Bernard Buffet, le mal aimé

Bernard Buffet, né le 10 juillet 1928 à Paris et mort le 4 octobre 1999 à Tourtour, est un peintre français expressionniste, composant aussi bien des personnages que des figures, animaux, nus, paysages, intérieurs, natures mortes, fleurs. Aquarelliste, c’est également un peintre de décors de théâtre et un illustrateur.
Enfant de Charles et Blanche Buffet, il est issu d’un milieu cultivé de la petite bourgeoisie, allant à rebours de la légende selon laquelle il vivait dans une extrême pauvreté. Ses deux grands-pères sont militaires, l’un est passionné de dessin, et son père dirige une miroiterie.
Il est élevé dans le 17e arrondissement de Paris au no 29 de la rue des Batignolles où il commence à peindre et dessiner dès l’âge de dix ans. Renvoyé du lycée Carnot en 1939, il suit en 1942 les cours du soir de la ville de Paris place des Vosges, où Monsieur Darbefeuille l’initie au dessin. Il remporte le concours d’entrée de l’École nationale supérieure des beaux-arts en décembre 1943 à quinze ans, passant deux ans dans l’atelier du peintre Eugène Narbonne où il est déjà considéré comme très doué. Il s’y lie notamment d’amitié avec les peintres Maurice Boitel et Louis Vuillermoz. En 1945, il part travailler seul dans la chambre de bonne de l’appartement familial. En vacances à Saint-Cast-le-Guildo (Bretagne), il peint des tableaux de plage. À l’été 1945, sa mère ressent des maux de tête et meurt deux mois plus tard d’une tumeur au cerveau, ce dont Bernard Buffet ne se remettra jamais vraiment. En 1946, il expose son premier tableau, un autoportrait, au Salon des moins de trente ans à la Galerie des beaux-arts.

La gloire précoce

En 1947, il expose L’Homme accoudé au Salon des indépendants et en décembre a lieu sa première exposition particulière présentée par Pierre Descargues, à la Librairie des impressions d’art, organisée par Guy Weelen et Michel Brient. L’État, par l’intermédiaire de Raymond Cogniat, lui fait son premier achat pour le Musée national d’art moderne de Paris, la peinture Nature morte au poulet.
En avril 1948, il présente un tableau, Le Buveur au prix de la jeune peinture organisé à la galerie Drouant-David. Il n’obtient pas le prix, mais le docteur Maurice Girardin, un collectionneur d’art contemporain qui acquiert dix-sept de ses œuvres entre 1948 et 1953, défend sa peinture avec passion et attire l’attention d’Emmanuel David sur ce jeune peintre. Quelques mois après son échec, il est lancé par le tableau Deux hommes dans une chambre, qui obtient le Prix de la critique.
Quelques jours plus tard, Emmanuel David se rend dans l’appartement du 29 de la rue des Batignolles et propose à Bernard Buffet d’entrer dans sa galerie avec un contrat d’exclusivité. Ce contrat a par la suite été partagé avec Maurice Garnier.
En juin, à la galerie Saint-Placido à Paris, il obtient le Prix de la critique ex-aequo avec Bernard Lorjou, de vingt ans son aîné. En juillet, une exposition de ses œuvres aura lieu dans cette Galerie. Il expose La Ravaudeuse de filet au Salon d’automne.
En 1949 Pierre Descargues publie Bernard Buffet aux Presses littéraires de France. Bernard Buffet épouse Agnès Nanquette (1923-1976), une camarade des Beaux-Arts, dont il divorce l’année suivante. Un amateur d’art met un pavillon à Garches à sa disposition. Comme loyer, Bernard Buffet lui donne un tableau par trimestre.
En 1952 il reçoit le prix Antral.
En 1955, il obtient la première place au référendum organisé par la revue Connaissance des arts désignant les dix meilleurs peintres de l’après-guerre. Il peint les maquettes des décors et des costumes pour La Chambre argument de Georges Simenon qui devient son ami. Il achète la propriété de Manimes à Domont, près de Paris, mais la quittera l’année suivante.
En 1958, première rétrospective de son œuvre à la galerie Charpentier de Paris.

En mai 1958, le peintre Xavier Zevaco lui présente Annabel Schwob à Saint-Tropez, alors qu’il est déjà installé dans le succès. C’est le coup de foudre. Elle entretient alors plusieurs liaisons et Bernard vient de quitter Pierre Bergé, avec lequel il vivait depuis plusieurs années et qui gère sa carrière. Le 12 décembre 1958, Buffet épouse Annabel Schwob à Ramatuelle (Buffet devait la peindre inlassablement ; en 1961, l’une de ses expositions s’intitule « Trente fois Annabel Schwob »).
Son œuvre connaît alors un retentissement commercial inédit (en France mais aussi à l’étranger), Buffet étant salué comme le successeur artistique de Picasso – qu’il dépasse même en popularité -, sa fréquentation assidue des grandes figures de Saint-Germain-des-Prés et de ce que l’on nomme désormais la jet-set (Françoise Sagan, qui a publié Bonjour tristesse en 1954, ou les acteurs de la Nouvelle Vague comme Roger Vadim ou Brigitte Bardot, qui ont fait de Saint-Tropez leur capitale) le conduit à une forte exposition médiatique, dont on peut avoir du mal à juger aujourd’hui. Mais, à en croire Fabrice Hergott, directeur du Musée d’art moderne de Paris (et qui doit quand même savoir de quoi il parle), « aucun artiste n’a jamais été aussi populaire de son vivant que Buffet. Son travail a été vu et reconnu dans le monde entier. Aujourd’hui, nous pourrions le comparer à Jeff Koons ou à Takashi Murakami, mais aucun n’a atteint la popularité universelle de Buffet ».

