La peinture hongroise du XXe siècle à nos jours

Puisque nous étions dans les pays de l’Est avec, notamment la Russie et la Roumanie, restons-y avec la Hongrie, un très grand pays de peinture.
Tout d’abord, une petite précision : dans la langue hongroise, les patronymes s’écrivent avec le nom de famille en premier et le prénom ensuite. C’est ainsi qu’ils écrivent par exemple Ferenczy Károly alors que Károly est le prénom. J’ai donc, afin que ce soit plus compréhensible, essayé de remettre les noms dans le sens habituellement usité chez nous, donc : Károly Ferenczy. Mais ce n’est pas toujours évident ! Par exemple pour Anna Margit, c’est bien Margit le prénom et il faut donc bien l’écrire (en français) Margit Anna. Bref, vous ne m’en voudrez pas si certains noms sont restés « dans le mauvais sens »…

L’art hongrois dans la première moitié du XXe siècle peut être classé en deux grandes périodes. La première embrasse le tournant du siècle, incluant la dernière décennie du XIXe siècle et les deux premières décennies du XXe, jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. La seconde est la période entre les deux guerres.

Le tournant du siècle

La Hongrie fait alors partie de l’Autriche-Hongrie (depuis 1867), François-Joseph Ier cumulant les couronnes d’empereur d’Autriche et de roi de Hongrie.
L’un des peintres emblématique de ce début de siècle est Tivadar Csontváry Kosztka. Pharmacien, il a commencé à étudier l’art à l’âge de 40 ans chez Simon Hollósy à Munich. Dès le début de sa carrière, il crée un monde visionnaire cohérent et monumental. Au cours de ses voyages d’études en Grèce, Italie, Liban et Palestine, son style pictural évolue vers des couleurs fascinantes, dans des tableaux qui reflètent l’influence de l’Art nouveau et du post-impressionnisme.

L’École de Nagybánya

Au début du siècle, le renouveau de la peinture hongroise passe par un mouvement artistique de premier plan, l’École de Nagybánya. Elle est le fait de jeunes peintres, réunis autour de Simon Hollósy, intéressés par le Naturalisme et le Réalisme rayonnant depuis la France vers l’Europe à travers la littérature et les arts visuels. La colonie d’artistes de Nagybánya a été formé à 1896 par Hollósy et ses élèves de Munich – visant à travailler « à l’air libre, sur le terrain de la Hongrie, en contact avec les Hongrois. » Selon leur programme esthétique, ils avaient l’intention de créer une peinture basée sur une conception naturaliste sévère.
L’une des personnalités les plus marquantes du groupe est Károly Ferenczy qui a pour ainsi dire créé la peinture hongroise moderne. Son art et son enseignement ont influencé presque tous les projets artistiques de l’époque jusqu’aux artistes post-Nagybánya de la période de l’entre-deux-guerres. Sa période Nagybánya est généralement classée en trois parties. D’abord ses tableaux bibliques à la détrempe, puis ses paysages « ensoleillés », magnifiques peintures de plein-air, comme Un matin en mars à Nagybánya (1902), Femme Peintre (1903) ou Matin ensoleillé (1905). Dans sa dernière période, il est influencé par Post-impressionnisme. Outre Hollósy et Ferenczy, cette première École de Nagybánya comprend, entre autres, János Thorma, Béla Iványi Grünwald, Oszkár Glatz. István Csók n’y passera que 3 étés, entre 1897 et 1900.
Mais, très vite, des « Néos » vont être influencés par les peintures fauvistes que Béla Czóbel (voir plus loin, « Les Huit ») a réalisé à Paris. Parmi ceux-là, on peut citer Jenő Maticska, Sándor Galimberti, Géza Bornemisza, Tibor Boromisza, Lajos Tihany et Vilmos Perlrott-Csaba.

En même temps que les peintres de Nagybánya, une autre tendance apparaît, avec une attitude de critique sociale, inspirée par Mihály Munkácsy et la tradition du réalisme romantique. Adolf Fényes, membre de la Colonie d’artistes de Szolnok, est un bon exemple de cette tendance. On peut également citer les paysagistes Lajos Szlányi et Ferenc Olgyay.
Grâce à son interprétation stupéfiante de la pauvreté ou des horreurs de la guerre, l’œuvre de László Mednyánszky peut être mis en relation avec l’héritage de Munkácsy, mais ses paysages sont plus près de la tradition du naturalisme français.

