La peinture russe (et soviétique) du XXe siècle à nos jours

Après tous ces pays visités à travers leurs peintres depuis 5 ans (déjà !) que ce blog existe, je me décide enfin à vous amener dans le plus grand de tous, par la taille : la Russie (au sens large)… Pays fascinant (et un peu effrayant), s’il en est. Pays de contrastes, pays de culture aussi, ou la tradition picturale est profondément ancrée, et depuis fort longtemps, la peinture étant l’un des arts fondateurs de la culture russe, notamment à travers les icônes. Essentiellement peintes sur bois, souvent petites (sauf dans certaines églises et monastères), on les trouve dans beaucoup de maisons russes, accrochées au mur, dans le « coin rouge ».
Pas étonnant, donc, s’il y a un véritable foisonnement de peintres de grand talent, que je vous invite à découvrir dans la galerie en bas de page.
Mais avant ça, et comme toujours, un peu d’histoire : quand débute le XXe siècle, l’Empire russe (régime qui dirige l’État russe depuis 1721) est dirigé par Nicolas II depuis 1894. Mais, après une première tentative avortée en 1905, la révolution d’Octobre 1917 renverse le « tsar de toutes les Russies » et, à partir de 1922, après la victoire des Bolcheviks de Lénine sur les Russes blancs, l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques est instaurée. Elle dure jusqu’en décembre 1991, quand Mikhaïl Gorbatchev dissout le Parti communiste et que les républiques qui constituaient l’URSS (Ukraine, Biélorussie, Kazakhstan, Azerbaïdjan, Géorgie, Arménie, etc.) prennent leur indépendance. Boris Eltsine est le premier président de la Russie postsoviétique…
[ C’est pourquoi vous trouverez dans la galerie non seulement des peintres russes mais également biélorusses, ouzbeks, kazakhs, géorgiens, arméniens…, puisque, jusqu’en 1991, tous ces pays faisaient partie du même ensemble, l’Empire russe, puis l’URSS. L’Ukraine fait l’objet d’un article à part, ainsi que les Pays baltes. ]

Début du XXe siècle

Le réalisme est la peinture dominante au XIXe siècle. Les réalistes capturent l’identité des Russes en peignant aussi bien des paysages de rivières, de forêts ou d’étendues de bouleaux que des portraits robustes de leurs contemporains. D’autres artistes se focalisent sur la « critique sociale », montrant la condition des pauvres, caricaturant les dirigeants ou dépeignant les moments dramatiques de l’histoire russe.

Les ambulants

Les Ambulants (ou Peredvizhniki) rompent avec l’Académie russe (créée en 1757) et fondent une école d’art libérée des restrictions académiques. Les artistes à la tête du mouvement sont Ivan Chichkine, Arkhip Kouïndji, Ivan Kramskoï, Vassili Polenov, Isaac Levitan, Vassili Sourikov, Viktor Vasnetsov et Ilya Répine (né en Ukraine).

Le Monde de l’art

Le Monde de l’art (Mir iskusstva en russe) est un mouvement artistique inspiré (et incarné) par un magazine d’art qui lui a servi de manifeste (Diaghilev étant le rédacteur en chef), et a été une influence majeure sur les artistes Russes qui ont contribué à révolutionner l’art européen au cours de la première décennie du XXe siècle – tendance symbolisme et art nouveau. Le groupe est fondé en Novembre 1898 par un groupe d’étudiants comprenant notamment Konstantin Somov et Léon Bakst, le point de départ étant l’organisation d’une Exposition d’artistes russes et finlandais à Saint-Pétersbourg.
En dehors des fondateurs, les expositions organisées par le Monde de l’art ont attiré de nombreux peintres illustres comme Mikhaïl Vroubel ou Mikhail Nesterov.
Á partir de 1904 le groupe devient l’Union des artistes russes, que rejoignent Valentin Serov, Konstantin Korovine, Boris Kustodiev, Zinaida Serebriakova, Igor Grabar.
Le Monde de l’art est recréé en 1910 avec Nicholas Roerich comme président. Il admet encore de nouveaux membres comme Martiros Sarian ou Boris Grigoriev et les ukrainiens Nathan Altman et Vladimir Tatline. La dernière exposition du Mir iskusstva est organisée à Paris en 1927.

La Rose écarlate

La Rose écarlate est le nom d’un groupe d’artistes russes de tendance symboliste et de l’exposition artistique qu’ils organisent, en avril-mai 1904, à Saratov en Russie. Les initiateurs de l’exposition sont des élèves de l’École de peinture, de sculpture et d’architecture de Moscou : Pavel Kouznetsov et Piotr Outkine. À la fin dès 1890, Kouznetsov et Outkine réunissent, autour de leurs conceptions artistiques, un groupe de peintres sympathisants. Leur groupe est déjà appelé « la Rose écarlate », comme symbole de pureté et d’intégrité.
Lors de l’exposition de 1904, ils présentent des œuvres des peintres Nikolaï Sapounov, Martiros Sarian, Sergueï Soudeïkine, entre autres. Les peintres Mikhaïl Vroubel et Victor Borissov-Moussatov sont nommés membres d’honneur de l’exposition.

Au tournant du XXe siècle et pendant celui-ci, nombre d’artistes, tels Boris Koustodiev, Kouzma Petrov-Vodkine ou Nicolas Roerich, développent leur propre style, ni réaliste ni avant-gardiste.

