André Derain, Christophe Colomb de l’art moderne

André Derain est né le 10 juin 1880 à Chatou (Yvelines). En 1898, alors qu’il étudie pour être ingénieur à l’Académie Camillo, Derain assiste à des cours de peinture d’Eugène Carrière, et il y rencontre Henri Matisse. En 1900, Derain partage un studio avec Maurice de Vlaminck, qu’il a rencontré dans un train de banlieue, et commence à peindre ses tout premiers paysages. Ses études sont interrompues de 1901 à 1904 quand il doit faire son service militaire. Après sa libération, Derain persuade ses parents de lui permettre d’abandonner sa carrière d’ingénieur pour se consacrer exclusivement à la peinture. Autodidacte, il fréquente assidûment les musées et nourrit sa réflexion esthétique d’un grand nombre de lectures (Zola, Nietzsche…). À l’influence déterminante de Vincent van Gogh, qu’il découvre en 1901, s’ajoute celle des néo-impressionnistes et surtout l’œuvre de Paul Cézanne qu’il voit au premier Salon d’automne en 1903.

Fauvisme

Derain et Matisse travaillent ensemble pendant l’été 1905 dans le village méditerranéen de Collioure et plus tard cette même année ils exposent leurs peintures très novatrices au Salon d’Automne (avec Vlaminck, Braque, Camoin, Marquet, Girieud). Les couleurs vives et artificielles marquent ainsi le début de la première révolution esthétique du XXe siècle : le Fauvisme. En mars 1906, le marchand d’art Ambroise Vollard envoie Derain à Londres pour créer une série de tableaux de la ville. Avec 30 tableaux (dont 29 qui existent encore), Derain met en avant un portrait de Londres qui est tout à fait différent de tout ce qui avait déjà été accompli par les peintres de la ville tels que Whistler (mais se rapproche des 37 toiles que Monet, en 1904, avait déjà exposées sur le sujet). Avec des couleurs vives et des compositions innovantes (cadrages photographiques), Derain peint plusieurs vues de la Tamise et de ses ponts, peuplant les quais de personnages populaires et de bateaux.
A côté de ses paysages, André Derain travaille à de grandes compositions comme La Danse (1906), une toile dense et puissante où trois figures féminines dansent entourées d’oiseaux et de serpents fantastiques. On devine dans cette peinture l’influence de Gauguin ou des arts « primitifs ». C’est que, avec Vlaminck d’abord, au Musée d’ethnographie du Trocadéro, puis au British Museum, Derain a découvert la sculpture océanienne et africaine. C’est d’ailleurs lui qui va communiquer sa passion pour ces arts du bout du monde à Picasso et Matisse – ce qui va révolutionner leur œuvre : en 1907, Picasso crée les Demoiselles d’Avignon, tandis que Derain peint ses Baigneuses, tableau qui fait sensation au Salon des indépendants. Derain réalise aussi des sculptures en pierre aux allures primitives et se met, avec Vlaminck, à collectionner ce que l’on appelle, alors, l’« art nègre ».
En 1906, Derain séjourne à l’Estaque où il travaille avec Braque. En 1907 il passe l’été à Cassis, où Matisse le visite.
En 1907, le marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler achète toutes les toiles de Derain présentes dans son studio. Derain expérimente la sculpture sur pierre et s’installe à Montmartre pour se rapprocher de ses amis Picasso, Braque, Apollinaire, van Dongen et Max Jacob. C’est à Montmartre qu’il rencontre Alice Géry, la femme de Maurice Princet, mathématicien et théoricien du cubisme (elle est un des modèles de Picasso de la période bleue). Elle se sépare de son mari et épousera André Derain en 1926 ; ce dernier peindra à de nombreuses reprises son visage sévère et élégant. Alice a un caractère bien trempé.

