Félix Vallotton

Trois toiles de Vallotton figuraient dans la rétrospective sur le peintre américain Edward Hopper de 2012 au Grand Palais. Le jeune Hopper appréciait en effet le travail du peintre helvète, séduit par ses compositions recherchées, son art de la ligne cernant d’intenses aplats colorés, et son penchant pour l’intimité et le silence. Ils partagent une même vision désabusée sur le couple et la société : ennui, hypocrisie, violence froide et absence d’échange, extinction progressive de tous les sens dans le regard de l’autre.
Comme lui, Félix Vallotton se fera d’abord connaître par l’illustration, et notamment la xylographie, art de la gravure sur bois qu’il portera à des sommets. Vallotton maîtrise comme personne l’art de séquencer ses sujets, les rapports contrastés entre le noir et le blanc et la science du détail.

Félix Vallotton, français d’origine suisse, est né à Lausanne le 28 décembre 1865 et mort à Paris le 29 décembre 1925. Artiste peintre, graveur, illustrateur, à ses heures perdues il échange le pinceau pour la plume et devient tour à tour critique d’art, essayiste ou romancier.
Issu d’une famille bourgeoise protestante, il entre en 1882 à l’Académie Julian à Paris, aux ateliers fréquentés par de nombreux artistes postimpressionnistes, dont les futurs Nabis. En moins de dix ans, le jeune Suisse parvient à se faire un nom auprès de l’avant-garde parisienne. Sa renommée devient internationale grâce à ses gravures sur bois et à ses illustrations en noir et blanc qui font sensation. Il participe régulièrement à différents Salons (Salon des artistes français, Salon des indépendants, Salon d’automne).
Dès 1891, il renouvelle l’art de la xylographie. Ses gravures sur bois exposées en 1892 au premier Salon de la Rose-Croix sont remarquées par les Nabis, groupe qu’il rallie en 1893. La dernière décennie du siècle est également marquée par son travail d’illustrateur, notamment pour La Revue blanche.

Au tournant du siècle

En 1899, après avoir vécu dix ans avec son modèle, Hélène Chatenay, ouvrière (La Malade, 1892), Vallotton épouse une héritière. Gabrielle Rodrigues-Henriques est veuve, mère de trois enfants, fille d’un marchand de tableau, Alexandre Bernheim. Vallotton à son frère : « Cette famille est riche et me sera, j’y compte, d’un puissant secours dans ma carrière. Ce sont de grands marchands de tableaux. » La lettre fait l’inventaire des raisons d’épouser celle qui finira, naturellement, par le fatiguer.
À partir de 1900, il délaisse progressivement la gravure et l’illustration pour se consacrer à la peinture. Il peint des scènes d’intérieur, puis se consacre à des thèmes classiques, paysages, nus, portraits et natures mortes qu’il traduit d’une manière personnelle, hors des courants contemporains. Vallotton est un travailleur acharné, sans cesse à la recherche de nouvelles formes d’expression.

En mars 1902, il coordonne un des numéros les plus surprenants de L’Assiette au beurre, intitulé « Crimes et châtiments » qui se compose de vingt trois lithographies imprimées uniquement sur le recto et à détacher du cahier suivant des perforations pointillées, constituant un véritable album d’estampes.

Durant l’année 1907, il séjourne à Naples, puis à Guernesey où il écrit un roman qui paraîtra sous le titre « La Vie Meurtrière« .
Sa première exposition personnelle a lieu à Zurich en 1909. Il expose régulièrement à Paris, notamment en janvier 1910, à la Galerie Druet exposition dont le catalogue est préfacé par Octave Mirbeau. Il participe de plus en plus aux expositions d’envergure internationale en Europe et aux États-Unis. En Suisse, sa peinture est principalement diffusée par son frère Paul, directeur dès 1913 de la succursale de la Galerie Bernheim-Jeune à Lausanne, future galerie Paul Vallotton.

La guerre 14-18

Au début de la Première guerre mondiale, Vallotton, tout juste naturalisé français, est volontaire pour s’engager, mais cela lui est refusé en raison de son âge et il connaît une période de dépression, d’autant que les ventes de tableaux diminuent et que des difficultés financières apparaissent. Mais finalement, grâce à une mission artistique aux armées, il peut se rendre sur les lieux de la guerre mais se demande Comment peindre la guerre ? quand la photographie et le cinéma en donnent une si terrible illustration.
En décembre 1915, il grave néanmoins sur bois six planches, xylogravures révélatrices de son style très synthétique. Il les réunit dans un portfolio intitulé C’est la guerre ! dont la couverture maculée de taches rouge-sang dit sobrement la tragique dimension du contenu.