L’avant-garde russe

L’avant-garde russe est un terme générique désignant un large courant très influent d’art moderne qui est apparu en Russie, plus précisément dans l’Empire russe, puis en Union soviétique, et qui court sur une période allant de 1890 jusqu’à 1930, à cheval sur ces deux contextes politiques.
Le terme regroupe une nébuleuse de mouvements artistiques émergeant au cours de cette époque, distincts mais souvent inextricablement associés comme le symbolisme, le néoprimitivisme, le rayonnisme, le suprématisme, le constructivisme et le futurisme.
Par ailleurs, beaucoup de ces artistes dits « d’avant-garde » sont nés ou ont grandi dans ce qui est aujourd’hui devenu la Biélorussie, comme Marc Chagall, ou l’Ukraine, tels Kasimir Malevitch, Alexandra Exter, Vladimir Tatline, David Bourliouk ou le sculpteur Alexandre Archipenko…

Le Valet de carreau

Le Valet de carreau est un groupe d’artistes fondé en Moscou en 1909, dont les membres sont, au cours des années suivantes, les principaux représentants de l’avant-garde en Russie : Robert Falk, Natalia Gontcharova, Mikhaïl Larionov, Aristarkh Lentoulov, Pyotr Konchalovsky, l’ukrainien David Bourliouk et Ilya Mashkov. La première exposition du groupe, tenue en Décembre 1910, inclue les travaux des cubistes français Albert Gleizes, Henri Le Fauconnier et André Lhote ; Vassily Kandinsky et Alexey von Jawlensky, deux artistes russes qui vivent alors en Allemagne, exposent également. Les membres de ce groupe sont fortement influencés par Paul Cézanne et Henri Matisse. Kazimir Malevitch a également participé à la première exposition.
Mais dès 1911, Larionov et Gontcharova, refusant d’être à la traîne de l’art européen, forment un groupe à part. Ils organisent en 1912 l’exposition de leur groupe avec un titre provocant, « la Queue d’âne », par lequel ils soulignent leur ferme volonté de créer un art russe qui ne soit plus dépendant des mouvements artistiques occidentaux.

L’avant-garde russe atteint son apogée dans la période comprise entre la révolution russe de 1917 et 1932, quand les idées d’avant-garde se retrouvent en désaccord avec l’émergence du courant réaliste socialiste promu par l’État aux ordres de Staline.
Outre ceux déjà cités, les figures emblématiques de cette période se nomment Nathan Altman, Alexandre Bogomazov, Vladimir Baranoff-Rossiné, tous trois ukrainiens, Vera Ermolaeva, Pavel Filonov, Ivan Kliun, Pavel Kuznetsov, El Lissitzky, Lioubov Popova, Ivan Puni (devenu Jean Pougny), Kliment Redko, Alexandre Rodchenko, Olga Rozanova, Léopold Survage, Varvara Stepanova, Nadejda Oudaltsova… avec, et c’est suffisamment rare pour être noté, un nombre important de femmes.

Le constructivisme

L’art russe post révolutionnaire est futuriste, constructiviste, productiviste, mouvements similaires se fixant la tâche de créer l’environnement de la société future. Beaucoup d’artistes, comme Kandinsky ou Tatline, occupent des postes officiels importants, tels que professeur à l’Académie de Moscou. Mais après 1920, le gouvernement condamne les œuvres d’art contemporain, comme incompréhensibles pour les gens ordinaires et contraires à l’intérêt public. Vers 1922, le constructivisme en Union soviétique se retrouve cantonné aux arts appliqués (affiches de propagande, notamment). De 1932 à 1936, il apparaît une sorte de « style de transition », défini comme postconstructiviste.
Deux dates marquent la fin du constructivisme russe : d’abord 1930, avec le suicide de Maîakovsky, puis 1934 avec le début du réalisme soviétique, fin d’un formidable élan artistique ouvrier qui avait attiré à lui nombre d’artistes de premier plan, comme El Lissitzky ou Alexandre Rodtchenko qui déclarait « l’absolue nécessité de lier toute création à la production et à l’organisation même de la vie ».

Le Réalisme socialiste soviétique

Le réalisme socialiste soviétique est un mouvement artistique imposé d’abord en Union soviétique puis dans les autres pays dits « socialistes », « communistes » ou « démocraties populaires » qui, officiellement, a pour objectif de peindre la « réalité sociale » en accord avec l’idéologie communiste, cette réalité sociale étant la vie des classes populaires, dépeinte dans toute sa misère tant que les partis socialistes ou communistes étaient dans l’opposition ou en lutte pour le pouvoir, puis de manière fallacieusement idyllique une fois ce pouvoir conquis. C’est l’idée de « culture prolétarienne » qui, après avoir été portée par les avant-gardes révolutionnaires (futurisme), va être la cause de leur rejet, au nom de la lutte contre le formalisme et contre l’élitisme.

L’année 1922 apporte, avec la naissance du groupe A.H.R.R. (Association des artistes de la révolution), une nouvelle interprétation de l’art. Les membres de l’A.H.R.R. se donnent comme tâche de présenter d’une manière à la fois artistique et documentaire l’aspect solennel des grandes transformations intervenues après la révolution d’Octobre. Les sujets l’emportent alors sur la forme dans toute une gamme de thèmes baptisée dans son ensemble « le réalisme héroïque ». Soutenus officiellement par les autorités, les artistes de l’A.H.R.R. mènent une lutte impitoyable (et finalement victorieuse) contre de nombreux courants de l’avant-garde. Ainsi commence le règne d’un nouvel art, dont une des vocations est de montrer l’attachement du peuple soviétique à ses chefs.
Un des plus éminents artistes de l’A.H.R.R., Isaak Brodsky (né en Ukraine, il étudie à Odessa en même temps que David Bourliouk, puis est admis en 1902 à l’Académie des Beaux-arts de Saint-Pétersbourg, ville où il passe le reste de sa vie), peint, dès 1918, plusieurs portraits de Lénine ; son exemple est aussitôt suivi par Alexandre Gerasimov (Lénine à la tribune, 1929) ou Boris Ioganson (Interrogatoire des communistes, 1933).
Un autre sujet prédominant est l’éloge fait à l’armée rouge ; Mitrophan Grekov peint en 1925 son fameux tableau Tatchanka, Alexandre Deineka chante l’élan révolutionnaire (Défense de Petrograd, 1928). La beauté de la patrie inspire également de nombreux artistes comme Konstantin Yuon ou Sergei Vinogradov.