Le post-impressionnisme est une tendance artistique complexe en Hongrie, au tournant du siècle, ne signifiant pas un tout, mais plutôt un mélange coloré de plusieurs styles individuels de maîtres éminents. Outre les œuvres de Csontváry, on peut citer Lajos Gulácsy, János Vaszary ou József Rippl-Rónai.
Comme pour Csontváry, en effet l’œuvre de Gulácsy peut difficilement être classée parmi tous les « ismes » de la période. Il a été inspiré par la Renaissance italienne et le mouvement préraphaélite britannique du XIXe siècle. Toutes ses œuvres, inspirées par sa fantaisie imaginative, reflètent une étrange monde de rêve – les peintres surréalistes hongrois le respectent comme leur ancêtre spirituel.
József Rippl-Rónai est un représentant important du post-impressionnisme hongrois. A la fin du XIXe siècle, il a travaillé avec les Nabis français. Ses chefs-d’œuvre bien connus représentent les différentes étapes de son développement artistique : Femme avec cage à oiseaux (1892) de ses années parisiennes, Noël (1903), Mon père et oncle Piacsek, avec du vin rouge (1907) de sa période Kaposvár et quelques pastels de sa vieillesse comme Autoportrait au béret rouge (1924). Bien que les arts visuels hongrois aient été très impressionnés par l’Art Nouveau au tournant du siècle, les maîtres mentionnés ci-dessus en ont fait une déclinaison stylistiques qui leur est vraiment propre.

János Nagy Balogh, peintre solitaire, travaillait seul et ses œuvres puritaines n’ont jamais été montrées dans des expositions publiques au cours de sa vie. Ses tableaux de genre d’un environnement pauvre et ses autoportraits reflètent une expression géométriquement structurée préfigurant une tendance constructiviste. Le jeune József Egry, en dépeignant les mouvements sociaux contemporains, peint les pauvres et les dockers en utilisant une forme similaire d’expression.

Les Huit

Un groupe de jeunes artistes, qui refusaient le naturalisme sévère de la colonie de Nagybánya, portait les germes de l’avant-garde hongroise. Influencé par les maîtres français du post-impressionnisme, surtout Cézanne et Matisse, mais aussi par Sándor Ziffer ou Vilmos Perlrott-Csaba, est ainsi né le groupe des Huit (Nyolcak), fondée en 1909. Róbert Berény, Dezső Czigány, Béla Czóbel, Károly Kernstok, Ödön Marffy, Dezső Orbán, Bertalan Pór et Lajos Tihanyi étaient les membres de ce groupe.
Leur travail est née dans les mouvements intellectuels radicaux du début des années 1910 et était équivalent à la révolution de la littérature et de la musique – avec les noms de Endre Ady et Béla Bartók. En dépit d’objectifs communs, l’activité collective était assez complexe. Les principes rationnels de Cézanne et des cubistes, la décorativité des Fauves et l’influence de l’expressionnisme allemand vivaient côte à côte.
On peut remarquer qu’entre 1901 et 1907, presque tous (Róbert Berény, Dezső Czigány, Béla Czóbel, Ödön Márffy, Dezső Orbán, Bertalan Pór) ont étudié à l’Académie Julian de Paris, école très populaire parmi les jeunes Hongrois puisqu’on y retrouvait également Géza Bornemisza, Sándor Galimberti ou Csaba Vilmos Perlrott. Ces artistes sont souvent considérés comme les fauves hongrois, en dépit du fait qu’ils n’ont jamais vraiment constitué un groupe structuré. Ils ont néanmoins joué un rôle décisif au sein du mouvement avant-gardiste magyar, dans le groupe des Huit ou chez les « Néos » de Nagybánya.

Le changement révolutionnaire initié par les Huit a culminé à la fin de la guerre. Un mouvement radical des arts visuels et de la littérature, connu sous le nom d’Activisme, a été progressivement formé autour de la revue « Tett » (action) et plus tard « Ma » (Aujourd’hui) édité par Lajos Kassák. Les militants sont allés plus loin dans le cubisme et l’expressionnisme. Deux maîtres éminents de l’activisme étaient József Nemes-Lampérth et Béla Uitz, aux côtés de Lajos Tihanyi, János Kmetty, Sándor Galimberti, Ede Bohacsek, János Mattis-Teutsch et Sándor Bortnyik.
Kassák peint des compositions constructivistes en deux dimensions. Uitz fait des expériences similaires avec sa série Art-analyse. Bortnyik, de retour de Weimar, s’est engagé dans une voie métaphysique-surréaliste.

