La peinture portugaise du XXe siècle à nos jours

Fondé au XIIe siècle, le royaume de Portugal devient au XVe siècle l’une des principales puissances d’Europe occidentale, jouant un rôle majeur dans les Grandes Découvertes (Henri le Navigateur, Bartolomeu Dias, Vasco de Gama, Magellan) et se constituant un vaste empire colonial en Afrique, en Asie, en Océanie, et en Amérique du Sud. La puissance du pays décline à partir du XVIIe siècle. La monarchie portugaise est renversée en 1910, à l’issue d’un soulèvement militaire qui contraint le roi Manuel II à l’exil. La Première République portugaise (Portugais : Primeira República) est le régime politique en vigueur au Portugal entre la fin de la monarchie constitutionnelle marquée par la révolution du 5 octobre 1910 et le coup d’État militaire du 28 mai 1926. Puis, pendant plus de quarante ans, le pays est soumis au régime autoritaire d’António de Oliveira Salazar (les syndicats sont interdits, le droit de réunion, de grève, la liberté d’expression, ainsi que tout contact avec les organisations syndicales étrangères sont supprimés, les enfants sont soumis à un endoctrinement politique et religieux, une Légion paramilitaire est créée, etc.), jusqu’à la révolution des Œillets de 1974 qui met fin à la dictature et restaure la démocratie dans le pays. L’économie du Portugal connaît alors un essor important. Il devient à la fin du XXe siècle un pays développé selon les standards européens, économiquement prospère, socialement et politiquement stable. En 2011, la dégradation économique mondiale conduit le Portugal à la récession et provoque une crise socio-économique et politique. Le Portugal doit également relever le défi du renouvellement des générations, le pays a en effet la fécondité la plus faible d’Europe et une des plus faibles au monde avec seulement 1,23 enfant par femme.
Durant la dictature de 1926 à 1974 près d’un million et demi de Portugais sont partis travailler en dehors du pays pour fuir la pauvreté de la campagne et les guerres coloniales. Les fortes zones d’émigration portugaise sont le Brésil, les États-Unis, la France, le Luxembourg (14,1 % de la population totale du pays), la Suisse, l’Argentine, le Venezuela, le Canada, ainsi que la principauté d’Andorre. Avec plus de 30 millions de luso-descendants (descendants portugais) dans le monde, la diaspora portugaise est à l’heure actuelle l’une des principales diasporas européennes et mondiales.
[Wikipédia]

Généralement considéré comme l’art le moins représentatif de la culture nationale (au contraire de l’architecture, la littérature ou la musique), la peinture portugaise recèle pourtant une belle réserve de trésors et de surprises pour le regard et pour l’esprit avec des peintres comme Amadeo de Souza-Cardoso, Maria Helena Vieira da Silva, António da Costa Pinheiro, Júlio Pomar, Nadir Afonso, Paula Rego ou Jorge Queiroz, pour n’en citer que quelques uns.

Repères principaux

Les trois dernières décennies du XIXe siècle sont une période de changements esthétiques rapides au Portugal, en se concentrant sur la tentative de redéfinir le profil de l’art, de la culture et de l’identité portugaise. Bien que Rome soit encore un important centre d’apprentissage, l’art italien a commencé à perdre son attrait et la pénétration de l’influence française est devenue de plus en plus forte. De nombreux artistes sont allés à Paris pour étudier. Là, il sont entrés en contact avec les nouvelles tendances du paysage lyrique de l’école de Barbizon et l’art de Courbet, Daubigny, Degas et Manet. Ainsi, les peintres se consacrent à faire une description plus objective du monde qui leur est proche, sans avoir pour principale intention de capturer la beauté, mais plutôt d’aborder la vie des gens telle qu’elle est dans ses divers aspects, loin de l’atmosphère idéaliste du romantisme. António da Silva Porto, João Marques de Oliveira, Henrique Pousão, José Julio de Sousa Pinto et Artur Loureiro (qui va travailler en Australie de 1884 à 1904) sont les premiers à adopter cette nouvelle ligne de travail.

Grupo do Leão

Ce naturalisme va étendre son influence au sein même de l’Académie Royale des Beaux-Arts, où António da Silva Porto (qui était un élève de Daubigny) fait la classe et réunit toute nouvelle génération d’artistes enthousiastes autour de lui. Ces artistes portugais (peintres, écrivains, poètes) se retrouvaient à la Brasserie du Lion d’Or à Lisbonne entre 1881 et 1889 et prennent le nom de groupe du Lion. Parmi ces jeunes artistes peintres qui vont faire le succès de la peinture naturaliste (avec des traces de technique impressionniste) au Portugal, on peut citer Manuel Henrique Pinto, Moura Girão, José Malhoa, les frères Rafael et Columbano Bordalo Pinheiro, António Ramalho, João Ribeiro Cristino et João Vaz. Ce groupe est d’une grande importance dans la rénovation de la peinture portugaise.

Premier tiers du XXe siècle (jusqu’aux années ’30)

Le modernisme se fait attendre

Au début du siècle, les innovations scientifiques et technologiques et les nouveaux modes de vie dans les grandes villes ont un impact décisif sur le monde de l’art, parce que le modernisme est essentiellement un art urbain et peut difficilement se concevoir hors du paysage des villes. Toutes les écoles de l’avant-garde du temps – cubisme, suprématisme, futurisme, etc. – d’une manière ou d’une autre, sont liées aux progrès et aux transformations subis par les villes, en particulier les métropoles régionales, dont le développement s’accélère.
Le modernisme portugais suit largement le mouvement international dans ses objectifs et ses formes d’action mais son apparition et son évolution n’en sont pas moins lentes et complexes dans un contexte culturellement et politiquement hostile. Alors que les distances entre les différents pays européens commencent à diminuer et que la circulation de l’information devient un aspect festif du nouveau monde, l’art moderne au Portugal évolue en épisodes individuels et discontinus, tandis que le naturalisme, qui a disparu dans la plupart des autres pays, perdure jusqu’aux années ’20.
António Carneiro, l’un des plus grands noms de la peinture et du dessin au Portugal, fait la transition avec l’expérimentation moderniste. La création effrénée de paysages et d’autoportraits, d’œuvres religieuses et historiques, dans des centaines d’huiles, de sanguines et d’aquarelles, est une réaction au naturalisme de ses pairs, dans une approche inhabituelle de la culture symboliste. Défendant l’art comme culte du spirituel et du beau, il place ces valeurs au centre de son œuvre poétique et plastique.