En 1932 le gouvernement de Staline durcit encore les « règles », prenant le contrôle total des arts avec un décret qui met les syndicats d’artistes sous le contrôle du Parti communiste. Deux ans plus tard, Staline instaure une politique avec des objectifs esthétiques et idéologiques unifiés : l’art doit être « socialiste dans son contenu et réaliste dans la forme ». En outre, la nouvelle politique définit quatre catégories d’art inacceptable : l’art politique, l’art religieux, l’art érotique, et l’art formaliste, qui comprend l’abstraction, l’expressionnisme, et l’art conceptuel. Assujettie aux fins politiques, la peinture soviétique reste alors, jusqu’en 1955, un instrument efficace pour propager le « culte de la personnalité ».
« Depuis les tsars jusqu’à aujourd’hui, il y a une longue tradition de soumission des artistes au pouvoir, rappelle le poète et essayiste Lev Rubinstein, dont les écrits étaient interdits à l’époque soviétique. Sous Staline, poursuit-il, les artistes officiels jouissaient d’un niveau de vie supérieur à la moyenne, tandis que les autres étaient éliminés ou envoyés au goulag ».
Les œuvres de cette époque, exécutées avec un soin minutieux des détails, sont limitées dans leur sujet. Les thèmes dominants sont en effet d’une monotonie exemplaire : la campagne enfin heureuse après la collectivisation (Nikolai Belyaev : Nous sommes heureux, 1949), la vaillance des travailleurs (Mikhail Kostin : Dans une usine de Staline, 1949), les portraits des chefs d’État — parmi lesquels Staline occupe la place prépondérante (Alexandre Gerasimov : Staline et Voroshilov au Kremlin, 1938 ; Alexandre Korolev : Staline et les plus éminents membres du Parti, 1948), et toujours la guerre, passée (Mikhail Avilov : Duel de Koulikovo, 1943) ou présente (Alexandre Deineka : Défense de Sébastopol, 1942), exaltant le nationalisme russe et ses héros (Pavel Korin : Portrait du maréchal Gueorgui Joukov, 1945).

Ainsi, à compter de 1936, les artistes d’avant-garde qui étaient incapables ou refusaient de s’adapter à la nouvelle politique ont été forcés de quitter leurs positions, parfois assassinés ou envoyés au goulag, dans le cadre des Grandes Purges de Staline. Vladimir Sterligov, un élève de Malevitch, avec deux de ses propres étudiants, Alexandre Baturin et Oleg Kartashov, ainsi que Vera Ermolaeva, ont été arrêtés en décembre 1934 et emmené par train au Kazakhstan. Sterligov a passé cinq ans en prison, tandis que Ermolaeva a disparu à jamais. Alexandre Baturin, a passé un total de 12 ans de prison, jusqu’en 1946, avant d’être finalement réhabilité en 1956.
Dans le sillage de la Seconde Guerre mondiale, considérée comme la Grande Guerre patriotique soviétique, des résolutions ont été adoptées par le Parti en 1946 et 1948, dénonçant formellement les influences culturelles occidentales. C’est le début de la guerre froide. Les étudiants en art tels que Ülo Sooster, un Estonien qui plus tard est devenu important pour le mouvement non-conformiste de Moscou, ont été envoyés en Sibérie dans des camps de prisonniers. Boris Sveshnikov, autre artiste non-conformiste, a également passé 8 ans dans un camp de travail. Oleg Tselkov a été expulsé de son école d’art pour « formalisme » en 1955, ce qui du point de vue du Parti aurait pu constituer un acte de trahison (passible de la peine de mort).

L’Art non-conformiste soviétique

Une sorte de « dégel » commence en 1962, quand Nikita Khrouchtchev assiste à une exposition au Manège de Moscou qui présente plusieurs artistes non-conformistes, dont Ernst Neizvestny (peintre et sculpteur, gravement blessé à la fin de la Seconde guerre mondiale, et même considéré comme cliniquement mort) avec lequel il a une altercation, devenue célèbre : Khrouchtchev tourne en dérision le travail de Neizvestny en le traitant d’art dégénéré avec son fameux « Pourquoi défigurez-vous ainsi les visages des gens du Peuple soviétique ? ». L’État ne reconnaissait pas encore cet art, mais les conditions pour le développement de la culture clandestine étaient réunies.
Depuis l’avènement de Khrouchtchev, l’État soviétique donnait la possibilité aux artistes, en contrepartie de leur adhésion (obligatoire) à l’Union des Artistes, de disposer d’un atelier. Ces ateliers deviennent des lieux de rencontre et d’échange. Les appartements privés (au lieu des habituels appartements communautaires), qui se généralisent dans les années 1960, peuvent également tenir lieu de salons artistiques et littéraires. En outre, l’appartenance à l’Union donnait la possibilité de sortir de l’URSS, pour voyager dans les pays « frères » (RDA, Hongrie, Pays Baltes) et humer l’air des cultures occidentales : les jeunes artistes russes ont une soif d’ouverture sur le monde occidental, qui leur apparaît comme celui de la vraie vie, l’espace d’une liberté illimitée. Ils sont perméables et réceptifs à toute nouveauté venant de cet au-delà inaccessible. Cette fascination pour l’Occident explique que nombreux sont ceux qui émigreront au début des années 1970, ce qui permet également aux artistes de l’underground de se faire un peu connaître en Occident. 
Malgré ces éléments favorables, la pratique culturelle clandestine représentait des risques réels et importants. Non seulement les artistes étaient contraints d’avoir un autre métier pour subsister, mais ils étaient l’objet des tracasseries permanentes du KGB (perquisitions, convocations pour interrogatoires, intimidations) qui, sans atteindre les excès de l’époque stalinienne, pouvaient aller très loin.
Comme « mouvement », l’art non-conformiste n’était pas stylistiquement cohérent. Cependant, dans l’ère post-dégel, sa fonction et son rôle dans la société étaient devenus importants. On peut même penser que la légalisation conditionnelle et partielle du non-conformisme dans le milieu des années 1970 a été le début de la fin du régime soviétique.