La Première Guerre mondiale entraîne en 1918 la fin de l’Empire, allié de l’Allemagne impériale, et la séparation de l’Autriche et de la Hongrie. La République Hongroise est proclamée mais le pays (dans le camp des perdants) se retrouve amputé des deux tiers de son territoire (dont la Croatie et la Transylvanie).

L’entre-deux-guerres

A la fin des années vingt beaucoup d’artistes, par l’intermédiaire de bourses de l’Académie hongroise à Rome, sont influencés par le néoclassicisme italien, créant une peinture et une sculpture monumentale, qui devient l’art officiel dans les années trente. L’un des maîtres les plus talentueux du style connu comme école romaine est Vilmos Aba-Novák. István Szőnyi a également travaillé dans ce style néoclassique à une certaine période de son développement artistique.

Le langage pictural expressif de la période inter-guerre trouve son origine dans différentes inspirations. Des peintres comme Róbert Berény ou Ödön Marffy vont changer de style pour se rapprocher du goût de l’école de Paris. La peinture d’István Farkas reflète assez une attitude générale face au tragique de la vie.
Aurél Bernáth et István Szőnyi, représentants éminents du mouvement post-Nagybánya, créént leur style au début des années 20. Mais les tendances expressionnistes de cette période culminent dans les travaux de József Egry et Gyula Derkovits. Egry était étroitement attaché aux artistes du Groupe du café Gresham (Róbert Berény, Aurél Bernáth, István Szőnyi). Depuis 1918, il travaillait au lac Balaton et, inspiré par le paysage, a créé une expression picturale subjective brillante. Gyula Derkovits est l’une des figures les plus en vue non seulement de la tendance expressionniste, mais l’ensemble de l’art hongrois moderne. Attaché à la vie des travailleurs, il a utilisé des moyens picturaux modernes comme le montage, combinaison de différents points de vue, formels et conceptuels. Le style de Derkovits est unique sans aucun suiveur direct, même si on peut retrouver son influence chez István Dési Huber, par exemple.

János Mattis-Teutsch est né en Transylvanie, dans la ville de Braşov, aujourd’hui en Roumanie, mais qui faisait alors partie du Royaume de Hongrie au sein de l’Autriche-Hongrie. Entre 1901 et 1903, il a étudié la sculpture à l’École royale hongroise des arts appliqués de Budapest avant de partir pour Munich, à l’Académie Royale des Beaux-Arts, puis Paris avant de rentrer en Hongrie en 1908. Durant cette période, Mattis-Teutsch semble être passé de l’Art nouveau au post-impressionnisme puis au fauvisme, pour finalement embrasser les idées de Die Brücke et Der Blaue Reiter, notamment influencé par l’art abstrait de Kandinsky et Malevitch.
Quelque peu oublié, son travail a été redécouvert dans les années 1990 et il est aujourd’hui considéré comme un des précurseurs de l’art abstrait.

Dans les années 20, deux artistes importants hongrois vont participer à l’aventure du Bauhaus. Il s’agit de László Moholy-Nagy, peintre et photographe, naturalisé américain en 1944 – et de Farkas Molnár, architecte d’avant-garde, graphiste et peintre.

