de naissance irlandaise ». C’est par sa naissance qu’il trouve sa place ici. Tout comme Stanhope Forbes, par exemple, sur lequel vous retrouverez plus d’information dans l’article sur les peintre britanniques et la Newlyn School.

The Irish Exhibition of Living Art

En 1940, Louis le Brocquy (qui avait quitté l’Irlande pour étudier les principales collections d’art européennes à Londres, Paris, Venise puis Genève – où étaient hébergées les collections du Prado pendant la guerre civile espagnole) revint en Irlande où la bataille entre traditionalistes et modernistes commence à gronder. En 1942, le comité de sélection de la Royal Hibernian Academy rejette The Spanish Shawl de Louis le Brocquy et de nombreuses autres œuvres modernes, tandis que la Hugh Lane Gallery rejette le Christ moqué par les soldats de Georges Rouault. C’est la provocation de trop. L’année suivante est créée l’Exposition irlandaise d’art vivant (The Irish Exhibition of Living Art). Ce salon annuel permet d’exposer les peintres irlandais d’avant-garde. Les principaux organisateurs de la IELA sont Mainie Jellett, Evie Hone, le père Jack HanlonNorah McGuinness, Louis le Brocquy et Margaret Clarke. Ils seront rejoint par Patrick Scott, Tony O’Malley, Camille Souter, Barrie Cooke et d’autres.
Le IELA a injecté une certaine excitation visuelle dans la grisaille de la guerre et a offert une alternative bienvenue aux expositions de la RHA, plus conservatrices. Cela dit, de nombreux artistes irlandais ont exposé dans les deux. Chacun défendait son point de vue. La RHA maintenant ce qu’il croyait être « la tradition » tandis que la IELA était ouverte à tout nouveau développement.

Art Moderne Irlandais (de 1943 à nos jours)

Malgré l’élargissement de ses perspectives, l’art irlandais, pendant les quatre décennies de l’après-guerre, a été autant influencé par les événements économiques et politiques irlandais que par quoi que ce soit dans le monde de l’art international. Les années 1950 ont vu une augmentation de l’émigration des artistes, tandis que l’excitation du milieu des années 1960 a refroidi rapidement avec l’apparition des « troubles » dans le Nord au cours des années 1970 et 1980, quand la politique a dominé les manchettes des journaux.
Au début des années 50, de nouvelles organisations irlandaises d’art voient le jour. Par exemple, le Conseil des arts (An Chomhairle Ealaíon), fondée en 1951, achète des œuvres d’artistes irlandais et distribue des subventions, de même que son organisation sœur du Nord, le Conseil pour l’encouragement de la musique et des arts (CEMA), maintenant rebaptisé Conseil des arts de l’Irlande du Nord. Des concours sont créés. La Hugh Lane Gallery devient enfin une véritable galerie d’art moderne ; la National Gallery, le musée des Beaux-Arts de l’Ulster, ainsi que des galeries d’art comme la Dawson and David Hendricks Gallery s’ouvrent enfin aux œuvres internationales.
En 1950, Nano Reid et Norah McGuinness représentent l’Irlande à la Biennale de Venise. En 1956, c’est Louis le Brocquy qui a cet honneur. Il est primé pour son tableau A Family. Cette toile appartient à sa « période Grise » de 1951-54. Cette distinction lui permet de faire partie de l’exposition « 50 ans d’art moderne, de Cézanne à nos jours » à la Foire internationale de Bruxelles en 1958.
Les années 60 et 70 servent aux artistes irlandais pour digérer les nouvelles théories de l’art contemporain, notamment la démystification de la notion traditionaliste qu’une image ou une statue doit être reconnaissable, que le sujet doit être présenté de telle manière à ne pas à déformer la réalité et que la beauté doit être l’objectif. Ils avaient aussi commencé à embrasser l’idée postmoderne que « l’idée » pouvait être autant (sinon plus) importante que l’œuvre elle-même. Bref, si, au cours des années 1920 et 1930, les avant-gardiste irlandais avaient eu du mal à se faire accepter, les traditionalistes contrôlant la création artistique, la situation était maintenant complètement l’inverse.
Les années 1990 sont celles du boom économique du « Tigre celtique ». Cela conduit à une augmentation significative du budget des arts. Le Musée d’Art Moderne Irlandais (IMMA) est fondé en 1990, comme successeur de la Hugh Lane Gallery. De nouvelles galeries sont mises en route : la Galerie Naughton à la Queens University de Belfast (achevée en 2001) ; la Lewis Glucksman Gallery à l’University College de Cork (achevée en 2004). Culture Ireland (Cultur Na hÉireann) – l’organisme qui fait la promotion de l’art et de la culture irlandais à l’étranger – est créé en 2005.

L’Art abstrait

L’abstraction – un style d’art qui a gagné considérablement en respectabilité après la formation de la IELA – est bien illustrée par les œuvres monumentales de Sean Scully, l’abstraction géométrique de Francis Tansey, Patrick Scott et Cecil King, les paysages de Tony O’Malley, David Crone, Seán McSweeney ou Patrick Collins, les natures mortes de William Scott.