Amadeo de Souza-Cardoso et Maria Helena Vieira da Silva

En réponse au contexte local, certains des artistes portugais les plus importants fuient à Paris (à ce moment historique, Paris est la métropole par excellence, son magnétisme séculaire s’intensifie encore plus et des vagues d’artistes cherchent à y apprendre ce que signifie être moderne) : d’abord Amadeo de Souza-CardosoIci on respire, au Portugal on étouffe », écrit-il à sa sœur), dont les activités sont interrompues par la Première guerre mondiale et sa mort prématurée en 1918, de la grippe espagnole ; puis, plus définitivement, Maria Helena Vieira da Silva, dont la nationalité portugaise est même retirée par Salazar.
Amadeo de Souza-Cardoso, qui étudia à Paris, où il entra en contact avec l’avant-garde, est le grand pionnier du modernisme portugais en peinture. Testant une multiplicité de nouveaux styles comme le cubisme, l’orphisme, le Dada, toujours avec une forte tendance à l’art abstrait et un intérêt particulier pour la plasticité de l’art africain et oriental, l’ensemble de son œuvre est un véritable résumé du panorama des courants principaux qui seraient pratiqués dans ces années au Portugal. 
Amadeo de Souza-Cardoso et Helena Vieira da Silva deviennent de fait les fers de lance de la scène avant-gardiste portugaise. Avec une vision des choses adaptée à leur époque, avec une nouvelle manière d’ordonner les sensations, Amadeo et Vieira découvrent des valeurs de la tradition portugaise que l’on ne trouve pas mieux respectées dans l’œuvre de leurs contemporains demeurés au Portugal. Surtout, ils donnent à la peinture portugaise et aux arts graphiques en général une dynamique que l’on peut encore observer de nos jours. Eurico Gonçalvès, José de Guimaraes, Eduardo Néry, Noronha da Costa ou encore Carlos Calvet, tous héritiers d’Amadeo et Vieira, portent haut les couleurs de l’art portugais.
NOTA : L’Incendie I, peint en 1944 par Maria Helena Vieira da Silva, s’est vendu chez Christie’s 2,8 millions de $ en 2018 – record pour un artiste né au Portugal (elle a été naturalisée française en 1956).

La Génération d’Orphée

La Geração de Orpheu (Génération d’Orphée) ou Grupo de Orfeu fait référence à un groupe d’artistes largement responsables de l’introduction du modernisme dans les arts et les lettres du Portugal à travers leur publication trimestrielle, Orpheu.
À l’instar d’autres mouvements d’avant-garde européenne du début du XXe siècle, et prenant à cœur les exhortations du futuriste Vladimir Maiakovsky, dans l’atmosphère scintillante du quartier Baixa de Lisbonne, les poètes Fernando Pessoa, Mário de Sá-Carneiro et Almada Negreiros (également peintre), et les peintres Amadeo de Souza-Cardoso et Guilherme de Santa-Rita se sont réunis pour former une revue d’art et de littérature ayant pour fonction principale d’agiter, de subvertir et de scandaliser la bourgeoisie portugaise et, par extension, toutes les conventions sociales. Mais, pour raisons financières, le journal a échoué. Seuls deux numéros ont été publiés (janvier-février-mars et avril-mai-juin 1915). Le troisième, qui était déjà en épreuve imprimée, n’a finalement été récupéré et publié qu’en 1984.
Après la dissolution d’Orpheu, le groupe a cependant continué à publier dans d’autres revues littéraires, notamment Portugal Futurista qui, en 1917, a publié des reproductions de Santa-Rita et Souza-Cardoso, ainsi que des poèmes futuristes de Sá-Carneiro (qui s’était suicidé l’année précédente, à 25 ans) et des poèmes de Pessoa.
Guilherme de Santa-Rita est mort en avril 1918, à 28 ans, de la tuberculose. Il a demandé que toutes ses œuvres soient brûlées. Seuls deux tableaux ont échappé aux flammes : Cabeça, peint vers 1910-12, et Orphée aux enfers, peint on ne sait quand, entre 1907 et 1917. Pour le reste, on n’a que des reproductions rudimentaires, noir et blanc, des magazines Orpheu et Portugal Futurista… Amadeo de Souza-Cardoso est mort de la grippe espagnole seulement six mois plus tard, à 30 ans.

Les Cinq Indépendants

En 1923, l’exposition des Cinq Indépendants, à Lisbonne, réunit cinq artistes qui se sont déclarées « indépendants de tout et de tous » et qui vivent tous les cinq à Paris : les peintres Dordio Gomes, Henrique Franco, Alfredo Migueis et les sculpteurs Francisco Franco (frère de Henrique) et Diogo de Macedo. Ils ont invité Eduardo Viana, José de Almada Negreiros et Mily Possoz à se joindre à l’exposition, qui est un point de repère dans l’affirmation du modernisme au Portugal dans les années 1920.

Le Salon des Indépendants

En 1930 se tient le 1er Salon des Indépendants à la Société Nationale des Beaux-Arts de Lisbonne. Il comprend 20 peintres, 10 sculpteurs, 10 architectes, 21 designers, 2 décorateurs, 2 affichistes et 2 photographes, pour un total de 312 œuvres exposées. Parmi les peintres, on peut citer Júlio dos Reis Pereira, Mário Eloy, Sarah Afonso, Abel Manta, Dordio Gomes, Jorge Barradas, Lino António, Mily Possoz, Carlos Botelho, Bernardo Marques (surtout illustrateur), José Tagarro et João Carlos. L’exposition, dont le manifeste a été écrit par António Pedro, montre un aperçu d’un art « qui se présente comme moderne, mais » tranquillement « et sans polémiques ».

La dictature de Salazar (poursuivie sous le gouvernement de Marcelo Caetano, 1968-74), qu’on la considère comme fasciste ou non, n’était peut-être pas aussi féroce que ses homologues européens mais elle fut certainement la plus longue (1926-1974), mutilant le Portugal dans tous les domaines du développement économique, social et culturel. À l’exception de quelques moments limités dans le temps, cette période a été marquée par une période d’isolement par rapport aux tendances internationales qui ont construit l’histoire de la modernité. Tout au long de la première moitié du XXe siècle, en ce qui concerne les arts visuels, on assiste à la lutte d’un modernisme naissant contre un naturalisme profondément enraciné et un romantisme lyrique.

