René Magritte, des idées sous le chapeau

René Magritte est né le 21 novembre 1898 à Lessines en Belgique, est mort à Bruxelles le 15 août 1967, et était peintre.
Bon, évidemment, quand on a dit ça, on n’a rien dit. On peut alors ajouter que ce Monsieur à l’air tellement sérieux sur les photos fut tour à tour impressionniste, dadaïste, surréaliste. Pour devenir simplement lui, c’est à dire un artiste essentiel du XXe siècle, tant ses tableaux sont entrés dans l’inconscient collectif populaire par leur aspect à la fois « décoratif », symbolique et mystérieux (il est sans doute, avec Picasso et Warhol, le peintre dont les tableaux sont le plus immédiatement reconnus dans le monde entier).
La peinture de Magritte s’interroge sur sa propre nature, et sur l’action du peintre sur l’image. Elle n’est pas la simple représentation d’un objet réel, mais le résultat de l’action de la pensée du peintre sur cet objet (comme dans son fameux tableau d’une pipe qui n’en est pas une : La trahison des images).
« Je veille, dans la mesure du possible, à ne faire que des peintures qui suscitent le mystère avec la précision et l’enchantement nécessaire à la vie des idées », déclarait-il.
But atteint. Ses tableaux surprennent, interrogent et enchantent. Ils nous happent. Et avec eux, comme Alice, nous passons de l’autre côté du miroir, au pays des merveilles et de tous les possibles. Son talent est de nous faire rêver tout éveillé. Chapeau bas – un chapeau melon, bien sûr !

La jeunesse de Magritte se construit sur deux figures diamétralement opposées : un père voyageur de commerce à la conduire immorale, provocateur, flambeur, parieur aux courses hippiques, qui insuffla à ses trois enfants (René a deux frères, Raymond et Paul) le goût de la subversion et du blasphème ; une mère taciturne et très pieuse. On peut retrouver ces deux opposés dans l’être protéiforme qu’est devenu René Magritte : transgressif et conservateur, dada et philosophe, sérieux et enfantin, solaire et cruel.
Lorsque sa mère se suicide, Magritte a 14 ans et se retrouve stigmatisé à l’école comme « le fils de la noyée » – ce qui fera chuter ses résultats scolaires. Sa chance sera de rencontrer Georgette, la femme d’une vie, muse, inspiratrice, mère de substitution et d’absolution. Une rencontre à partir de laquelle il peut se résilier, cultiver l’humour contre la mélancolie, travailler au dépassement d’un passé peu reluisant dans le réenchantement du réel, ce qui a permis à son œuvre de ne pas devenir trop introspective, mélancolique, et déprimante.

Georgette Magritte

C’est en 1914 que René Magritte rencontre, à la foire de Charleroi, Georgette Berger. Mais il doit partir pour Bruxelles et ne reverra Georgette qu’en 1920 alors qu’elle est vendeuse au magasin où il se fournit en peinture et matériel.
Magritte n’a encore que seize ans quand il s’installe à Bruxelles. Il s’inscrit à l’Académie des Beaux Arts l’année suivante, connaît la bohème, lit Nietzsche et Poe avec frénésie, fait de nombreuses rencontres déterminantes avec lesquels il fait les 400 coups. Jusqu’au mariage avec Georgette, c’est une période de déchaînements, reflétant une vie cérébrale passionnée et inquiète.
Georgette épouse René Magritte le 28 juin 1922 à Saint-Josse, Bruxelles. Ils ne se quitteront plus. Elle devient sa muse et la femme de toute une vie. Le jeune couple s’installe à Laeken, au 7 rue Ledeganck. Magritte fait fabriquer le mobilier de leur appartement d’après ses propres dessins.
Le groupe surréaliste de Bruxelles s’ébauche dès 1924 avec le rapprochement de Nougé, Goemans et Lecomte, avec Mesens et Magritte, puis de Louis Scutenaire et Irène Hamoir en 1926. Paul Nougé (communiste utopiste en lutte pour une liberté totale de l’esprit, contre les valeurs bourgeoises et l’idolâtrie de toute sorte) l’incite à un regard critique sur les avant-gardes et le goût superficiel des dadaïstes pour le scandale, tandis que Marcel Lecomte l’initie en 1923 à l’œuvre métaphysique de De Chirico à travers une reproduction du Chant d’amour, peint en 1914 (voir ci-dessus), ce qui le sort de son adolescence cubiste et futuriste. C’est sa plus grande émotion artistique : « Ce fut un des moments les plus émouvants de ma vie : mes yeux ont vu la pensée pour la première fois », écrira-t-il en se souvenant de cette révélation. « J’ai compris que j’avais enfin trouvé ce qu’il fallait peindre et je m’y suis tenu. Ma peinture n’a plus changé d’orientation. ». De Chirico devient donc son maître à penser pictural le plus important. Il redécouvre le mystère des objets, et s’intéresse moins au style qu’à ce qu’il faut peindre.
(C’est la découverte de De Chirico, dix ans plus tard, qui mettra également Paul Delvaux sur la voie : « J’ai découvert grâce à lui que la peinture n’était pas uniquement de la peinture. C’est aussi de la poésie. »)