Ilya Kabakov explique ainsi la naissance du non-conformisme : « La vie était repoussante, c’était une survie, le climat était délétère, l’ennui inouï, la seule issue était l’exaltation, la fantaisie, c’est-à-dire la culture, la littérature, la philosophie. Dans ces petites bulles enfantines, les seules valeurs étaient celles de la consommation culturelle et des livres. C’est sur cette base que tout s’est développé. »
Il y eut de nombreux groupes et mouvements actifs dans l’Union soviétique pendant et après cette période du dégel artistique. Ils étaient souvent plus liés par une proximité géographique que stylistique. En outre, la participation à ces groupes était fluide.

Groupes de Moscou

Lianozovo et l’Exposition bulldozer

Un des groupes le plus rebelle de cette période est appelé Lianozovo, du nom du petit village près de Moscou où la plupart des artistes ont vécu et travaillé. Les membres de ce groupe étaient : Evgeny Kropivnitsky, sa femme Olga Potapova, leur fils Lev Kropivnitsky, Oscar Rabin, Lidia Masterkova, Vladimir NemukhinNikolai Vechtomov. Les membres de ce groupe n’ont pas été liés en raison de préoccupations esthétiques, mais pour « leur recherche commune d’une nouvelle identité socioculturelle ».
Officiellement, ceux du groupe Lianozovo étaient membres de l’Union des Artistes graphiques de Moscou, travaillant dans les arts appliqués. En tant que tels, ils n’étaient pas autorisés à exposer, ce qui était réservé aux membres de l’Union des Artistes. Des expositions « sauvages » étaient donc organisées dans des appartements ou des salons littéraires, ce qui ne les empêchait pas d’être harcelés par des agents soviétiques vigilants. Dans une tentative de contourner la loi, le groupe proposa une exposition en plein air en 1974, invitant des dizaines d’autres artistes non conformistes à exposer également près du parc Belyayevo à Moscou. Le résultat a été la démolition de l’exposition à coup de bulldozers et de canons à eau – ce qui a grandement contribué à rendre célèbre cette Exposition bulldozer, des dizaines de journalistes internationaux, invités par les organisateurs, ayant filmé le carnage, ce qui en fait l’un des événements les plus documenté de l’histoire de l’art contemporain russe. Le New York Times a mis l’histoire en une, ainsi que quelques peintures de Vitaly Komar et Alexandre Melamid. Le lendemain, ces artistes étaient devenus célèbres ! Ils ont émigré en 1977 en Israël, puis à New York en 1978.

Boulevard Sretensky

Un autre groupe d’artistes, qui avaient leurs studios sur et autour du Boulevard Sretensky, à Moscou, se sont vaguement associés dans les années 1960. Les membres de ce groupe étaient : Ilya Kabakov, l’estonien Ülo Sooster, Edik (Eduard) Steinberg, Erik BulatovViktor Pivovarov, Vladimir Yankilevski… Les ateliers d’artistes ont également été utilisés comme lieux de spectacle et d’échange d’idées sur l’art non-officiel. Comme leurs collègues du groupe Lianozovo, la majorité des artistes faisaient partie de l’Union des Artistes graphiques de Moscou. Cela leur permettait de travailler officiellement comme illustrateurs de livres et graphistes, leur fournissant l’espace, les matériaux et le temps de travailler sur leurs propres projets. Ce qui n’empêche pas Vladimir Yankilevski de se souvenir : « Je travaillais dans la chambre de ma fille. Mon premier véritable atelier ? C’était un sous-sol sans fenêtre. Car je n’étais pas membre de l’union des artistes officiels, j’ai refusé, c’était impossible, j’ai essayé, mais non, j’étais non-conformiste, je n’avais pas de liaison avec l’art officiel. J’étais toujours seul, seul, seul, c’est normal ».

Conceptualisme russe

Plusieurs de ces artistes appartenaient à ce que l’on nomme l’école conceptualiste de Moscou. Erik Bulatov explique que l’art conceptualiste est « une rébellion de l’homme contre la réalité quotidienne de la vie ». L’art conceptualiste analyse la société, la culture, le monde de l’art, l’artiste et, si possible, tout ce qu’il a dans la tête et le subconscient. L’aspect particulier du Conceptualisme moscovite dans sa forme originale proposée par Ilya Kabakov, par rapport aux mouvements analogues en Occident, est qu’il est biographique. Et très partisan. C’est de « l’anthropologie engagée », pour utiliser le terme de Joseph Kosuth. Il y a peu d’équilibre savant, beaucoup d’ironie, de jeu et d’audace. Les conceptualistes font porter leurs efforts anthropologiques sur le matériel du passé historique et présent de l’art de Moscou et aussi sur leur propre travail et leur destin.
Cette école comprend, outre Ilya Kabakov et Erik Bulatov, Viktor Pivovarov, Ivan Chuikov, et englobe aussi largement les Sots artistes (voir plus loin).
Dmitri Prigov, né à Moscou en 1940, poète, écrivain, dramaturge, peintre et sculpteur, est l’un des fondateurs (avec son ami écrivain Lev Rubinstein) et principal idéologue du Conceptualisme russe. Ses poèmes, critiques impitoyables de l’idéologie soviétique, sont diffusés en samizdat (publications clandestines transmises de la main à la main – pour échapper à la censure officielle soviétique) et publiés à l’étranger, ce qui lui vaut des ennuis avec les autorités (en 1986, il est brièvement interné en asile psychiatrique, mais une campagne de soutien obtient sa libération). Auteur de nombreux recueils, de romans et d’essais, ainsi que de divers « happenings », ses lectures-spectacles attirent toujours un public nombreux. Ses œuvres plastiques sont exposées dans divers musées et galeries. Il a également joué dans un certain nombre de films.