Le néo-réalisme

Dans les années ’30, en opposition à la culture fasciste dominante, une volonté de décrire la réalité telle qu’elle est, sans en occulter les problèmes et les injustices, commence à se faire jour au Portugal et en Italie. C’est d’abord par la littérature (et aussi le cinéma en Italie) que le néo-réalisme, mouvement inconnu en France, se fait connaître. Il figure au premier plan dans le panorama littéraire du milieu du XXe siècle au Portugal, avec des auteurs comme Alves Redol, Manuel da Fonseca, Fernando Namora et Carlos de Oliveira, pour ne citer que les plus célèbres. Son idéologie est consolidée en 1939 par Alvaro Cunhal (écrivain et homme politique communiste, opposé à l’État Nouveau de Salazar), qui systématise cette tendance, le considérant comme un art progressiste cherchant à exprimer une réalité humaine vivante de son temps, défendant un retour à la figuration et pensant que les anciennes formes peuvent encore contenir un sens pertinent pour le progrès et que le contenu est plus important que la forme – par opposition à la radicalité plus ou moins hermétique des modernistes – pour rétablir un dialogue direct avec le public. Les jeunes Júlio Pomar (1926-2018) et José Lima de Freitas (1927-1998) (peintre, dessinateur et écrivain) sont des porte-paroles importants du mouvement à travers leurs peintures sur les thèmes devenus des icônes du néo-réalisme, comme les paysans, les travailleurs, les pêcheurs, bref les gens du peuple, trahissant aussi l’influence d’Abel Salazar (médecin, enseignant, chercheur internationalement connu et opposé au salazarisme – celui d’António de Oliveira Salazar – et qui se consacra à la peinture après son retrait forcé de la vie universitaire à cause de « l’influence délétère de son action pédagogique sur la jeunesse universitaire »), des muralistes mexicains et du peintre brésilien Cândido Portinari. Mais tout cela ne se fit pas sans heurts et débats intenses, dans un pays où la censure idéologique et la persécution politique étaient monnaie courante (certains artistes trop ouvertement communistes durent même vivre dans la clandestinité). Parmi ces peintres néo-réalistes on peut citer aussi Querubim Lapa, Rogério Ribeiro, Alice Jorge, Manuel Ribeiro de Pavia, João Navarro Hogan, Augusto Gomes, Arlindo Vicente, Mário Dionísio (critique, écrivain, peintre et professeur qui a joué un rôle important dans la théorie du néo-réalisme portugais grâce à une action civique et culturelle remarquable en étant l’un des initiateur des Expositions générales des arts plastiques ont eu lieu entre 1946 et 1956), Avelino Cunhal, Nuno San Payo ou les sulpteurs Jorge Vieira et Lagoa Henriques.

Transition des années ’40 et ’50

Dans le contexte portugais, les années ’40 et ’50 sont une période de continuité des solutions esthétiques antérieures centrées sur la dialectique persistante entre la figuration et l’abstraction et dont les protagonistes sont en général divisés entre néoréalistes, surréalistes et abstractionnistes – à partir des semences d’Amadeo de Souza-Cardoso, de José de Almada Negreiros (peintre, écrivain, poète, essayiste, dramaturge, romancier) ou de Guilherme de Santa-Rita (mort en 1918 à 29 ans de la tuberculose, il a demandé que toutes ses œuvres soient brûlées – Cabeça, datant de 1910 à 12 environ, est la seule œuvre ayant échappé aux flammes), notamment.
L’œuvre de Maria Helena Vieira da Silva, mélange original de figuration et d’abstraction, fortement personnalisé, apparaît comme la meilleure expression de cette période.

Le surréalisme

Le surréalisme en tant que mouvement organisé a commencé au Portugal en 1947, à la suite d’un regain d’intérêt dans le monde entier, juste après la fin de la seconde guerre mondiale. Le mouvement en tant que tel n’a pas duré longtemps, mais a laissé une marque profonde à la fois dans la littérature (en particulier dans la poésie) et dans la peinture.
Le surréalisme commence toutefois à émerger dans les horizons culturels portugais à partir de 1936, « dans des expériences littéraires » automatiques « réalisées par Antonio Pedro et quelques amis« . En 1940, le même Antonio Pedro expose avec António Dacosta. En 1947, Cândido Costa Pinto, qui depuis 1942 a suivi une ligne esthétique surréaliste, contacte, à Paris, le groupe Surréaliste nouvellement organisé ; André Breton suggère l’organisation d’un groupe identique au Portugal. C’est de ce défi que naîtra le « Groupe surréaliste de Lisbonne« . La première et unique exposition du groupe a lieu en 1949, avec, outre Cândido Costa Pinto, António Pedro, António Dacosta, Fernando Azevedo, Moniz Pereira, Marcelino Vespeira et Alexandre O’Neill (poète surréaliste). La même année et la suivante, ont lieu deux autres expositions de nature similaire, réalisées par un groupe dissident, les Surréalistes, composé de Mário Cesariny (peintre et poète), Cruzeiro Seixas, Mário-Henrique Leiria (écrivain), António Maria Lisboa (poète), H. Risques Pereira, Fernando José Francisco, Pedro Oom (écrivain et poète), João Artur da Silva (peintre et sculpteur), Carlos Eurico da Costa (écrivain), Fernando Alves dos Santos, António Paulo Tomaz.