La colonie d’artistes de Szentendre

La colonie d’artistes de Szentendre, fondée en 1928, est le théâtre d’un même développement d’avant-garde de la peinture hongroise moderne dans les années trente. Son caractère a été déterminé par trois grandes tendances stylistiques, mais jamais apparues sous une forme chimiquement pure. Béla Czóbel, touché par l’expressionnisme de l’école de Paris peint des images vives et colorées à cette époque. Jenő Barcsay crée son expression picturale constructive en transformant les motifs bien connus de Szentendre en éléments abstraits de ses compositions. Lajos Vajda et Dezső Korniss sont les créateurs de la variété hongroise du surréalisme. Faisant référence aux idées de Kodály et Bartók, ils interprètent « l’art folklorique hongrois ». Conformément à leurs principes, ils se sont tournés vers les traditions locales et religieuses – hongrois et serbe – de l’art populaire. Jenő Paizs Goebel, a travaillé à Szentendre au début des années trente, incluant des éléments naïfs et magiques dans sa peinture surréaliste.
Après une peinture visionnaire proche de celle de Chagall, Imre Ámos a protesté contre les horreurs de la guerre (Synagogue ardente, 1938 ou Heures sombres, 1941) avec des tableaux d’autant plus tragiques qu’il est mort dans un camp de concentration en 1944, à l’âge de 33 ans. Margit Anna, femme de Imre Ámos, a perpétué la mémoire de son marin en peignant notamment des marionnettes, symbolisant l’homme exposé aux vicissitudes de l’histoire.

Les années 40

En effet, l’alliance de la Hongrie avec l’Allemagne nazie dès la fin des années 1930 (dans l’espoir de revenir sur les pertes territoriales qui ont suivi la Première Guerre mondiale) a conduit la Hongrie à une nouvelle défaite lors de la seconde guerre mondiale. Le pays est alors occupé par les troupes soviétiques et roumaines après la Bataille de Budapest. Au final, plus de 500 000 juifs hongrois ont perdu la vie durant ces années terribles. Parmi eux, István Farkas est mort à Auschwitz en 1944, comme József Klein (plus du tiers des victimes juives d’Auschwitz sont hongroises). Imre Ámos est mort en 1944, à 37 ans, quelque part près de Buchenwald, après avoir passé une bonne partie de la guerre dans des camps de travail forcé (Munkaszolgálat). En 1941, Lajos Vajda était mort dans un de ces camps, de la tuberculose. Il avait 33 ans.

L’École européenne

Initié par Ernő Kállai, un historien d’art, et Imre Pán, collectionneur d’art, qui avait déjà lancé en 1924 un périodique dada, nommée IS, ce mouvement naît dès l’été 1945 sur les ruines encore fumantes de Budapest (pillée par les assiégeants Russes et dévastée par les défenseurs allemands – un pont flottant est le seul passage entre Buda et Pest), dans l’euphorie de la libération de l’ère Horthy (le dirigeant ayant initié le rapprochement avec Hitler et la persécution des juifs) et du régime nazi des croix fléchées. C’est un moment de bonheur où petit peuple et artistes se retrouvent proches les uns des autres, vivant cette délivrance en commun, avec l’envie de très vite tourner la page, même si trouver à manger était la première urgence.
L’art de Lajos Vajda sera le point fixe sous l’égide duquel se mettra l’École européenne. C’est sa conception artistique qu’adoptera le mouvement : « Nous voulons être des constructeurs de ponts, entre l’Est et l’Ouest ». Son ami et disciple Endre Bálint fait partie de l’aventure, tout comme sa veuve Júlia Vajda, mais aussi Béla Bán, Margit Anna, Endre Rozsda, Endre Martyn, József Jakovits, sculpteur surréaliste, Dezső Korniss, Magda Zemplényi et Lajos Kassák, à l’origine de tout le mouvement moderniste hongrois, par son art, mais aussi par son talent d’organisateur et son caractère inflexible.
Après un an d’existence, le groupe se scinde en deux avec la création du « Groupe d’art abstrait de Hongrie », qui comprend notamment Ferenc Martyn, Tamás Lossonczy (mort en 2009 à l’âge de 105 ans !), Tihamér Gyarmathy, János Martinszky ou Gyula Marosán (qui émigre au Canada en 1956).
De 1945 à 1949, pas moins de 38 expositions et conférences sont organisées par l’École européenne, souvent avec les moyens du bord. Ainsi un pédiatre amateur d’art leur permet d’exposer dans les salles de sa clinique afin de disposer de lieux chauffés ! De nombreux artistes étrangers sont montrés, notamment français comme Bonnard, Braque, Gromaire, Léger, Lhote, Maillol, Matisse, Picasso – ainsi que les membres du « groupe parisien » : István Beöthy (alias Etienne Béothy), le sculpteur István Hajdú ou Simon Hantaï, mais aussi Corneille, Jacques Doucet ou le groupe d’avant-garde tchèque Skupina Ra. Imre Ámos est également largement exposé, tout comme Lajos Vajda. En 1947, plusieurs hongrois exposent au Salon des réalités nouvelles, à Paris.