Sots art

Vitaly Komar et Alexandre Melamid ont inventé le terme Sots art en 1972 à Moscou. Né après le Réalisme socialiste russe, c’est un art politique qui existe encore aujourd’hui. On peut le définir comme du pop art soviétique, qui « détourne dans une veine pop les codes de la propagande soviétique ». En effet, il y a dans ce mouvement une critique de la culture de masse, l’utilisation des icônes et du détournement mais aussi une véritable critique des dirigeants politiques russes ainsi que des dissidents de l’opposition. Les artistes étant exclus des expositions officielles russes, leurs expositions et leurs performances se déroulaient dans des appartements privés.
Beaucoup de ces artistes ont émigré aux États-Unis à la fin des années 1970 et au début des années 1980, où ils peuvent enfin exposer dans des galeries ou des musées. À partir de cette période, les artistes vont mélanger les icônes russes et les icônes américaines. Le Sots art influencera profondément le nouvel art Chinois des années 1990, comme chez Wang Guangy, Wei Guangqing ou Xue Song.
Les artistes s’expriment à travers des photomontages, des photographies, des objets détournés, des affiches, des performances… On peut citer, outre Komar et Melamid, Alexander Kosolapov, Grisha Bruskin, Ilya Kabakov, Leonid Sokov (qui ont tous émigré aux États-Unis), Rostislav Lebedev ou Boris Orlov.

Groupes de Saint-Pétersbourg

Le Groupe d’artistes de Saint-Pétersbourg a été créé en 1967 par Mikhaïl Chemiakine à la suite d’une exposition au Musée de l’Hermitage (où Chemiakine travaillait comme assistant) – exposition fermée au bout de 2 jours, le directeur étant aussitôt démis de ses fonctions, et tous les participants (Chemiakine et ses collègues) forcés de démissionner. Quatre ans après la fondation du groupe, Chemiakine émigre en France, et plus tard aux États-Unis. En 1961, à 18 ans, Chemiakine avait été obligé de suivre un traitement psychiatrique pour le « guérir » de ses pensées non conformes aux normes soviétiques – il faut croire que le traitement n’a eu que peu d’effet !
Un autre artiste important de Saint-Pétersbourg est Alek Rapoport, qui a émigré à San Francisco en 1977.

Nouveaux Artistes

En Octobre 1982, Timur Novikov, le leader de la culture underground de Léningrad (ainsi que s’est appelé Saint-Pétersbourg de 1924 – mort de Lénine – à 1991) a lancé son propre groupe d’art intitulé les Nouveaux Artistes. Le groupe réunissait Ivan Sotnikov, Oleg Kotelnikov, Kirill Khazanovich, Evgeny Kozlov, Georgy Gurjanov. Bientôt, ils ont été rejoints par Vadim Ovchinnikov, Sergei ‘Afrika’ Bugaev, Vladislav Gutsevich, Andrei Medvedev, Andrei Krisanov, Inal Savchenkov, Bella Matveeva. À la fin des années 80, le groupe comptait plus de 70 membres. Stylistiquement, on peut établir des parallèles entre les « NA » et les mouvements artistiques occidentaux comme Neue Wilde (Allemagne), Figuration Libre (France), Transavanguardia (Italie).
La théorie de l’« objet Zéro » de Novikov a agi comme un des fondements de l’art conceptuel russe. Il s’agissait d’une tentative de jugement final sur l’expérience culturelle lancée par l’avant-garde russe et poursuivie à l’époque soviétique. Les artistes choisissent l’image de la vacuité et du Zéro pour exprimer que c’est à la fois tout (parfois, une véritable question de vie ou de mort) et rien (seulement de l’art).

Groupe d’Odessa

Vers le milieu des années 1970, un important noyau d’artistes non-conformistes a également été formé à Odessa, en Ukraine, que vous retrouverez sur la page consacrée aux peintres de ce pays.