En 1917, il est sur le front de Champagne et mentionne dans son Journal des lieux d’atroces tueries et note son expérience des premières lignes et des tranchées ; de retour à Paris, il essaie de donner forme à ce vécu bouleversant et ébauche quatorze toiles destinées à être exposées à la galerie Lebasque avant de l’être au Musée du Luxembourg, comme toutes les toiles des artistes missionnés. Mais, Vallotton est pris par le temps et ses Paysages de guerre resteront inaboutis : s’ils disent sa volonté de rompre avec la tradition du genre (ni glorification, ni héroïsme dans ces peintures qui représentent simplement un Cantonnement, le No man’s land, des Ruines et un Grand cimetière sous la lune) ; ils disent surtout la difficulté voire la quasi impossibilité de retranscrire l’horreur dont il a été témoin. Alors, en artiste intellectuel qu’il est, Vallotton passe par la réflexion : « Peindre ou dessiner des forces serait bien plus profondément vrai que d’en reproduire les effets matériels, mais ces forces n’ont pas de formes et de couleurs encore moins […] Peindre la guerre aujourd’hui, ce n’est plus peindre des tableaux de batailles […] Peut-être les théories encore embryonnaires du Cubisme s’y pourront-elles appliquer avec fruit ? »
C’est fort de cette idée, il entreprend Verdun, sans avoir été témoin de la bataille, mais en ayant suivi, de février à décembre 1916, l’actualité de l’offensive allemande et de la contre-offensive de l’armée française. Dans une guerre qui est désormais fondée sur la technique, sur la sophistication de l’armement et la puissance de feu, Vallotton matérialise le combat par des droites de couleurs se projetant dans tout les sens, rendant compte des tirs d’artilleries qui frappent de tous cotés (parti pris déjà esquissé dans 1914, Paysage de ruines et d’incendies). Impossible de distinguer deux camps qui s’affrontent, pas de soldat vivant ou mort, seule la nature porte les séquelles des combats.

Après-guerre

Durant l’année 1919, Vallotton reprend ses voyages, en Suisse dans le Valais, et en Bretagne, tandis qu’une nouvelle exposition chez Druet est organisée, suivie d’une autre à Lausanne, chez Berheim-Jeune, courant 1920, alors qu’il séjourne à Avignon et que se multiplient les expositions à Munich, Prague, Stockholm, Londres et Zurich. Après son succès au Salon d’Automne, il séjourne à Cagnes-sur-mer pendant l’hiver 1920, et entreprend différents voyages dans les régions de France jusqu’en 1924, tout en continuant de peindre alors que la maladie le gagne.
Lui qui avait surtout peint des portraits ou des intérieurs nous enchante maintenant avec des paysages dans lesquels son style synthétique et son sens de la couleur font merveille – il n’en oublie pas pour autant portraits et natures mortes. Les expositions se poursuivent durant ces années-là, chez Druet, au Salon d’Automne et au nouveau Salon des Tuileries en 1925.
Cette même année 1925, il est hospitalisé en novembre, pour y subir une opération. Félix Vallotton meurt des suites de cette intervention. Il venait d’avoir 60 ans. Un peu plus tôt il écrivait : « La vie est une fumée, on se débat, on s’illusionne, on s’accroche à des fantômes qui cèdent sous la main, et sa mort est là ».
Il est inhumé à Paris au cimetière de Montparnasse.

Il a laissé à la postérité une œuvre abondante composée de 1600 peintures, 237 gravures et d’innombrables dessins. Le génie artistique de Félix Vallotton ne s’est pas terni avec le temps. Au contraire : on est aujourd’hui, et peut être plus que jamais, frappé par l’audace et la profonde modernité qui irradie de ses œuvres.
Malheureusement, en comparaison de ses contemporains et amis Pierre Bonnard, Maurice Denis ou Edouard Vuillard, Félix Vallotton reste faiblement représenté dans les musées français, avec seulement cinquante-huit peintures dans ses collections publiques. Ce qui explique qu’il soit encore largement méconnu du public français – un peu moins depuis la grande exposition de 2013 au Grand Palais, Vallotton, Le feu sous la glace. Car, bien que naturalisé en 1900, et même si son adoption dans le cercle d’artiste français semble par ailleurs être allée de soi (il a été régulièrement invité à participer aux grandes expositions internationales dans la section française), il est le « Nabi étranger » – on lui reprocha d’ailleurs, durant la guerre, un « goût trop allemand », lui qui admirait Holbein, Lucas Cranach ou Albrecht Dürer… Il est d’ailleurs presque plus connu outre-Rhin.

1 personne a aimé cet article
Ce contenu a été publié dans Europe, Peinture. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*