Les années 50 à 70

Mais en 1949, le Parti communiste hongrois, qui a éliminé progressivement ses adversaires, prend le pouvoir sous les traits du Parti des travailleurs hongrois. La République de Hongrie devient la République populaire de Hongrie, en tant que membre de la sphère d’influence de l’Union soviétique désignée sous le nom de bloc de l’Est. C’est déjà la fin de cette trop courte période démocratique née juste après la guerre. Les artistes abstraits n’ont plus le droit d’exposer. C’est la fin, de fait, de l’« École européenne ». Certains partent, notamment en France, comme Vera Molnár en 1947 ou Simon Hantaï en 1948.
Basant son travail sur les mathématiques, Vera Molnár introduit dans la rigueur minimaliste de ses œuvres une certaine quantité de hasard, un « soupçon de désordre » venant troubler imperceptiblement ses constructions formelles. Mais elle refuse de jouer le jeu des codes de la reconnaissance artistique auprès des galeries comme des institutions. L’absence de « publicité » faite à l’artiste retarde alors considérablement sa reconnaissance auprès du public, au profit de l’école américaine. À partir de 1968, elle devient l’une des pionnières de l’utilisation de l’ordinateur dans la création artistique, un outil qui, selon ses termes, lui permet de « se libérer d’un héritage classique sclérosé » tout en conservant la pleine maîtrise de ses compositions. Elle enrichit encore aujourd’hui une œuvre déjà renommée par de nouvelles constructions systématiques aux couleurs éclatantes.
L’œuvre de Simon Hantaï étonne par les multiples chemins artistiques du xxe siècle parcourus : peinture figurative, d’abord, puis surréaliste à son arrivée à Paris, elle devient abstraite, explorant de nombreuses directions, comme la peinture gestuelle, all-over, d’écriture, par pliage, etc., atteignant des sommets dans ses différentes périodes, avec des peintures résolument singulières, inédites dans l’histoire de la peinture occidentale.
Un autre artiste important ayant quitté la Hongrie (il s’est installé à Paris dès 1932, et sera naturalisé en 1961) est Victor Vasarely, reconnu comme le père de l’art optique. Vasarely travaille d’abord pour des agences publicitaires avant de créer en 1938 sa première œuvre, Zébra, considérée comme la première de l’art optique. Pendant les 20 années suivantes, il créera cet art optique singulier, en utilisant notamment les perspectives et les jeux d’ombres et de lumières… En 1972, avec son fils, il retravaille le logo de Renault.

Pour ceux qui sont restés en Hongrie, c’est beaucoup plus difficile. Par exemple, pour Tihamér Gyarmathy. Après des étude à l’Académie hongroise des Beaux-Arts, où János Vaszary était professeur, il poursuit ses études et voyage à partir de 1937 en Italie, France et Allemagne. Il y rencontre des peintres contemporains majeurs, dont Piet Mondrian, Étienne Beöthy, Hans Arp, André Breton, Max Bill. Il fait ensuite partie des hongrois d’avant-garde de l’École européenne. Mais, à partir de 1949, ne pouvant plus exposer il doit se résoudre à travailler pour faire vivre sa famille. Ce n’est que dans les années 60 qu’il peut recommencer à peindre, avant d’être enfin à nouveau exposé, en février 1968 (avec Imre Bak, Tamás Hencze, Dezső Korniss, Endre Tót), dans une exposition qui préfigure le mouvement Iparterv.