Furmanny pereulok

Au milieu des années 1980, l’avènement de la perestroïka (restructuration) provoque un véritable bouillonnement créatif, imprégné d’une culture underground, émanant de différents squats. Un fort pressentiment de liberté enivre alors les jeunes artistes : Andreï Filippov, le collectif Pertsy ou le groupe Inspection l’Herméneutique Médical, avec Pavel Pepperstein et les ukrainiens Sergei Anufriev et Yuri Leiderman à Moscou, Sergei Bougaev-Afrika, Oleg Kotelnikov, Vladislav Mamyshev-Monroe ou Timur Novikov à Leningrad.
En 1985, afin de procéder à des rénovations, plusieurs immeubles de la rue de Furmanny pereulok sont vidés de leurs résidents. Sans cesse ajournées, ces transformations n’ont jamais lieu et les appartements restent déserts. Officiellement inhabitable, l’espace disponible ne tarde pourtant pas à être investi. Ainsi, au cours de l’année 1986, Vadim Zakharov, Yuri Albert, Igor Novikov (né en Moldavie et considéré comme l’une des figures les plus influentes de l’art non-conformiste), des anciens du groupe Mukhomor (les frères jumeaux Sergei et Vladimir Mironenko, Konstantin Zvezdochetov, Sven Gundlach) et d’autres artistes installent plus ou moins clandestinement leurs ateliers dans cette rue proche de Chistie Prudy. « Ils n’étaient pas encore les artistes reconnus qu’ils sont aujourd’hui, mais ils étaient, déjà à l’époque, des figures suffisamment importantes de l’underground pour que leur réunion ne passe pas inaperçue ». Les quelques immeubles désaffectés deviennent vite un lieu de rendez-vous incontournable et attirent aussi bien les artistes les plus classiques que les chefs de file de mouvements d’avant-garde. Difficile de se figurer l’attractivité qu’exercèrent alors sur la jeunesse moscovite ces milliers de mètres carrés d’autogestion artistique. Tant et si bien qu’au bout de quelques mois, plus d’une centaine de jeunes artistes en ont fait leur résidence, comme Andrei Filippov, le groupe Champions du Monde (Giya (Guram) Abramishvili, Konstantin Latyshev, Boris Matrosov, Andrew Iakhnin), Dmitri Kantorov, Pavel Pepperstein, Konstantin Zvezdotchetov; mais aussi beaucoup d’ukrainiens comme Oleg Tistol, sa femme Marina Skugareva, Konstantin Reunov, Yana Bystrova, Sergei Anufriev, Yuri Leiderman, Larisa Rezun-Zvezdochetova, the Pertsy group, etc. Le travail de ces artistes se développe largement en conformité avec le paradigme déjà établi du conceptualisme moscovite et du Sots Art.

Pendant ce temps, le marché de l’art contemporain soviétique se développe. Ainsi, en 1988, une œuvre de Grisha Bruskin (Lexicon fondamental, 1986) est emportée pour la somme de 300 000 $ (plus de 10 fois son estimation !) lors de la première vente organisée par Sotheby’s en URSS (vente favorisée par l’existence d’une importante diaspora – de nombreux artistes avaient déjà émigré, en commençant dès la fin des années 1970 et tout au long des années 1980, en Israël, aux États-Unis, en France…). Tout le monde, est stupéfait : « c’était comme mille millions de milliards aujourd’hui ! Une somme incroyable, qui n’avait plus aucun sens en Union soviétique où les commerces étaient vides ». Le processus est lancé. L’art non officiel commence à avoir une valeur tangible. Et les artistes de Furmanny pereulok jouent un rôle essentiel : pour les collectionneurs étrangers, il est impensable de séjourner dans la capitale soviétique sans passer par leurs ateliers.
Vers la fin de l’année 1989, pourtant, l’aventure s’essouffle. Certains artistes migrent quelques rues plus loin, de l’autre côté de Chistie Prudy, d’autres continuent à travailler seuls et quelques-uns quittent tout bonnement la Russie. Quant au marché de l’art contemporain soviétique, il chute lourdement en 1991, après la guerre du Golfe, puis connait d’autres évolutions. Furmanny pereulok n’est alors plus qu’un simple souvenir. Mais un souvenir tenace pour les artistes qui connurent cette époque.

La Russie post-soviétique

Avec la dislocation de l’URSS fin 1991 (et sa dissolution en tant qu’État fédéral en plusieurs États indépendants), les années 1990 sont marquées par la légitimation de cet art né dans les marges. Les mécanismes du marché de l’art, encore inexistant, commencent à se mettre en place. Très rapidement, les frontières avec l’art officiel disparaissent. Une nouvelle génération d’artistes s’affirme, incluant AES+F (photographie), Dmitri Gutov, Valéry Koshlyakov ou Oleg Kulik (happenings). À partir des années 2000, l’art contemporain s’institutionnalise et intègre peu à peu la culture nationale.
L’âge d’or du régime actuel (2000-11), soutenu par la croissance économique découlant principalement d’une hausse des prix du pétrole, est un temps de développement rapide pour les institutions d’art contemporain en Russie. Des centres d’art comme Vinzavod et Strelka, des musées tels que le Musée d’art moderne de Moscou et de le Musée d’art multimédia, des « grands projets » tels que la Biennale de Moscou (inaugurée en 2004), voient le jour dans la capitale. La motivation du gouvernement pour soutenir l’art contemporain est clair : redorer l’image de la Russie comme un pays dynamique, attrayant pour les investisseurs. Les nouvelles institutions, créé sur les ruines de la politique culturelle soviétique, sont d’ailleurs des exemples impressionnants de partenariat État/privé.
Les « grands projets » et expositions de cette période sont des illustrations parfaites de la notion de Boris Groys de l’art comme « représentation des non représentés ». Groys fait valoir que les partis minoritaires et les idées trop marginales pour être représentées au Parlement peuvent trouver une place dans ces expositions, qui fonctionnent comme des extensions du système.

Mais la politisation de l’art lui a coûté sa souveraineté. Le terme « provocation » largement utilisé par les médias pro-Poutine pour criminaliser les performances des Pussy Riot dans la principale cathédrale orthodoxe de Moscou illustre bien la guerre lancée depuis 2012 pour discipliner la société en ce moment de crise. L’opposition libérale, avec son ambition de représenter les Européens russes, est devenue l’adversaire idéal pour le gouvernement qui se voit en représentant d’une « majorité silencieuse » de Russes travaillant dur, religieux (l’Église orthodoxe est en première ligne de cette nouvelle guerre contre la culture : en 2013, le Parlement russe a adopté une loi renforçant la répression des atteintes aux sentiments religieux) et patriotiques. Alors que l’Occident dépeint les Pussy Riot en dissidentes courageuses qui luttent pour la liberté d’expression et contre la tyrannie, la machine de propagande du Kremlin a convaincu les Russes que dans une société comme la leur, basée sur l’harmonie entre le pouvoir et le peuple, les blasphémateurs méritent d’être sévèrement punis : « il y a une ligne très étroite entre la bouffonnerie dangereuse et la liberté d’expression », explique Vladimir Poutine.
L’élection triomphale de ce dernier pour un troisième mandat en tant que président au début de 2012 a ainsi marqué le début d’une période réactionnaire en Russie. Et le phénomène s’aggrave nettement depuis la révolution en Ukraine, à l’hiver 2013-2014 – et les sanctions européennes qui ont suivi.