L’Art figuratif

La figuration, parent pauvre d’une grande partie de la période, a été habilement maintenu dans les œuvres des peintres académiques Niccolo D’Ardia Caracciola et Martin Mooney, les nature mortes de Mark O’Neill ou Peter Collis, les portraits d’Edward McGuire, le photo-réalisme de John Doherty. La peinture figurative en Irlande a également reçu un coup de pouce récent grâce à des artistes contemporains comme les portraitistes Eileen Healy, Cian McLoughlin ou Colin Davidson, l’hyperréaliste Conor Walton, ou les peintres classiques Paul Kelly et Henry McGrane. Une approche plus informelle se manifeste dans des œuvres de Daniel O’Neill, Brian Maguire ou Gerard Dillon avec un style rapide et coloré.

Le romantisme

Le romantisme a été un élément important dans une bonne partie de la peinture irlandaise, inspirant des artistes aussi divers que Paul Henry, Brian Bourke et John Doherty mais aussi, d’une certaine façon, Hughie O’Donoghue, Donald Teskey ou Seán McSweeney.

Le nationalisme

Si l’Irishness (style de vie irlandais) a une présence dominante dans le travail de Jack B Yeat, le nationalisme politique est caractéristique des œuvres de Micheal Farrell, comme Madonna Irlanda (1977), qui présenté l’Irlande en prostituée corrompue par la partition de l’île et un sentiment d’asservissement culturel. Les « troubles » sont présents dans certaines œuvres de Rita Duffy, Brian O’Doherty ou Dermot Seymour.

Les autres

Le colorisme a été magnifiquement représenté par Brian Ballard ou Marja Van Kampen, l’impressionnisme par Arthur Maderson, le surréalisme par Colin Middleton et le Pop art par Robert Ballagh. Parmi les styles contemporains, il faut noter le travail figuratif de Graham Knuttel et celui de Colin Davidson, l’un des meilleurs peintre de genre contemporain irlandais. Un certain nombre d’autres artistes du milieu du XXe siècle défient toute tentative de catégorisation, comme le talentueux Basil Blackshaw ou Francis Bacon.

Le XXIe siècle

Le tournant du siècle a vu le marché de l’art irlandais s’envoler vers de nouveaux sommets. La valeur commerciale des meilleurs artistes irlandais avait déjà considérablement augmenté au cours des années 1990, mais le nouveau millénaire a vu Francis Bacon écraser le record du monde pour le travail le plus cher de l’art contemporain (son triptyque de 1976, vendu pour 86,3 millions de $ à Sothebys New York en 2008), tandis que cinq autres peintres irlandais cassaient la barrière du million de £ :
• William Orpen dont le portrait de Gardenia St. George s’est vendu 1,9 millions de £ en 2001.
• Jack Butler Yeats : 1,4 millions de £ en 2001 pour The Whistle of a Jacket.
• John Lavery : 1,3 millions de £ en 1998 pour The Bridge at Grez.
• Louis le Brocquy : 1,1 millions de £ en 2000 pour Travelling Woman with Newspaper.
• William Scott : 1 million de £ en 2008 pour Bowl, Eggs and Lemons.
Avec Sothebys déjà établie à Dublin, avec les maisons d’enchères indigènes comme Adams, deVeres et Wytes, et d’autres, la ville est devenue un lieu important pour la vente de la peinture et de la sculpture irlandaise – qui, comme le prix des maisons, semblaient alors défier la gravité.
Malheureusement, en 2008, la bulle a éclaté, laissant la renaissance culturelle de l’Irlande sous une forte pression financière, dans le sillage de la récession mondiale. Là dessus est arrivée la crise de ces dernières années qui a durement touche l’Irlande. L’avenir semble donc incertain. Toutefois, il faut se rappeler que le succès du développement des arts (en Irlande ou ailleurs), s’il est lié à la prospérité financière, n’est pas seulement défini par elle. La crise n’empêche pas les artistes de créer.

La galerie

Voici donc tous ces peintres rassemblés en 144 tableaux, de 1901 à 2013… Comme il y a 36 femmes (un record !), je vais toutes les nommer : Sarah Cecilia Harrison, Muriel Brandt, Margaret Clarke, Mainie Jellett, Sarah Purser, May Guinness, Estella Solomons, Mary Swanzy, Evie Hone, Letitia Marion Hamilton, Doreen Vanston, Joan Jameson, Nano Reid, Alicia Boyle, Norah McGuinness, Stella Steyn, Elizabeth Rivers, Gretta Bowen, Sylvia Cooke-Collis, Camille Souter, Gladys MacCabe, Evin Nolan, Gretta O’Brien, Maria Simonds-Gooding, Pauline Bewick, Rita Duffy, Clea van der Grijn, Elizabeth Magill, Eileen Healy, Isabel Nolan, Helen Comerford, Diana Copperwhite, Eithne Jordan, Vera Klute, Ann Quinn et Anne Madden.
Très bonne visite !

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2 réponses à La peinture irlandaise du XXe siècle à nos jours

  1. Encore une fois un superbe album, très très instructif sur une peinture que je ne connaissais pas… Un immense merci !!!

  2. Heuuuuu…. et la sculpture ? (rire)

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