Cézano-cubisme

En 1908, Derain séjourne à Martigues où Friesz, Braque et Dufy sont ses voisins. Il peint une série de paysages pré-cubistes représentant la ville et ses environs. Après avoir peint des paysages de Cagnes-sur-Mer, il rejoint Picasso en Espagne à Cadaqués en 1910. Il participe avec Braque et Picasso à la première phase de l’invention du cubisme dite cézano-cubiste : 1908-1910 (Maisons au bord de l’eau, 1910, musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg). Sa stylisation géométrique des bâtiments va dans le sens du cubisme, mais Derain, attaché au réalisme, ne va pas s’engager dans la décomposition en facettes adoptée par Picasso et Braque, restant comme au seuil du cubisme, trop attaché à la cohésion du réel.
À l’automne 1910, Alice Géry et Derain s’installent au 13, rue Bonaparte, à Paris.

Clacissisme

Mais dès 1911, tout change, Derain revient à une facture qui semble plus traditionnelle, amorce un retour à la perspective et au clair-obscur, à la suite d’un séjour dans le nord (Camiers, dans le Pas-de-calais) et le centre de la France. La palette s’assombrit (oubliées les couleurs fauves), Derain peint des paysages à la Giotto et des portraits allongés et un peu figés. C’est sa période la moins connue, que Cécile Debray (lors d’une exposition au Centre Pompidou en 2018) qualifie de « réalisme magique« . Il anticipe alors le retour au classicisme qui s’imposera après 1918 à Picasso, Braque et à la nouvelle génération des peintres. Cette période de son œuvre, dite gothique ou byzantine, d’une grande originalité, a fortement influencé la peinture métaphysique italienne d’après-guerre (De Chirico, Sironi, etc.) et la peinture allemande de la Nouvelle Objectivité (Beckmann, Grosz, Dix…).
En 1912, Derain s’installe à Vers, près de cahors, où il peint une trentaine de natures mortes et de paysages. Derain s’éloigne des milieux parisiens mais son travaille s’affiche à l’étranger : « Valet de carreau » à Moscou (1910-11), Neue Künstlervereinigung de Munich (1910), Der Blaue Reiter, Armory Show de New York (1913).
Arrive 1914 et la Première Guerre mondiale. Derain est mobilisé dans l’artillerie, au régiment d’infanterie de Lisieux. Il sert en Champagne, dans la Somme, à Verdun, Douaumont, au chemin des Dames jusqu’en 1917, puis dans l’Aisne et les Vosges. Le 11 novembre 1914, il écrit à sa femme Alice : « J’avais toujours pensé, espéré même, tout d’une guerre et je crois que je ne suis tout de même pas à la hauteur. Je n’y comprends rien au fond. Cette guerre continuelle, journalière, sans histoire, est vraiment terrible. C’est pourquoi on en sortira difficilement. Jamais on ne comprendra. » Il est donné une fois pour mort, s’en sort finalement – mais n’oubliera jamais : comment continuer à peindre le monde avec de belles couleurs vives après ça ? Après la boue et les horreurs…
D’autant que Derain, curieux et cultivé, se remet constamment en question, et passe rapidement d’une chose à l’autre. « Derain ne sait pas, ne peut pas exploiter ce qu’il fait surgir, c’est un aventurier de l’art, le Christophe Colomb de l’art moderne, mais ce sont les autres qui profitent des nouveaux continents », dira de lui la collectionneuse et écrivaine Gertrude Stein à la fin des années ’30.

Derain, toujours mobilisé dans l’armée d’occupation de la Rhénanie à Mayence, n’est libéré de ses obligations que le 10 mars 1919. Il rentre à Paris. Se brouille avec Vlaminck. Et accueille définitivement sa belle-sœur, Suzanne Géry, avec sa fille Geneviève (née en 1919), que Derain adorait (il la peindra une centaine de fois) et dont, avec Alice, il assumera l’éducation.
Pour le ballet La Boutique fantasque, de Diaghilev, animateur des Ballets russes, joué à Londres en juin 1919, il crée des marionnettes mécaniques. La création a lieu à Londres, cette expérience l’amène à concevoir de nombreux décors et costumes de ballets pendant les années 1920 et 1930 pour la scène. Il renouvelle son contrat avec la galerie Kahnweiler en 1920. En 1922, il expose ses tableaux à Stockholm, à Berlin, Munich et à New York. Paul Guillaume devient son marchand attitré en 1923. En 1924, il participe au premier film de Jean Renoir, La Fille de l’eau, dans le rôle du patron du café, avec Catherine Hessling en vedette et dont il a fait le portrait.