Voilà comment Sándor Molnár raconte cette période : « En 1949, les soviétiques ont pris le pouvoir en Hongrie, ils ont interdit aux gens de réfléchir, de penser. La vérité, c’était le Marxisme. L’histoire de l’art s’est soudain arrêtée à Munkácsy en Hongrie et à Courbet en Europe occidentale. Les brigades de contrôle ont en effet saisi les livres d’après cette période, que ce soit en philosophie, peinture, ou littérature, non seulement dans les bibliothèques publiques, les écoles, les universités, mais aussi dans des appartements privés, et en ont brûlé la majorité. Les intellectuels ont essayé de sauver quelques livres et les cachant.
En 1948-49, a eu lieu une exposition des beaux-arts soviétiques à Budapest, dont le but didactique était de montrer comment et ce qu’il fallait désormais peindre. C’était une sorte d’ultimatum. Celui qui ne suivait pas l’exemple était l’ennemi du régime. La société était ainsi maintenue sous le seuil de pauvreté et dans l’ignorance totale de la vérité. Tout le monde épiait, surveillait et se méfiait de tout le monde. Certains enfants ont même dénoncé leurs propres parents sur la base de ce qu’on leur inculquait à l’école. Quant aux artistes abstraits, si d’aventure ils prenaient le risque d’assumer leur orientation abstraite, au-delà du fait qu’il leur était impossible d’exposer ou d’enseigner, ils étaient également écartés de tout emploi. Les peintres étaient parfois entretenus par leurs amis. Leur nom étant sur liste rouge, ils n’accédaient à aucun travail. Même s’ils changeaient de nom, les autorités retrouvaient leur trace rapidement.
»
[Interview réalisée par Rhôna Kopeczky pour sa thèse sur le Cercle de Zugló]

Le Cercle de Zugló

Le Cercle de Zugló est une formation artistique composée de jeunes peintres et sculpteurs hongrois, active de 1958 à 1968 et se concentrant sur l’abstraction.
Le Cercle de Zugló n’eut ni manifeste ni programme rédigé, mais l’objectif clairement exprimé de rattraper le retard de la scène artistique hongroise face aux mouvements internationaux, par une méthode reposant sur trois axes principaux : l’information, l’analyse et la pratique. Il s’agissait d’une méthode autodidacte destinée en premier lieu à combler le manque cruel d’informations concernant les actualités artistiques internationales en Hongrie, la vie culturelle étant manipulée par l’idéologie communiste qui ne tolérait aucune coexistence des mouvements artistiques aux côtés du réalisme socialiste. « Nos professeurs avaient peur de nous montrer et nous enseigner l’art moderne. C’était une directive expresse venant d’en haut. Le recteur de l’académie était membre du parti, il était impossible d’entendre parler de l’avant-garde, ou de toute actualité artistique venant d’Occident » raconte par exemple Imre Bak.
L’initiateur du Cercle de Zugló fut le peintre Sándor Molnár. Durant ses études à l’Académie des beaux-arts de Budapest, il fit la connaissance d’Imre Bak, Pál Deim et István Nádler, eux-mêmes peintres avec lesquels il se découvrit des affinités artistiques, la même soif d’informations ainsi que le même intérêt pour l’abstraction. C’est ainsi que vit le jour le noyau initial du Cercle de Zugló en 1958, dans l’appartement de Sándor Molnár situé dans l’un des quartiers de Budapest se nommant Zugló, qui devint progressivement la base de réunions plus ou moins régulières durant lesquels les jeunes artistes s’informaient, analysaient les théories artistiques et les nouveaux courants artistiques (comme l’abstraction lyrique de Jean Bazaine), puis en débattaient.
À ce groupe initial s’ajoutèrent au cours des années soixante, de manière plus ou moins lâche, les peintres János Fajó, Endre Hortobágyi, Tamás Hencze et les sculpteurs Tibor Csiky et Sándor Csutoros.