Bien sûr, les Russes sont habitués à faire face à un ralentissement économique de la même manière qu’ils seraient confrontés à une catastrophe naturelle récurrente. Alors, dans le contexte d’une crise économique à grande échelle, les médias locaux décrivent la Russie comme une île d’ordre, de stabilité et de valeurs morales dans une mer globale de chaos et de déclin. Selon ces médias pro-Kremlin, la crise peut être inquiétante, mais ses causes sont externes ; la situation tendue actuelle est attribuée aux caprices du marché et d’une conspiration mondiale contre la Russie. Cette idée a été adoptée par le Kremlin comme la nouvelle idéologie de l’Etat. Cette théorie du complot ne se concentre pas sur une force extérieure particulière (fascistes ukrainiens, Barack Obama, ou la mafia gay internationale), mais sur l’objet de l’attaque : la Russie. En cas d’attaque, le pays tire ensemble : le peuple et le gouvernement, les riches et les pauvres, les images héroïques du passé et du futur.

Dès lors, l’art Russe se retrouve empêtré dans la politique non seulement par choix, mais par une combinaison d’intérêts, qui comprennent l’état, l’Église, les grands médias, et l’opposition libérale. Maintenant, pratiquement tous les types d’« art politique » sont automatiquement perçus comme des actes d’agression menés par une « minorité culturelle » qui tenterait de déstabiliser le pays.
Dès qu’elles atteignent une certaine célébrité, les personnalités de la culture semblent sommées de choisir leur camp. Pour ou contre les Pussy Riot ? Pour ou contre Vladimir Poutine ? Et surtout, pour ou contre la politique du Kremlin en Ukraine ? Du coup, l’écrasante majorité des artistes se range du côté du pouvoir, qu’ils soient metteurs en scène, réalisateurs de cinéma, chefs d’orchestre ou musiciens… Nombre des soutiens du Kremlin sont convaincus de la justesse de ses positions, mais de toute façon ils n’ont guère le choix, car leur travail dépend des aides de l’Etat. S’ils font la forte tête, ils risquent de tout perdre.
Il est néanmoins probable qu’une forme d’underground renaîtra pour incarner à nouveau l’esprit de résistance au Kremlin…

Perspectives de l’art contemporain russe

Avec des ventes publiques d’art qui ont commencé il y a à peine plus de dix ans, le marché de l’art russe est encore embryonnaire, même si les maisons de ventes aux enchères organisaient régulièrement des manifestations d’art russe dès 1980. Les collectionneurs, Russes pour la plupart, ont des goûts plutôt traditionnels, privilégiant les œuvres russes de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à l’avant-garde. L’art contemporain russe et l’art soviétique ne sont apparus sur le devant de la scène qu’au cours de ces dernières années et restent très minoritaires. L’art contemporain russe n’a pas encore vraiment pris son essor, ni dans sa patrie, ni à l’étranger.
En Russie, le manque d’intérêt pour l’art contemporain est dû entre autres au fait que, après la chute de l’Union soviétique au début des années 1990, l’accès aux études en art contemporain ne s’est développé que lentement. En dehors de Moscou et de Saint-Pétersbourg, la plupart des écoles de beaux-arts appliquent les anciennes méthodes d’enseignement et préconisent la peinture académique, même si les choses commencent à évoluer. En outre, le public est peu éduqué en matière d’art contemporain, la Russie n’offrant qu’un nombre restreint de musées et de galeries, dont la plupart sont consacrés à l’art russe « classique ». En Russie, l’art est toujours utilisé pour promouvoir la fierté d’être Russe – d’où une confrontation entre les valeurs conservatrices et les idées contemporaine. Le peintre Alexei Lantsev explique : « En tant qu’artiste je me sens tout à fait libre en Russie, peut-être parce que j’évite les sujets politiques complexes. Je pense que la plupart des artistes de mon pays visent, en ce moment, une forme ironique d’expression tournant les déficiences de la société en dérision. En parallèle, on trouve une forme d’art plus modérée et indépendante : l’art pour l’art. D’une manière générale, je pense que le franc-parler dans l’art n’est actuellement pas en vogue, et que les artistes ont tout à gagner à faire preuve d’ambiguïté ».