L’abstraction

Lorsque l’abstraction est arrivée dans le pays dans les années 1960, Nadir Afonso (collaborateur de Le Corbusier, assistant d’Oscar Niemeyer) et Fernando Lanhas avaient déjà développé, depuis les années ’40, une sorte de travail de résistance, au milieu de la concurrence massive des peintres néoréalistes.
Considéré comme l’un des pionniers de l’abstraction géométrique au Portugal, en plus d’être l’un des créateurs de l’art cinétique, Nadir Afonso fut l’un des peintres les plus célèbres de son pays au XXe siècle. Il a laissé un travail considérable et n’a jamais cessé ses activités jusqu’en 2013, date à laquelle il est mort, à 93 ans. Il a vécu la réalité de la recherche de l’expression abstraite dans un Portugal fermé aux nouvelles tendances, avec un environnement sociopolitique peu sujet aux innovations, et au milieu d’une classe artistique composée principalement de naturalistes traditionnels – concurrents d’une grande influence intellectuelle.
Jorge Pinheiro est également un peintre abstrait géométrique, qui, avec Armando Alves, Ângelo de Sousa et José Rodrigues (sculpteur) crée, entre 1968 et 1972, le groupe Os Quatro Vintes (les Quatre Vingt). Allusion ironique à une marque de tabac de l’époque – Três Vintes – le nom du groupe fait référence au fait qu’ils ont tous terminé leurs cours respectifs avec une note de vingt à l’École des Beaux-Arts de Porto. En combinant leur influence individuelle, ils tentèrent d’atteindre une visibilité substantielle, afin d’attirer l’attention des gens sur la faiblesse culturelle de Porto et de réfléchir sur de nouvelles visions de l’art – mais sans programme visuel cohérent et uni, comme on peut le voir à travers la diversité des parcours individuels de chacun des membres du groupe.
Un autre genre d’abstraction a également vu le jour au Portugal, l’Abstraction lyrique, cultivée par Fernando Azevedo et Marcelino Vespeira (du « Groupe surréaliste de Lisbonne« ), Fernando Lanhas, Joaquim Rodrigo et René Bértholo notamment.
Après avoir débuté sa carrière dans l’après-guerre dans une veine abstractionniste, Joaquim Rodrigo a créé dans les années 60 un code systématique de signes picturaux et de règles de représentation qu’il maintiendra jusqu’à la fin de sa vie.
Comme autres peintres abstraits, on peut citer António Dias Charrua, Manuel Trindade D’Assumpção (son travail initial s’inscrit dans le cadre du surréalisme avant qu’il opte pour une forme d’abstraction en accord avec l’Ecole de Paris, proche d’un Manessier, par exemple), Nuno de Siqueira (sa peinture est révélatrice de la forte impression que lui ont causée l’œuvre de Vieira da Silva lors d’un bref stage dans son atelier parisien), Jorge de Oliveira (comme beaucoup de peintres portugais, sa carrière traverse plusieurs courants artistiques tels que le néoréalisme, le surréalisme et l’abstraction)

Les années ’60 et ’70

Les années 1960-70 sont marquées par une crise internationale de l’art. Les formulations traditionnelles de la peinture sont apparemment épuisées et toutes les formes imaginables de figuration et d’abstraction ont été essayées. Le sens du langage pictural est mis en cause par l’émergence de l’art conceptuel, qui implique la dissolution des frontières entre les catégories artistiques traditionnelles – peinture, sculpture, danse, théâtre, etc. – et la création d’une nouvelle façon de penser le dialogue avec le spectateur, exigeant de lui une participation plus active dans le processus créatif et contemplatif. À travers les performances, l’art du corps, l’art cinétique, les installations, la peinture migre vers les nouveaux médias, de nouveaux matériaux, fusionnant dans un concept « d’art total » où le mot et l’idée – le concept – arrivent au premier plan.
Malgré tout, la peinture en tant que genre autonome, résiste à la lourde critique soulevée par le conceptuel contre les médias traditionnels et réussit à se renouveler sous l’influence du Pop Art, du Minimalisme (avec ses formes simplifiées, issues de l’abstraction, et un nombre limité de couleurs – avec des artistes comme Fernando Lemos, Augusto Barros Ferreira, Irene Buarque, Nuno Barreto ou José Pinheiro), de l’Op Art (Eduardo Nery) puis, plus tard, du Néo-expressionnisme – mais sert désormais principalement d’expression de poétique individuelle (et individualiste).
Toutefois, au Portugal, tout cela se fait lentement, en sourdine, car il ne faut pas oublier que, de l’ascension et de la mort du président Kennedy, des batailles politiques et idéologiques pour le Vietnam, de l’invasion soviétique de la Tchécoslovaquie, du mouvement hippie, de la révolution pop et de Mai 68 – seuls les échos déformés et censurés atteignent le Portugal à travers les minuscules élites culturelles urbaines !

L’émigration

Au portugal, dans les années ’60, on assiste à l’émergence d’une nouvelle situation artistique soulignée par l’émergence d’une nouvelle génération d’artistes et d’agents culturels – en grande partie grâce à l’émigration d’un grand nombre d’artistes (qui se poursuit aussi tout au long des années 70). Quitter son pays de façon temporaire ou permanente en accord avec le flux général d’émigration de l’époque était l’option de nombreux artistes. Ils l’ont fait pour des raisons politiques, comme une solution recherchée pour une carrière ou même simplement pour entrer en contact avec des tendances nouvelles mais inaccessibles. Dans cette circonstance, il convient de mentionner que l’Angleterre a accueilli António Areal, Mário Cesariny, Menez, João Cutileiro (sculpteur), Bartolomeu Cid dos Santos, Alberto Carneiro, Eduardo Batarda, António Sena, João Vieira, Ruy Leitão, João Penalva, Rolando Sá Nogueira, Graça Pereira Coutinho et Paula Rego notamment. Quant à Paris, elle a été visitée par António Dacosta, Júlio Pomar, Jorge Martins (il a vécu en France de 1961 à 91 – outre un intermède de deux ans à New-York en 1975-76) et Manuel Baptista.
La Fondation Calouste Gulbenkian, récemment créée, a largement contribué à l’émigration de ces artistes.

KWY

C’est également à Paris que se forme le groupe KWY (trois lettres n’existant pas – alors – en portugais) autour du magazine du même nom, publié de 1958 à 1964. Il est constitué des artistes portugais René Bertholo, Lourdes Castro, António Costa Pinheiro, José Escada (tous quatre membres du groupe Imagem-Objecto), Gonçalo Duarte et João Vieira ainsi que du Bulgare Christo et de l’Allemand Jan Voss. Faisant l’économie d’un manifeste artistique ou d’une doctrine théorique, les douze numéros de KWY reflètent les bouleversement artistiques et sociaux de leur époque ainsi que l’immixtion de la réalité, du quotidien et de l’imagerie visuelle des métropoles dans l’espace de l’art.
C’est durant cette période que João Vieira retrouve le thème qui sera au centre de toute son œuvre : l’alphabet et la plasticité des mots, que ce soit dans ses peintures ou dans ses installations et performances. Avec ses lettres-objets, Vieira introduit le « happening » pour la première fois au Portugal.
Le processus de création du Groupe KWY, de ses collaborations éditoriales avec les magazines Daily-Bul et Sens plastique aux productions artistiques de ses membres (peintures, dessins, installations, objets), s’inscrit dans un contexte international fait d’échanges féconds et de collaborations avec la Nouvelle Figuration portugaise, les Nouveaux Réalistes, Fluxus, le collectif espagnol El Paso et les Lettristes, ainsi qu’avec les artistes António Areal, François Dufrêne, Raymond Hains, Bernard Heidsieck, Yves Klein et Jorge Martins.