La chute

Si cette popularité fait aujourd’hui rêver les jeunes artistes et contribue à leur bonne réputation autant qu’à l’excitation qu’ils procurent, dans les années ’50 en France, il est inconvenant, voire vulgaire, pour un peintre d’être aussi fréquemment en couverture de Paris Match (l’hebdomadaire est alors diffusé à presque deux millions d’exemplaires), et d’y figurer en outre pour son style de vie de dandy millionnaire plutôt que pour sa peinture. La France, contrairement aux États-Unis par exemple, s’est toujours méfiée des réussites insolentes et de ceux qui l’affichent un peu trop – on pardonne mal le succès quand il est trop ostentatoire. Dès lors, aux yeux et aux oreilles de la critique, qui le cantonne aux clowns tristes et aux bouquets de chardons qu’elle lui reproche de produire en série (c’est en partie vrai), le jeune homme mince et blond qu’il est encore devient moralement suspect.
Le tournant survient en 1956 lorsque Paris Match l’interviewe dans son hôtel particulier de Domont (qu’il n’habitera qu’un an) et le photographie avec sa Rolls. Le hiatus est flagrant entre sa peinture expressionniste si particulière, toute de lignes noires épaisses et anguleuses qui soulignent ses thèmes sombres, misère, crucifixion, aliénation, ambiguïté sexuelle, violence et guerre, et sa façon de vivre – la perception étant celle d’une sorte d’hypocrisie créatrice…
Et puis, surtout, en Hauts lieux on a décidé de promouvoir et de favoriser l’art abstrait – au détriment de l’art figuratif, placardisé. Ainsi, en mai 1958, André Malraux, futur ministre de la Culture, prononce, lors du festival de Cannes, un discours où il annonce la fin de la peinture figurative. Les artistes de ce que l’on a appelé la « Nouvelle école de Paris » (venus de divers horizons et pays, et pratiquant l’abstraction sous toutes ses formes, géométrique, lyrique, tachiste, informelle, gestuelle, matiériste) prennent le pouvoir.
Bernard Buffet, comme d’autres (Jean Hélion, par exemple), va en faire les frais, sacrifié sur l’autel de la soit-disant modernité, victime d’une « censure sournoise ». Et, peu à peu, disparaître des radars jusqu’à finir par être pratiquement oublié – sa mort, en 1999, passant presque totalement inaperçue.

Malgré tout, jusqu’au bout, Bernard Buffet, en vrai Don Quichotte de l’art figuratif, continue à peindre (« J’ai la foi des imbéciles, et j’en suis fier ! »), fournissant au moins une centaine de tableaux par an (il en aurait peint plus de huit mille – des toiles immenses pour les musées et galeries et des plus modestes pour décorer les intérieurs bourgeois), sans compter les dessins et les estampes – et exposant chaque année à la galerie Maurice Garnier (pendant plus de 50 ans, la galerie a organisé une exposition de peintures de Buffet le premier jeudi de février, avec à chaque fois un thème : la Passion du Christ, le Cirque, les Oiseaux, Annabel, la Corrida, le Japon, les Nus, les Natures mortes, les Autoportraits, les Paysages, Don Quichotte (tiens !?), les Bateaux, la Bretagne, les Clowns, etc. – et elle continue aujourd’hui encore à ne montrer que du Buffet ! Sacré exemple de fidélité et même de dévotion).

Perfectionniste du dessin et des couleurs, dominé par le besoin vital de peindre, il aura passé les trois quarts de sa vie à travailler comme un bagnard, dès l’âge de quinze ans, dans sa chambre d’étudiant pauvre (utilisant des toiles récupérées, des morceaux de draps cousus en ensemble), aux Batignolles, puis dans les ateliers des demeures de plus en plus fastueuses où il aura habité, de Manosque à la Bretagne, en passant par sa propriété de La Baume où il mourra. D’un tempérament secret et agressif, d’une hypersensibilité maladive, une enfance blessée marquée par l’absence du père et la mort prématurée d’une mère (à l’été 1945, elle meurt en deux mois d’une tumeur au cerveau, ce dont Bernard Buffet ne se remettra jamais), l’Occupation et la découverte des horreurs de la guerre alors qu’il n’est qu’un tout jeune adolescent, Buffet semblait porter sur ses épaules toutes les misères du monde. Le mal hante ses tableaux. Le désespoir les habite. De ses personnages maigres, réduits au squelette, aucun ne sourit jamais. Même ses clowns pleurent.

En 1997, les premiers symptômes de la maladie de Parkinson apparaissent et, le 4 octobre 1999, à 71 ans, ne pouvant plus peindre en raison de sa maladie, Bernard Buffet met fin à ses jours dans son atelier du Domaine de la Baume (un mas du XVIIIe siècle, avec des cascades, des rivières naturelles) près de Tourtour, dans le Var. Peu de temps avant, il a annoncé à son galeriste que le sujet de sa prochaine exposition annuelle sera la Mort, tout en ajoutant : « Pour le vernissage, je ne serai pas là ». Il peint alors, en partie à main nue (il ne peut plus tenir un pinceau), un ensemble de toiles représentant des squelettes affublés d’accessoires et de vêtements (une fraise autour du cou, un costume de guerrier ou d’évêque). Puis, sa dernière œuvre accomplie, il met fin à ses jours, s’asphyxiant dans un sac en plastique noir monogrammé de sa signature à la calligraphie si particulière.
Par autorisation spéciale du Président de la République française (Jacques Chirac), ses cendres sont dispersées par Annabel dans le parc de son musée japonais – ultime pied de nez à la France qui, après l’avoir adulé, l’a rejeté.

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