Sa réputation grandit encore lorsqu’il reçoit le prix Carnegie en 1928 pour une Nature morte, ce qui lui confère un grand prestige international et lui permet d’exposer dans le monde entier : à Londres, Berlin, Francfort, Düsseldorf, New York et Cincinnati. Entre 1925 et 1928, les prix des tableaux de Derain passent de 10 000 à 87 000 Francs. Célèbre figure des Années folles, cet homme de haute taille (1,83 m) collectionne les voitures (les Bugatti), les châteaux (à Chailly-en-Bière, à Parouzeau) et les conquêtes féminines (qu’Alice supporte, tant bien que mal). Il ressemble ainsi beaucoup à Picabia.
En 1929, il se fait construire une maison-atelier par l’architecte Zielensky au 5, rue du Douanier-Rousseau dans le 14e arrondissement de Paris, en face de chez Braque. Il étonne par son esprit pratique, il aime réparer les voitures, pratiquer la musique, jouer du piano ou de l’orgue, monter des maquettes d’avion ou tirer les cartes au tarot…
En 1931, un numéro spécial des Chroniques du Jour paraît : « Pour ou contre Derain ». Les critiques de cette époque le voient comme un touche-à-tout fantasque, velléitaire. Pour ses partisans, Derain devient le représentant d’une peinture classique de tradition française réaliste, aux références éclectiques et assumées. Sa palette est caractérisée par des couleurs brunes et des clairs-obscurs, ses natures mortes et nus féminins évoquent Courbet, ses paysages l’École de Barbizon ou Corot. Il est alors qualifié de « plus grand peintre français vivant », de « régulateur », loué par Élie Faure et André Salmon.
En 1934-35, Derain renforce ses liens avec un jeune peintre admirateur, Balthus, lequel exécute son portrait, qui se trouve aujourd’hui au MoMA de New York. Il se lie aussi d’amitié avec Alberto Giacometti.
Son activité d’illustrateur de 1932 à 1942 devient essentielle : Ovide, Oscar Wilde, Rabelais, Artaud.
En 1935, la Kunsthalle de Berne organise la première grande rétrospective de ses œuvres. En 1937, à l’occasion de l’Exposition universelle, une exposition de groupe est organisée au Petit Palais, à Paris. L’œuvre de Derain bénéficie d’une salle d’exposition particulière.
En 1938, Derain, avec Arp, Braque, Herbin, Picasso, participe au comité antinazi pour la défense d’Otto Freundlich, peintre et sculpteur allemand pionnier de l’abstraction, dont une des sculptures figure sur la couverture de l’exposition « L’Art dégénéré » (Entartete Kunst), à Munich.

Pendant l’exode de 1940, il fuit avec sa famille vers le sud, en Ariège, et y retrouve Braque. Sa maison de Chambourcy est occupée et pillée par l’armée allemande, en novembre 1940. Puis il revient à Paris et, pendant l’occupation allemande, il réalise des cartons de tapisseries. Il s’établit avec Alice rue de Varennes et installe André Charlemagne Derain, dit « Boby » (né en 1939), le fils qu’il a eu avec son modèle Raymonde Knaublich, et cette dernière, rue Vavin.
Derain refusera toute exposition publique dans la capitale pendant la durée de la guerre – il ne s’implique pas on plus dans la politique culturelle du gouvernement de Vichy. Néanmoins, en échange de la promesse de libération de prisonniers français et de récupérer sa maison de Chambourcy, il accepte une invitation d’artistes français pour une visite officielle en Allemagne en 1941, avec notamment Paul Landowski et son ami Maurice de Vlaminck, Kees van Dongen ou encore le sculpteur Paul Belmondo. Ce voyage organisé par la propagande allemande a un grand retentissement et sera reproché à ses participants. À la Libération, Derain est mis en cause en raison de sa participation à ce voyage. Le 3 octobre 1944, un collectif de « juges improvisés » se réunit sous la présidence de Picasso : Derain est exonéré des accusations portées contre lui. Un an plus tard, le comité national des artistes institué par les pouvoirs publics frappe néanmoins l’artiste d’une interdiction professionnelle d’exposer pendant un an. Derain n’acceptera jamais ce verdict et se retirera dans sa maison de Chambourcy, refusant toute manifestation publique de sa production. Là, il vit avec sa femme, sa belle-sœur, ainsi que sa nièce, son mari et leurs enfants (Geneviève s’est mariée en août 1943, avec Braque comme témoin), tout en travaillant sur des décors de ballets et d’opéras.