Paula Rego

L’art contemporain au Portugal commence officiellement après la Révolution des Œillets. Mais, bien avant le 25 avril 1974, certains artistes peuvent déjà être inclus dans cette période.
C’est ainsi dès le début des années ’60 que, dans la scène artistique portugaise, apparaissent Paula Rego et plus tard Jorge Martins. Avec des styles apparemment différents, leurs œuvres sont dérangeantes et interagissent directement avec le spectateur à travers la peinture. Jorge Martins explore la profondeur, l’espace, à travers le contraste entre les couleurs. Entre 1963 et 1975, Paula Rego vit entre Londres et le Portugal, c’est ce qui lui permet de sortir de son pays et de l’isolement culturel du Portugal de cette époque. En 1983, elle devient professeur de la Slade School of Art à Londres. En 1990 elle rentre à la National Gallery de Londres, en tant qu’artiste associée. Aux côtés de Maria Helena Vieira da Silva, Paula Rego est le peintre portugais le plus reconnu internationalement et, vivant à Londres, elle est considérée comme un des plus grands peintres vivants d’Angleterre. Le tableau The Cadet and his Sister (1988), qui évoque la mort de son mari, le peintre Victor Willing, s’est vendue 1,6 million d’euros en 2015, record pour un artiste portugais – tandis que Looking Out (1997), un pastel sur papier, partait pour 1,3 million d’euros. En juin 2010, elle a été faite Dame commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique par la reine Elizabeth II pour sa contribution aux arts.

Le Pop art

Au milieu des années ’60, la peinture portugaise explore également (bien que tardivement par rapport au reste de l’Europe) le Pop art, avec des artistes comme Lourdes Castro, António Palolo, René Bertholo, António Areal, Carlos Calvet, Ruy Leitão ou Rolando Sá Nogueira, notamment.

Nova Figuração

De la fin des années ’50 au milieu des années ’70 la Nova Figuração (Nouvelle figuration) portugaise réalise une sorte de synthèse du Pop Art, du Nouveau Réalisme et de la Figuration Narrative (en opposition à l’art abstrait historiquement significatif avant et après la Seconde guerre mondiale), avec des artistes comme António Areal, René Bertholo, Carlos Calvet, Lourdes Castro, Jorge Martins, António Costa Pinheiro, Ricardo da Cruz-Filipe, Ruy Leitão, Júlio Pomar ou même Rolando Sá Nogueira et Nikias Skapinakis.
António Areal est une référence dans l’histoire de l’art portugais. Non seulement pour son œuvre picturale et sculpturale, mais aussi pour son travail de réflexion théorique, exprimée dans les textes tels que Textos de crítica e de Combate na vanguarda das artes Visuais (Textes de critiques et de combat contre l’avant-garde des arts visuels, 1970). Après une première étape surréaliste et gestualiste de sa carrière, il abordera la relation entre l’art figuratif et l’art abstrait avec des tableaux et des objets clairement influencés par des préoccupations conceptuelles.
C’est la période où Costa Pinheiro crée sa série la plus connue, Reis (Rois), et la présente pour la première fois en 1966 en Allemagne. D’une certaine manière, l’auteur revisite dans cette série l’histoire portugaise, utilisant des attributs iconographiques suggestifs pour les différents monarques ouvrant ainsi le thème de la mémoire collective nationale, qui, comme dans la poésie de Fernando Pessoa, caractérisera les œuvres de Costa Pinheiro dans les prochaines décennies.

D’autres noms, apparus dans les années ’60 et ’70, n’ont pas ressenti la nécessité de choisir entre abstraction et figuration. C’est notamment le cas de Henrique Ruivo, Álvaro Lapa, António Palolo, Eduardo Batarda, José de Guimarães et Noronha da Costa.
Luis Noronha da Costa est l’un des artistes les plus importants de l’époque. Tout en étant peintre, sculpteur, architecte et metteur en scène de cinéma, il a intensifié ses préoccupations par la visibilité et la physicalité de ses objets. Ses œuvres incorporent des miroirs qui permettent aux objets d’être représentatifs d’eux-mêmes mais aussi d’être utilisés comme plate-forme pour des formes ludiques et pour des espaces apparaissant/disparaissant. À la fin des années 60, l’artiste se tourne vers un langage pictural, en conservant ces explorations visuelles, en utilisant des « sfumato », à travers lesquelles on peut voir des fragments de personnes, lieux, paysages, bougies ou autres éclairs.

La première moitié des années ’70

Si l’on ne peut nier que les réformes de l’administration de Marcelo Caetano (qui, depuis 1968 – Salazar ayant quitté le pouvoir à la suite d’un accident cérébral, dont il meurt deux ans plus tard – dirige le pays) ont permis une ouverture plus efficace sur la scène internationale, on ne peut pas oublier que la politique culturelle de base était caractérisée par une inefficacité institutionnelle. Cela a été confirmé par le manque de musées ou de centres d’art contemporain, par la fragilité ou l’inexistence totale d’un marché spécifique et par l’absence presque totale de dotations de l’État aux actions esthétiques contemporaines. Néanmoins, avec les nouvelles mesures économiques du gouvernement, outre les nombreuses commissions pour le siège de la Fondation Calouste Gulbenkian et la création par la Fundação Mário Soares du prix Soquil (1968-1972, les lauréats étant Carlos Calvet, Luís Noronha da Costa, Manuel Baptista, Paula Rego et Joaquim Rodrigo), le marché de l’art a commencé à donner quelques signes de vitalité, qui s’est traduit par la prolifération de galeries et d’espaces d’exposition.
C’est également le moment de l’émergence du discours critique et modernisé d’Ernesto de Sousa. Critique, conservateur et artiste, Ernesto de Sousa était alors une figure controversée, qui développa une stratégie de ruptures et de discontinuités par rapport aux canons établis. Après une phase consacrée à l’esthétique cinématographique et néoréaliste, Sousa a choisi la voie de l’art expérimental d’une veine conceptuelle forte, en harmonie étroite avec ce qui se faisait à l’étranger (il a notamment visité la Documenta de Kassel en 1972). Cela marque alors profondément sa pensée critique et contribue à apporter de nouveaux enjeux sur la scène nationale tels que la dématérialisation de l’art, la notion de « travail ouvert » et le rôle actif du spectateur.
La mort de Eduardo Viana (1967) et Almada Negreiros (1970) et la première grande rétrospective de Vieira da Silva au Portugal tenue à la Fondation Calouste Gulbenkian (1970) sont le début d’une nouvelle période sur la scène de l’art portugais.
Une des œuvres phare de l’époque est la statue du roi Dom Sebastião par João Cutileiro (1973) installée sur une place de Lagos.