La scène de l’art contemporain a commencé à se développer au cours de la dernière décennie notamment grâce à quelques initiatives privées. Tout d’abord, et à l’instar de leurs homologues occidentaux, d’importants hommes d’affaires consacrent des fonds à l’art contemporain – comme l’homme le plus riche de Russie, Vladimir Potanine, dont la fondation vient de faire don de plus de 250 œuvres soviétiques et russes contemporaines au Centre Pompidou, à Paris. Ce sont très probablement ces initiatives privées qui ont inspiré l’État russe, lequel envisage de mettre en place un organisme public consacré à l’art contemporain. Ainsi, à la fin de l’an dernier, le célébrissime musée de l’Hermitage de Saint-Pétersbourg annonçait l’ouverture, prévue pour 2022, d’une succursale à Moscou consacrée à l’art contemporain.
Les perspectives du marché de l’art contemporain russe sont positives, en dépit des difficultés qu’a connues en 2015 le marché de l’art russe en général, dont les ventes ont reculé de 68%. La raison principale est attribuable presque exclusivement à la mauvaise conjoncture en Russie, en particulier à la chute des prix du pétrole et aux sanctions européennes contre ce pays. Néanmoins, puisque les cours du pétrole ont retrouvé le chemin de la hausse, tous les espoirs sont permis pour que l’économie russe relève la tête en 2016 et que de nouveaux moyens financiers soient mis à la disposition de l’art. D’autant que les Russes sont des collectionneurs exigeants et de fins connaisseurs. Loin de n’être qu’un engouement passager, leur passion pour l’art les poussera, si la situation économique le permet, à collectionner – c’est dans leurs gènes – des objets d’art. Le marché de l’art russe sera ainsi plus stable que ses pairs. L’intérêt des collectionneurs internationaux s’éveillant, le marché de l’art russe est destiné à s’épanouir ces prochaines années. La question qui demeure ouverte est la suivante: comment rendre l’art contemporain russe attrayant pour la communauté internationale ? Au cours des dernières décennies, de nombreux Russes ont été envoyés à l’étranger pour faire leurs études. Parfaitement intégrés dans la communauté internationale, ils côtoient l’art contemporain tout en demeurant attachés à leurs racines russes. Cette nouvelle génération, grâce à son expérience internationale, a les atouts nécessaires pour amener les artistes russes sur le devant de la scène internationale. Si le marché de l’art contemporain russe est certes encore immature, il présente l’avantage d’être une terre pratiquement vierge à découvrir. Les œuvres d’art se vendent à un prix abordable, et certaines d’entre elles sont des créations d’artistes importants de demain.

« Contemporary East » chez Sotheby’s

Lors de la vente « Contemporary East », le 25 novembre 2013 chez Sotheby’s Londres, enchères d’art contemporain de Russie, Ukraine, République Tchèque, Hongrie, Pologne, Géorgie, Azerbaïdjan et Lituanie, le meilleur résultat a été enregistré par une œuvre de 1987 d’Ilya Kabakov, Holiday’s No 6, vendu 1,5 million de $ – suivi de 2 tableaux de Georgy Gurianov vendus 300 000 et 200 000 $. On trouve ensuite des artistes comme Javad Mirjavadov (peintre azéri), Oleg Vassiliev, Konstantin Zvezdochetov, Semen Faibisovich, Timur Novikov, Dmitry Vrubel (artiste russe de street art), Eduard Gorokhovsky (né en Ukraine), Anatoly Kryvolap, Dubossarsky et Vinogradov, Andrei Filippov, Valery Koshlyakov, Pavel Pepperstein, Ivan Chuikov, Merab Abramishvili (Géorgien), Victor Sydorenko, Oleksandr Zhyvotkov (Ukrainien), etc.

Classement Artprice contemporain

Dans le classement Artprice pour l’Art contemporain 2013-2014, on trouve 5 peintres russes dans les 500 premiers : Semyon Faibisovich (330e), Georgy Guryanov (335e), Constantin Razoumov (414e), Leonid Purygin (420e) et Timur Novikov (428e). En 2015, on ne trouve plus que Georgy Guryanov (377e) et Constantin Razoumov (396e).
[ Constantin Razoumov peint à la chaîne des pin-ups sans le moindre intérêt artistique – vous ne le trouverez donc pas dans ma galerie. ]

La galerie

Voici donc tous ces peintres rassemblés en 330 tableaux, de 1901 à 2016 – avec toujours assez peu de femmes (36, soit 11%) : Natalia Goncharova, Olga Rozanova, Marie Vassilieff, Marianne von Werefkin, Nadejda Oudaltsova, Liubov Popova, Varvara Stepanova, Vera Rockline, Anna Kagan, Alisa Poret, Vera Ermolaeva, Elena Yakovenko, Véra Pagava, Taisia Afonina, Maya Kopitseva, Lyubov Kachalina, Lydia Masterkova, Evgenia Antipova, Marevna (Marie Vorobieff), Elene Akhvlediani, Larisa Kirillova, Valentina Savelieva, Marina Koslovskaya, Natta Konysheva, Maria Zatselapina, Bella Matveyeva, Natalia Nesterova, Olga Bulgakova, Sayda Afonina, Larisa Zvezdochetova, Irina Zatulovskaya, Maria Siemienska, Elena Kraft, Olga Yakovleva, Maria Safronova, Sveta Shuvaeva et Katya Tzareva.
Bon voyage !

La cote des peintres soviétiques sur le marché de l’art

Pour finir, voici quelques résultats d’enchères de peintres soviétiques (russes, biélorusses, ukrainiens), en limitant aux deux plus grosses enchères de chaque peintre. Le record actuel (février 2016) est détenu par un ukrainien, Kasimir Malevitch depuis 2010 avec 60 millions de $ pour Composition suprématiste (1916). Les autres peintres ayant des enchères à plus de 10 millions de $ sont Vassily Kandinsky, Alexej von Jawlensky, Marc Chagall, Valentin Sérov, Nikolai Roerich et Natalia Gontcharova.

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3 réponses à La peinture russe (et soviétique) du XXe siècle à nos jours

  1. Vincent dit :

    Un travail tout à fait remarquable, moi qui ne connaissais rien à la peinture soviétique, ou pas grand chose, cela m’a donné une première leçon magistrale !

  2. Ping : «Kollektsia ! Art contemporain en URSS et en Russie (1950-2000)» à Beaubourg, du 14 septembre 2016 au 27 mars 2017 (II). Le Non conformisme. – Les divagations de Barnabé en Russie.

  3. Savine dit :

    Merci donne envie d’aller plus loin,
    un petit regret même si il s’agit de street art, il manque un petit mot sur P183 pasha qui lui aussi avait j’imagine été sommé de choisir son camp…. et qui est maintenant décédé.

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