Paris

En 1926, un contrat avec la galerie Le Centaure de Bruxelles offre à Magritte la possibilité de peindre à plein temps. Le couple tente alors l’aventure parisienne – mais s’installe en banlieue – et fréquente André Breton, Paul Éluard et le groupe surréaliste parisien avec lequel René participe au dernier numéro de La Révolution surréaliste avec un texte majeur : Les mots et les images.
Au printemps 1929, René rencontre Salvador Dalí qui est à Paris pour le tournage du film Un chien andalou. Les Magritte sont invités à passer des vacances à Cadaqués en Espagne avec Dalí et, entre autres, Paul et Gala Éluard. Mais, finalement déçus par Breton et adhérant peu au mode de vie des surréalistes français, le couple décide de quitter la France. D’ailleurs, la galerie Le Centaure ferme fin 1929, mettant fin aux revenus de Magritte. Pour vivre, il doit donc, parallèlement à sa peinture, reprendre ses travaux publicitaires (qu’il appelait ses travaux imbéciles). Pour cela, il ouvre, avec son frère Paul, une agence publicitaire : Studio Dongo.
En 1931, René et Georgette s’installent à Jette, commune du Nord-Ouest de Bruxelles. L’appartement qu’ils louent sert également de quartier général au groupe surréaliste bruxellois entourant Magritte.
La peinture de Magritte connaît un tournant vers 1933 avec la découverte des affinités électives (« Une nuit je m’éveillai dans une chambre où l’on avait placé une cage et son oiseau endormi. Une magnifique erreur me fit voir dans la cage un oeuf au lieu de l’oiseau. Je tenais là un nouveau secret poétique étonnant. »)
En 1939, la belle-sœur de Magritte ouvre un magasin de fourniture pour artistes. Georgette y travaille à mi-temps et Magritte s’y approvisionne.

Période Renoir et période Vache

Pendant l’occupation de la Belgique lors la Seconde Guerre mondiale, Magritte reste à Bruxelles. Il adopte brièvement un style coloré en 1943-44, intermède connu comme sa « période Renoir », en réaction à son sentiment d’aliénation lors de ce temps d’occupation de la Belgique. En 1946, il signe le manifeste du « Surréalisme en plein soleil », façon pour lui de résister, de fuir la tristesse de la guerre, de se rebeller aussi contre une peinture surréaliste devenue aussi sinistre et effrayante qu’une armée en marche, en stimulant au contraire l’ivresse, le désir de création et de liberté.
En 1948, c’est sa première exposition personnelle à la Galerie du Faubourg à Paris. Pour l’occasion, fâché d’avoir dû attendre d’avoir cinquante ans pour être enfin reconnu par la scène parisienne, Magritte peint en six semaines une quarantaine de tableaux et de gouaches dans un style provocateur et grossier, Néo-expressionniste avant l’heure. C’est sa « Période Vache », dont aucune œuvre ne sera vendue à Paris.