L’art contemporain

Avec un coup d’État militaire, le 25 avril 1974, le gouvernement salazariste dirigé par Marcelo Caetano est renversé ; c’est la Révolution des Œillets. La foule manifeste dans la capitale portugaise pour soutenir les militaires dirigés par le général António de Spínola. Les jours suivants, les prisonniers politiques sont libérés, la censure de la presse est levée et le secrétaire général du parti socialiste, Mário Soares, rentre de son exil en France (il sera élu deux fois président de la République, la première fois en 1986 et la seconde en 1991). L’art contemporain peut officiellement commencer au Portugal.
À nouveau, les choix esthétiques (les discussions continues et simultanées entre figuration et abstraction, entre peinture et art conceptuel) sont à revoir, à l’aune de cette nouvelle situation, par des artistes désormais libérées du surréalisme, du néoréalisme et, surtout, de la censure.

Le groupe Puzzle

En 1975, avec huit artistes et un critique d’art (Albuquerque Mendes, Armando Azevedo, Carlos Carreiro, Dario Alves, Fernando Pinto Coelho, Gerardo Burmester, Jaime Silva, João Dixo and Pedro Rocha), Graça Morais fonde le Grupo Puzzle.

Alternativa Zero

En 1977, à la Galerie Nationale d’Art Moderne, à Belém, a lieu l’exposition « Alternativa Zero – Tendências Polémicas na Arte Portuguesa Contemporânea », organisée par Ernesto de Sousa, avec un certain nombre d’actions et de performances, programmées ou spontanées, des débats, des projections de films et de vidéos, des concerts de musique expérimentale, etc. Y participent Alberto Carneiro (plasticien et sculpteur), Albuquerque Mendes, Álvaro Lapa, Alvess, Ana Hatherly (poète, plasticienne et écrivaine portugaise), Ana Vieira (plasticienne), André Gomes (photographe), Ângelo de Sousa, António Lagarto & Nigel Coates (performances), António Palolo, António Sena, Armando Azevedo (peintre et performeur), Artur Varela, Clara Menéres (sculpteur), Constança Capdeville (musicienne), Da Rocha (peintre installé en France), E. M. de Melo e Castro (poète), Fernando Calhau, Graça Pereira Coutinho (plasticienne), Helena Almeida, Joana Almeida Rosa, João Brehm (artiste visuel), João Freire, João Vieira, Jorge Peixinho (compositeur), Jorge Pinheiro, José Carvalho, José Conduto, José Rodrigues (sculpteur), Júlio Bragança (peintre), Julião Sarmento, Leonel Moura, Lisa Santos Silva, Manuel Casimiro (Peintre, sculpteur, photographe, designer, metteur en scène, fils de Manoel de Oliveira), Mário Varela, Noronha da Costa, Pedro Andrade (peintre qui a vécu au Portugal, Angola, Namibie et Afrique du Sud), Pires Vieira, Robin Fior (designer libertaire anglais), Salette Tavares (écrivain), Sena da Silva (concepteur, architecte, artiste, photographe, chroniqueur, éducateur et entrepreneur), Túlia Saldanha (plasticienne), Victor Belém et Victor Pomar.

À la fin des années ’70, certains artistes ont consolidé leur présence à la fois dans leur accueil critique et sur le marché de l’art de l’époque, notamment Júlio Pomar (installé à Paris depuis 1963, il est salué par beaucoup comme « le peintre le plus immédiatement talentueux de sa génération et le plus brillants néoréaliste »), Mário Cesariny, António Sena, Álvaro Lapa, José de Guimarães et Eduardo Batarda.
Luísa Correia Pereira, à travers ses aquarelles, collages sur papier et autres supports et techniques, a élaboré une œuvre dont les traits principaux sont une représentation spontanée et les chromatismes brillants avec des références aux lieux, personnages et objets de mondes imaginaires et, plus récemment, avec des références à l’enfance de l’artiste.