Iparterv

Durant toutes ces années, ces peintres ne peuvent bien entendu pas exposer. Mais enfin, en décembre 1968, une exposition d’avant-garde, regroupant 11 jeunes artistes, a lieu à l’initiative de Peter Sinkovits, un historien d’art. Intitulée Iparterv-csoport (nom donné au groupe d’après celui d’une société de construction de Budapest, où l’exposition a lieu), elle réunit Imre Bak, István Nádler, Sándor Molnár et Tamás Hencze, du Cercle de Zugló, mais aussi Endre Tót, György Jovánovics (sculpteur), Gyula Konkoly, Ilona Keserü, Krisztián Frey, László Lakner et Ludmil Siskov. D’autres artistes les rejoindront pour la seconde exposition de 1969, comme János Fajó.
Après la fermeture totale du pays durant les années 50, tous ces jeunes artistes, comme ceux du Cercle de Zugló, cherchaient à rejoindre les courants d’avant-garde internationaux les plus importants de l’époque. Ils s’inspiraient de diverses tendances, de l’expressionnisme abstrait, du surnaturalisme, ou encore du pop-art. Plusieurs d’entre eux, comme Laszló Lakner ou Endre Tót par exemple, sont par la suite devenus des artistes de renommée européenne. Jeunes, – tous autour de 30 ans – ils ont apporté une réponse sensible et authentique aux questions internationales de l’époque. Mais cela n’a été guère apprécié par la critique sous influence des politiques.
D’ailleurs, Endre Tót, par exemple, a rompu radicalement avec la peinture au début des années 1970 pour s’occuper de Concept Art avant d’émigrer définitivement à Cologne. Laszló Lakner, formé par Aurél Bernáth, a également émigré en Allemagne.
Guidée notamment par Ferenc Martyn (membre du groupe d’art français Abstraction-Création), Ilona Keserü a créé des tableaux dont l’essence et l’énergie pure sont renforcés par la couleur, la matière, la ligne, le mouvement, le rythme et la dynamique, qu’elle transforme en phénomènes optiques, en expériences pour le spectateur, les dotant de monumentalité et de puissance magique.

Outre Tamás Hencze, déjà cité, l’expressionnisme abstrait en Hongrie est illustré par Ferenc Bolmányi. Quand au Pop art, outre Endre Tót, Imre Bak, Pál Deim ou Gyula Konkoly, déjà cités eux aussi, György Kemény et Sándor Pinczehelyi en sont également de bons représentants.

Les années 80

La Nouvelle Sensibilité hongroise

À la fin des années 1970, l’avant-garde hongroise, qui n’a jamais vraiment pu s’imposer (ni même avoir droit de cité dans le pays), laisse place à la Trans-avant-garde, retour à une peinture plus expressive, plus immédiate, moins intellectuelle et ne cherchant plus à faire, à tout prix, du nouveau mais s’inscrivant, au contraire, dans une conscience historique de l’histoire de l’art, vue comme universelle. C’est la Nouvelle Sensibilité hongroise.
En 1984, le Musée Ernst, musée d’art contemporain de Budapest, acte cette nouvelle ère en organisant une exposition intitulée « Fraîchement peint, une nouvelle vague de peinture hongroise ». Les participants sont Imre Bak, István Nádler et Tamás Hencze, survivants d’une avant-garde abstraite mort-née, ou d’autres anciens comme Ákos Birkás ou Miklós Erdély et des peintres plus jeunes, adeptes d’un retour à la figuration, comme Sándor Pinczehelyi, Károly Kelemen, Gábor Roskó, József Bullás, István Mazzag, János Szirtes et le duo Lóránt Méhes (Zuzu) et János Vető.

Dans cette même mouvance de la Nouvelle figuration, on peut également citer Ferenc Jánossy, El Kazovszkij (Jelena Kazovszkaja, née en Russie), László fe Lugossy, Péter Ujházi, András Koncz ou György Román, un précurseur du genre – mais également László Fehér, lauréat du prix Kossuth, qui commença comme un représentant de l’hyper-réalisme. Conçues sur de grands aplats de couleurs gris, rose ou jaune, ses œuvres monochromes montrent la place de l’humain dans le temps, la relation des gens les uns avec les autres. Travaillant d’après des photographies qu’il choisit désormais dans l’album de la famille Fehér, la surface picturale n’apparaît pas comme une base neutre, mais comme une réalité perçue par la vision, réalité vivace, suggestive, éveillant des émotions et des souvenirs. Dans la tradition picturale hongroise, l’art de László Fehér se rapproche du réalisme expressif, en particulier de la peinture émotionnelle d’István Farkas et de l’interprétation psychologico-symbolique du paysage telle qu’il en a fait l’expérience dans l’oeuvre du peintre Tivadar Csontváry.
Károly Kelemen est peut-être la figure la plus intéressante et la plus subversive de la nouvelle peinture hongroise. Il est le premier artiste hongrois à examiner la question de la crise du modernisme, sa nature périssable et relative dès 1978 avec ses Images Gommées dans lesquelles il reproduit au graphite de façon hyperréaliste des clichés de scènes historiques inspirées de l’histoire mythifiée de l’avant-garde internationale. Par la suite, l’attitude de Kelemen consiste à ironiser sur son statut d’artiste, sur toute l’histoire de l’art comme sur le contexte politique, montrant qu’il a une vision globale très élaborée et complexe de l’homme contemporain conditionné par son appartenance historique et culturelle, mais aussi reflétant le monde dans lequel il vit, comme il le confirme lui-même : « En utilisant des images reproduites, je me livre le monde, pour pouvoir le livrer à lui-même. Je restitue mon assujettissement. Je marque le monde de la marque de mon cerveau marqué ». Les artistes du pop-art ne faisaient rien d’autre.
Autodidacte, Endre Bartos a développé une peinture expressionniste puissamment colorée, tandis qu’István ef Zámbó continue la tradition surréaliste hongroise.