En 1947, il rencontre Edmonde Charles-Roux, journaliste à Vogue, de quarante ans sa benjamine, avec qui il noue une idylle. Elle pose régulièrement, voir par exemple le Portrait d’Edmonde de Charles-Roux au collier de perles. Avec elle, Balthus et Giacometti viennent souvent rendre visite au vieux maître. En 1949, la galerie de Berri lui rend hommage par une exposition. Marcel Duchamp écrit alors dans le catalogue de la Société anonyme, légué à la Yale University : « Derain fut constamment l’adversaire des théories. Il a toujours été un vrai croyant du message artistique, non falsifié par des explications méthodiques et appartient jusqu’à ce jour au petit groupe d’artistes qui “vivent” leur art ».
André Derain meurt à Garches, Hauts-de-Seine, en 1954, heurté par un véhicule. On retrouve dans son atelier, plusieurs documents inachevés d’un Traité de la peinture dont des notes sont publiées par la galerie Maeght, en 1957, dans sa revue Derrière le miroir, ainsi qu’un manuscrit-plaidoyer où il tente d’expliquer les pressions qui l’ont amené à accepter le voyage en Allemagne.

Le musée national d’art moderne à Paris lui consacre une rétrospective, du 11 décembre 1954 au 30 janvier 1955, sous le commissariat de Jean Cassou. Alberto Giacometti manifeste toujours son admiration pour Derain. « Depuis le jour, […] en 1936, où une toile de Derain vue par hasard dans une galerie — trois poires sur une toile se détachant sur un immense fond noir — m’a arrêté, m’a frappé. […] Les qualités de Derain n’existent qu’au-delà du ratage, de l’échec, de la perdition totale […] Derain est le peintre qui me passionne le plus. »
Son épouse Alice est morte le 20 juillet 1975, à 91 ans. Sa nièce Geneviève Taillade vend la maison de Chambourcy en 1989 ; la fille de celle-ci, Geneviève Taillade, dite « Javotte », petite-nièce du peintre est actrice (notamment au théâtre), chanteuse et présidente de l’association des amis d’André Derain.
Si l’œuvre de Derain est essentiellement picturale, il a également signé les décors et les costumes de nombreux ballets, illustré une trentaine de livres et réalisé des affiches. Il est également connu comme sculpteur. Une grande partie de son œuvre (80 peintures, 77 sculptures, des dessins, mais aussi des objets d’art primitif lui ayant appartenu), précédemment dans la collection Pierre et Denise Lévy, est présentée au musée d’art moderne de Troyes. Elle est représentée dans un nombre considérable de musées dans le monde et en France.
Derain est un acteur majeur de l’art moderne au début du XXe siècle. Co-inventeur du fauvisme, il a joué un rôle clé dans la naissance du cubisme avant d’influencer toute une partie de la peinture de l’entre-deux-guerre. Pas mal, pour un autodidacte…

Plus de tableaux fauves de Derain (et d’autres) ici.

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Une réponse à André Derain, Christophe Colomb de l’art moderne

  1. Pascale dit :

    Bravo pour votre blog que je découvre cette nuit ! C’est une véritable mine d’informations (et de reproductions, quelle merveille !) sur l’art. Merci pour ce partage. C’est formidable.

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