Les années ’80

Certains artistes dont le travail et la reconnaissance publique étaient déjà solides vont atteindre lors de cette décennie une notoriété exceptionnelle et une vigueur renouvelée. En voici quelques exemples : António Palolo, António Dacosta (qui a repris ses activités picturales), Paula Rego, Menez (qui se tourne vers une veine plus figurative), Júlio Pomar (qui évoque les grandes figures littéraires du pays), Eduardo Batarda et Álvaro LapaNikias Skapinakis revient au paysage dans cette décennie et poursuivra cette recherche jusqu’à la décennie suivante, abandonnant le figuratif qu’il a poursuivi dans les années 60 et 70 sous la forte influence de l’art de l’affiche.
Manuel Cargaleiro et Querubim Lapa actualisent les azuleros portugais (dans la continuité du travail de Maria Helena Vieira da Silva) – des azuleros contemporains, basés sur les contrastes et les figures géométriques – , tandis que Julião Sarmento, Jaime Silva, José Luís Darocha ou Julio Resende représentent la tendance néo-expressionniste qui redonne de la vigueur (et un avenir) à la peinture. Kim Prisu (de son vrai nom Joaquim António Gonçalves Borregana) est l’un des pionniers du Street art français aux côtés d’autres comme Bazooka, les Frères Ripoulin, Speedy Graphito, VLP (Vive La Peinture), Banlieue-Banlieue, Daniel Baugeste, Jérôme Mesnager, Jef Aérosol, Blek le rat et d’autres – avant de faire le lien avec la figuration libre, les images numériques et l’art singulier.
Vítor Pomar (fils de Júlio Pomar), fortement influencé par le bouddhisme zen, utilise une esthétique bicolore dans sa peinture, principalement en noir et blanc, inscrivant son travail dans un domaine proche de l’expressionnisme abstrait (mais il travaille aussi sur la photographie, la vidéo et le cinéma expérimental). António Palolo étend son travail au cinéma, à la vidéo et à l’installation, en abordant des tendances néo-conceptualistes, laissant derrière lui sa peinture influencée par le pop art et les attitudes minimalistes du début des années ’70.  Julião Sarmento se tourne également vers la photographie et la réalisation de films, tout en restant fidèle à son exploration des thèmes sexuels, caractéristiques de ses œuvres picturales antérieures.
Également inscrite dans un langage conceptuel, Graça Pereira Coutinho, qui vivait à Londres, utilise des matériaux naturels (terre, paille, sable, feuilles, craie), des méthodes artisanales, des empreintes de mains, des mots illisibles, des griffonnages et de nombreux souvenirs de ses expériences personnelles, afin de créer des solutions qui oscillent entre la sculpture et la peinture. Sur un chemin conceptuel différent, explorant spécifiquement le concept de l’œuvre d’art et ses mécanismes d’accueil et de divulgation, nous retrouvons Manuel Casimiro, qui vivait en France à cette époque.
On peut également parler de Fernando Calhau et de son œuvre en relation avec le post-minimalisme.
Le travail de Joaquim Bravo est reconnu : il a développé une inventivité formelle qui a abouti à une abstraction non géométrique extrêmement libre, flexible et originale. De plus, grâce à son enthousiasme personnel et à ses compétences pédagogiques, il a construit, à partir de la fin des années 70, un cercle d’amis composé de jeunes artistes tels que Xana, José Miranda Justo, Pedro Cabrita Reis (artiste complet qui a construit l’une des carrières internationales les plus cohérentes du pays, faisant de lui l’un des noms les plus connus de sa génération ; son travail se caractérise par la diversité de ses créations, explorant aussi bien les champs du dessin, de la peinture, de la photographie, de la sculpture que de l’installation) et João Paulo Feliciano.
L’exposition Depois do Modernismo (Après le Modernisme, 1983) organisée par Luís Serpa a apporté au Portugal pour la première fois la question et le débat subséquent sur la postmodernité, correspondant à la situation contemporaine d’un retour à la peinture dans les arts visuels et à l’émergence des trans-avant-gardes, du néo-expressionnisme, de la bad painting, etc. avec des artistes comme Álvaro Lapa, Ângelo de Sousa, António Palolo, José de Carvalho, Julião Sarmento, Pedro Calapez ou Sérgio Pombo.
Dans ce contexte, Julião Sarmento, qui s’est fait un nom en tant qu’auteur de pratiques post-conceptuelles, devient le nom le plus internationalement connu de l’art portugais en raison de sa participation aux Documenta de Kassel de 1982 et 1987.
Graça Morais poursuit sa carrière réussie basée sur un figuratif à forte intention expressive, en l’associant à des archétypes repris d’une ruralité traditionnelle. Ana Vidigal réunit la peinture et l’écriture en intégrant divers matériaux afin de produire un univers de références personnelles empreintes de couleur et de rythme. Les peintures d’Ilda David ont une forte vocation lyrique inspirée principalement par un imaginaire littéraire.
Parmis de nombreuses expositions collectives, citons encore Continentes (1986), qui a réuni Pedro Portugal, Pedro Proença, Fernando Brito, Ivo Silva, Xana et Manuel João Vieira (fils ainé de João Vieira, et qui deviendra célèbre plus tard en tant que chanteur de plusieurs groupes), tous six membres du Movimento Homeostético. Ce groupe, à l’éclectisme quelque peu blasé, a choisi une grande exubérance visuelle, provocante et ludique avec une intention très évidente de créer des commentaires ironiques sur la scène artistique contemporaine.

Les années ’90

Le début des années 90, avec la première guerre du Golfe, est un moment de crise généralisée et derécession économique. Dans ce contexte, une vague de galeries dont les projets avaient commencé un peu plus tôt, se retrouvent dans une situation économique particulièrement difficile. Il existe cependant un grand contraste entre la fermeture généralisée des galeries à Lisbonne (si on excepte la galerie ZDB, dont le rôle sera central pour la consolidation du parcours de nombreux artistes) et ce qui se passe à Porto, qui devient le principal centre de galeries du pays à la fin des années 90 – des galeries plus enclines aux exigences du marché, avec une position plus éclectique et beaucoup plus d’efficacité économique.
Au niveau national, la décennie est inaugurée avec l’exposition 10 Contemporâneos (1992) organisée par Alexandre Melo qui réunit 10 artistes (Gerardo Burmester, Pedro Cabrita Reis, Pedro Calapez, Pedro Casqueiro, Rui Chafes (sculpteur), José Pedro Croft (peintre et sculpteur), Pedro Portugal, Pedro Proença, Rui Sanches (sculpteur et peintre) et Julião Sarmento) présentés comme les figures principales de la scène artistique nationale au tournant des années 90. L’année suivante, avec l’objectif plus spécifique de façonner une image qui marquerait la décennie, le film Imagens para os anos 90 (Images pour les années 90, 1993) est présenté par Fernando Pernes et Miguel von Hafe Pérez. Pour la première fois, un groupe d’artistes émergents est réuni : Miguel Palma (artiste conceptuel), João Paulo Feliciano (designer, artiste visuel et sonore), Fernando Brito (photographe), João Louro (plasticien), António Olaio (né en Angola), João Tabarra (photographe et vidéaste), Manuel Valente Alves (médecin, chercheur en sciences humaines et plasticien), Daniel Blaufuks (photographe), Miguel Ángelo Rocha (sculpteur), Rui Serra, Sebastião Resende (sculpture, photo, installations) et d’autres, parmi lesquels figurent certains des noms qui vont façonner l’art portugais des années 90.
À la fin de cette décennie, Barahona Possollo, l’un des artistes portugais les plus célèbres d’aujourd’hui, laisse également sa marque. Son travail se caractérise par une richesse de couleurs chaudes, avec des nuances d’ombres soyeuses et un détail presque photographique, d’une grande qualité technique.
Rui Toscano est l’un des artistes qui ont marqué les années 90 au Portugal, se distinguant à un moment où un groupe de jeunes a cherché à apporter de nouveaux médias tels que l’installation, la vidéo et la photographie dans le domaine de l’art (ainsi que le son, si important dans la perception d’une de ses œuvres).
On peut aussi mentionner le ton unique évocateur de l’histoire de la peinture de Miguel Branco, la réinvention du paysage par João Queiroz, l’exploration des textures abstraites de João Jacinto, l’effet surprenant de la technique picturale particulière de Gil Heitor Cortesão, la verve de la pulsion narrative de Fátima Mendonça, ou l’évolution du travail de José Loureiro vers un affichage systématique à travers la pratique du potentiel infini de la peinture, au-delà de toute codification formelle. Sans oublier Carlos Roque (qui vit et travaille à Brooklyn) ou Tiago Baptista.
La fin des années ’90 est aussi celle d’une plus grande professionnalisation de l’art, avec la création d’un ministère de la Culture en 1995 et de son Institut d’Art Contemporain (dirigé depuis sa création par Fernando Calhau) qui a notamment favorisé la participation nationale à la Biennale de Venise 1997 (avec Julião Sarmento), la création de la Collection Berardo, l’ouverture du Musée d’Art Moderne de Sintra et, surtout, l’ouverture décisive du Musée d’Art Contemporain Serralves à Porto (et son exposition inaugurale, Circa 1968, du 8 juin au 31 août 1999).