János Dés Incze est un autre artiste important de la période, lui qu’on appelait le « Brueghel de Transylvanie ».
Tibor Csernus s’installe à Paris en 1964. Il y expose à la galerie Claude Bernard et à la FIAC en 1979 et en 1990, dans un style réaliste proche par son travail sur la lumière de Caravage, Vélasquez ou Rembrandt. Il travaille aussi comme illustrateur de couvertures pour la collection de poche folio des éditions Gallimard, et pour la Bibliothèque verte. Son art visionnaire le disposait particulièrement à illustrer le fantastique et la science-fiction. Il réalise ainsi pour J’ai lu les couvertures d’œuvres de Lovecraft, A. E. van Vogt, Philip K. Dick, Clifford D. Simak, Jack Vance, etc.

Le 1er janvier 1989, la frontière austro-hongroise est ouverte, sans visa de sortie. Les Hongrois vont faire leurs courses à Vienne. Tout au cours de l’année 1989, de plus en plus d’Allemand de l’Est passent à l’Ouest via la Hongrie et l’Autriche, aboutissant ainsi à la chute du Mur de Berlin. En juin 1991, les dernières troupes soviétiques quittent le pays, marquant la fin de la domination de l’Union soviétique.

Des années 90 à nos jours

Parmi les peintes hongrois contemporains les plus reconnus, outre les anciens déjà cités Imre Bak et Ilona Keserü, on trouve d’autres anciens comme Dóra Mauer ou Péter Ujházi, et des plus jeunes tels que Attila Szűcs, István Nádler, Imre Bukta et László Fehér.
István Sándorfi, qui a fait sa carrière en France, était un grand représentant de l’hyper-réalisme.

Mais l’art contemporain hongrois connaît une période difficile, du fait de la « révolution conservatrice » du premier ministre actuel, Viktor Orbán qui, par l’intermédiaire de l’Académie hongroise des arts, la toute-puissante MMA, tente de mettre la culture sous sa coupe. Cela fait suite, notamment, à une exposition de 2012 au Mücsarnok, une galerie d’art de Budapest, intitulée « Mi a magyar ? (Qu’est-ce qu’être hongrois ?) », à laquelle participaient, entre autres, Imre Bukta, László Csáki, Lajos Csontó, Tamás Dezső, László fe Lugossy, László Fehér, Ilona Keserü, et que le président de la MMA (un architecte de 80 ans !) a jugée « répugnante » et confinant au « blasphème antinational ». Bref, pour lui, il s’agissait tout bonnement d’art dégénéré ! Cela rappelle de bien mauvais souvenirs…

Galerie

Avec 187 peintres en autant de tableaux – et, toujours hélas, très peu de femmes (17, même pas 10%); dont voici la liste : Valéria Dénes, Józsa Járitz, Alice Bélaváry, Lily Furedi, Magda Zemplényi, Júlia Vajda, Vera Molnár, Lili Ország, Margit Anna, Ilona Keserü, El Kazovszkij, Dóra Mauer, Martha Kiss, Zsófi Barabás, Patricia Kaliczka, Rita Ackermann et Judit Horváth Lóczi.

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2 réponses à La peinture hongroise du XXe siècle à nos jours

  1. choulet dit :

    1902, Pál Szinyei Merse : Tournesols dans un champ (3/186).
    Ce ne sont pas des tournesols mais des coquelicots. Sans doute une erreur de traduction.

    • admin dit :

      Merci pour cette remarque, cela prouve que vous êtes allée voir ma galerie, et ça me fait très plaisir ! En effet, il y avait bien erreur sur la fleur… c’est corrigé ! Encore merci à vous.

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