Les États-Unis

Alexander Iolas, pianiste et danseur grec qui s’est installé à New York pour fuir le régime nazi après avoir vécu à Berlin et Paris, est un grand collectionneur d’art, qui a acheté très jeune les surréalistes (suivront les nouveaux réalistes et tous les courants nouveaux en général – il sera le premier à exposer Andy Warhol et un des premiers soutiens actifs de Niki de Saint Phalle). En 1947, conscient de la demande pour l’art surréaliste aux USA, il rentre en contact avec Magritte. Très vite, celui-ci expose à la Hugo Gallery, dont Iolas est directeur depuis 1944 et ce dernier devient son agent jusqu’au décès de l’artiste, lui achetant la totalité de sa production (ou de ce que Magritte n’anti-date pas pour se passer de ses services !). Les expositions se succèdent, consacrant l’artiste au cours des années 50 et 60.
En 1954, les Magritte déménagent dans un rez-de-chaussée au 207 du boulevard Lambermont à Schaerbeek. En 1965, René et Georgette se rendent à New York pour l’ouverture de l’exposition au MoMA. Ils visitent et séjournent également à Houston.
Le 15 Août 1967, René Magritte meurt chez lui d’un cancer du pancréas. Il est enterré au cimetière de Schaerbeek. Georgette meurt en 1986.

Magritte, peintre des idées

« La forme ne m’intéresse pas, je peins des idées », écrit dès 1923 l’artiste, devenu l’interlocuteur privilégié des philosophes de son temps. Car Magritte a tout autant écrit que peint, en témoignent ses riches correspondances avec Alphonse De Waelhens (premier traducteur en français d’Être et temps, de Martin Heidegger) ou avec Michel Foucault, qui publiera en 1973 un ouvrage intitulé Ceci n’est pas une pipe, fruit de ses échanges avec l’artiste. C’est son mentor, le poète surréaliste Paul Nougé, qui initie Magritte à la lecture des grandes œuvres philosophiques, lesquelles bouleverseront son approche artistique, jusqu’à pousser son ambition à faire de la peinture « une expression affinée de la pensée ». Et non pas de l’inconscient ou des rêves comme chez les surréalistes. Car c’est finalement presque sur un malentendu que Magritte est considéré comme un surréaliste. Il est en réalité bien plus proche de l’école métaphysique de De Chirico. Il prendra d’ailleurs rapidement ses distances avec les amis d’André Breton pour se consacrer exclusivement à la résolution de ce qu’il nomme des « problèmes », l’élucidation méthodique d’une équation visuelle, qu’il s’emploie à résoudre à partir de motifs obsessionnels (les mots, les « corps morcelés », les flammes, les rideaux, les feuilles, les grelots, les bilboquets, etc.), ses tableaux devenant comme des phrases codées, des défis énigmatiques.
Là où Breton célébrait l’inconscient, Magritte recherche l’hyper-conscience (rendre conscient de la place où se situe l’homme dans le monde – ou plutôt, partant du constat que « tout se passe dans notre univers mental », le monde dans l’homme). On peut d’ailleurs retrouver dans La condition humaine (quatre tableaux datés de 1933 et 1935), tous les éléments de la théorie platonicienne de la caverne (des prisonniers dont le confinement à l’intérieur d’une grotte trompe sur la réalité du monde).
L’importance des mots chez Magritte est patent. Déjà, ils servent à nommer les tableaux, les titres faisant pleinement partie de l’œuvre. On raconte qu’ils étaient choisis par Magritte et ses amis, réunis autour du tableau et avançant des propositions dont une seule était retenue pour sa valeur énigmatique, expression de l’inattendu. Parfois même les mots se retrouvent dans le tableau. De toute façon les images, les mots et les idées ne constituent pas pour Magritte trois ordres séparés mais trois modes spécifiques de la même réalité : la pensée. Les mots participent donc, tout autant que les objets peints, à l’entreprise magritienne, à savoir créer du mystère : « Les objets ne se présentent pas comme mystérieux, c’est leur rencontre qui produit du mystère » ; « Les titres sont choisis de telle façon qu’ils empêchent aussi de situer mes tableaux dans une région rassurante que le déroulement automatique de la pensée lui trouverait afin de sous-estimer leur portée » ; « Les titres doivent être une protection supplémentaire qui découragera toute tentative de réduire la poésie véritable à un jeu sans conséquence ». 

La Galerie

Voici maintenant un panorama, forcément limité (l’œuvre de Magritte se composant de milliers de tableaux disséminés aux quatre coins du globe dans des collections privées) de la production de cet artiste unique, attachant mais dont l’œuvre est souvent trop superficiellement survolée…

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