Des années 2000 à nos jours

Le Portugal, de nos jours, joue un rôle de plus en plus important dans la peinture et la sculpture contemporaines. Joana Vasconcelos est la plus célèbre artiste contemporaine portugaise, notamment depuis 2005 où sa sculpture La Fiancée fait sensation à la Biennale de Venise.
En 2007, le Portugal a renforcé sa présence sur le parcours des grandes expositions d’art moderne et contemporain avec l’installation de la collection Berardo (José Berardo est l’un des hommes les plus en vue du Portugal, il a fait fortune en Afrique du Sud dans l’or et le diamant) au Centro Cultural de Belém à Lisbonne. Cette collection d’art moderne et contemporain (un millier d’œuvres) est une des plus importante collection privée en Europe (évaluée par Christie’s à 316 millions de dollars en 2007 – estimation largement dépassée à cause du marché et de nouvelles acquisitions), elle couvre tous les courants du XXe siècle, de Picasso à Warhol, de Popova à Anish Kapoor, de Cindy Sherman à l’Art Digital, en passant par le Surréalisme, le Pop art, l’Expressionnisme abstrait ou le Minimalisme – vous pouvez avoir un aperçu de sa richesse ici.
En 2012 la collection d’art moderne de la Fondation Portugal Telecom a sillonné le pays en présentant quelques-uns des artistes plasticiens les plus importants de l’art moderne au Portugal des années ’60 à nos jours. Parmi eux, on pouvait voir Joaquim Rodrigo, Lourdes Castro, Paula Rego, Alberto Carneiro (sculpteur), Eduardo Batarda, João Vieira, Jorge Molder (photographe), Júlia Ventura (photographe et peintre), Helena Almeida (photographe et peintre), Fernando Brito (photographe), Marta Wengorovius, Rita Barros (photographe), Álvaro Lapa, Miguel Soares (nouveaux médias), António Palolo, Gerardo Burmester, Joaquim Bravo, Maria José Oliveira (plasticienne), João Vilhena (photographe), etc.

La multiplicité des styles qui s’interpénètrent ou réussissent rapidement empêche une définition de cette dernière période historique, qui est celle d’un nouvel éclectisme, produit de toute la peinture produite jusqu’à présent. Il est également difficile d’énumérer tous les noms significatifs de la peinture portugaise actuelle. En voici quelques-uns : Nadir Afonso, Álvaro Lapa, Ângelo de Sousa (né au Mozambique, peintre et photographe), Armando Alves et les membres du Grupo Puzzle comme Graça Morais, Pedro Rocha, Albuquerque Mendes et Carlos Carreiro ; Abreu Pessegueiro, Paula Rego, Alfredo Martins, Fernando Pereira, Manuel Cargaleiro, Raúl Perez, Ana Cardoso, Rui Toscano, Carlos Roque, Rui Macedo, José Loureiro, Tiago Baptista, Miguel Branco, Ana Vidigal, etc., sans oublier Adriana Molder et ses impressionnants portraits produits par une technique originale, ou Carlos Bunga et son travail de construction-déconstruction spatiale.
Pantónio (de son vrai nom Antonio Correia, né aux Açores en 1975) est également connu et reconnu sur la scène internationale, réalisant depuis 2013 de nombreuses fresques à travers le monde, dans des pays tels que le Portugal, la France (il est l’auteur de la plus grande peinture murale de Street Art d’Europe, sur la tour Sienne, dans le 13e arrondissement de Paris : 66 mètres de haut sur 15 mètres de large, représentant un banc de poissons fantastiques « remontant l’immeuble »), l’Italie, l’Ukraine, la Pologne, la Tunisie, le Maroc, le Brésil, le Canada, les Etats-Unis et la Chine. Son style, facilement identifiable, allie des lignes simples, « flexibles et fluides », avec une « prédominance du bleu et du noir ».
D’autres artistes portugais de Street art se sont fait connaître ces dernières années, comme Vhils, Nuno Viegas, João Samira, Mr Dheo, AkaCorleone, Gonçalo Mar, Mário Belém… sans oublier Kim Prisu, le précurseur.
Je finirais par Jorge Queiroz. Né à Lisbonne en 1966, il compte parmi les artistes portugais les plus en vue du moment. Nul hasard là-dedans, l’homme possède un cursus impressionnant glané tant à la faveur d’un master à la School of Visual Arts de New York (1997-1999) que lors d’une résidence à la Künstlerhaus Bethanien de Berlin en 2004. Dès lors, il s’inscrit aussi bien dans la veine de l’école allemande, que dans celle des écoles américaine et anglaise. Il a également longtemps pratiqué le dessin avant de s’adonner à la peinture. Les différentes strates de son curriculum vitae en font l’un de ces talents au carrefour de la figuration et de l’abstraction qui utilisent la tradition picturale classique afin de renouveler les contours de la peinture contemporaine. Son travail a été présenté à la 50ème Biennale de Venise en 2003.

La galerie de peintures

Voici donc un panorama de cette peinture portugaise, du XXe siècle à nos jours, en 242 tableaux et autant de peintres (dont 45 femmes, soit seulement 18,5% – mais avec des poids-lourds comme Maria Helena Vieira da Silva ou Paula Rego, peut-être les deux peintres portugais les plus connus internationalement, même si la première a été naturalisée française et que la seconde vit surtout à Londres depuis 1952, à 17 ans). Il ne vous reste plus qu’à cliquer sur les vignettes ci-dessous.

1 personne a aimé cet article
Ce contenu a été publié dans Europe, Mouvements, Peinture. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*