Soulages, 100 ans, 100 œuvres

En 2019, il y a environ 15 000 centenaires en France. Un sur six seulement est un homme. Parmi ceux-là, peu sont sans doute aussi célèbres que Pierre Soulages, qui fêtera ses 100 ans le 24 décembre 2019. Le maître de l’outrenoir est certainement l’artiste contemporain français le plus connu dans le monde. Et, malgré son âge avancé, il continue à peindre à un rythme soutenu !
Pierre Soulages, né le 24 décembre 1919 à Rodez dans l’Aveyron, est un peintre et graveur français associé depuis la fin des années 1940 à l’art abstrait. Il est particulièrement connu pour son usage des reflets de la couleur noire, qu’il appelle « noir-lumière » ou « outre-noir ». Il a réalisé plus de 1 700 toiles dont les titres sont le plus souvent composés du mot « peinture » suivi de la mention du format et de la date. Il est l’un des principaux représentants de la peinture informelle.

Les débuts

Pierre Soulages commence à peindre dans l’Aveyron, son pays natal avant de « monter à Paris » à dix-huit ans pour préparer le professorat de dessin et le concours d’entrée à l’École des beaux-arts. Admis en 1938 il est vite découragé par la médiocrité et le conformisme de l’enseignement et retourne à Rodez. Pendant ce bref séjour à Paris, il fréquente le musée du Louvre et voit des expositions de Cézanne et Picasso qui sont pour lui des révélations, l’incitant à se consacrer uniquement à la peinture.
Mobilisé en 1940, il est démobilisé dès l’année suivante. Début 1941, il s’installe en zone libre, à Montpellier, et fréquente assidûment le musée Fabre. En 1942, il prépare le professorat de dessin à l’École des beaux-arts de Montpellier où il rencontre sa future femme. Réfractaire au STO, il passe le reste de la guerre auprès de vignerons de la région qui le cachent.

Les Trente Glorieuses

En 1946, Soulages s’installe dans la banlieue parisienne et se consacre désormais entièrement à la peinture, commençant par des toiles abstraites où, utilisant le brou de noix, le noir domine. Ses toiles étant refusées au Salon d’automne 1946 il les expose au Salon des Surindépendants en 1947, où ses toiles sombres détonnent au milieu des autres, très colorées : « Avec cela, vous allez vous faire beaucoup d’ennemis », le prévient alors Picabia. Il trouve un atelier près de Montparnasse ; il occupera dès lors plusieurs ateliers dans la capitale ainsi qu’à Sète.
À partir de 1948, il participe à des expositions à Paris et en Europe.
En mai 1949, il obtient sa première exposition personnelle à la galerie Lydia Conti à Paris ; il expose également à Munich ainsi qu’à la galerie Betty Parsons de New York, en compagnie de Hans Hartung et Gérard Schneider, pour l’exposition intitulée Painted in 1949, European and American Painters. De 1949 à 1952, Soulages réalise aussi trois décors de théâtre et ballets et ses premières gravures à l’eau-forte à l’atelier Lacourière.
En 1950, il figure dans des expositions collectives à New York, Londres, São Paulo, Copenhague. D’autres expositions de groupe présentées à New York voyagent ensuite dans plusieurs musées américains. Dès le début des années 1950, ses toiles commencent à entrer dans les plus grands musées du monde comme la Phillips Memorial Gallery à Washington, le Musée Guggenheim et le MoMA de New York, la Tate Gallery de Londres, le Musée national d’Art moderne de Paris, le Musée d’Art moderne de Rio de Janeiro, etc.
En 1960 ont lieu ses premières expositions rétrospectives à Hanovre, Essen, puis en 1961 à Zurich et La Haye. De nombreuses autres suivent, à Houston en 1966, Montréal en 1968, ou comme l’exposition itinérante Trente créateurs organisée en France en 1975-1976 avec Alechinsky, Debré, Hartung, Heaulmé, Matta, Mušič, Pignon.

L’outrenoir

En , lors d’un travail sur un tableau, Soulages ajoute et retire du noir pendant des heures. Ne sachant plus quoi faire, il quitte l’atelier, désemparé. Lorsqu’il y revient deux heures plus tard « le noir avait tout envahi, à tel point que c’était comme s’il n’existait plus ». Cette expérience marque un tournant dans son travail. La même année, il expose au Centre national d’art et de culture Georges-Pompidou ses premières peintures monopigmentaires, fondées sur la réflexion de la lumière sur les états de surface du noir, appelé plus tard « outre-noir ». À partir de là, ses tableaux, souvent déclinés en polyptyques, vont faire appel à des reliefs, des entailles, des sillons dans une matière noire épaisse qui créent à la fois des jeux de lumière et de couleurs. Car ce n’est pas la valeur noire elle-même qui est dès lors le sujet de son travail, mais bien la lumière qu’elle révèle et organise.
L’outrenoir permet à Soulages une grande variété d’effets : utilisation de couleurs comme le brun ou le bleu, mêlées au noir ; utilisation du blanc en contraste violent avec le noir ; utilisation, après 2004, de l’acrylique, qui permet des effets de matière beaucoup plus importants et donne la possibilité de contrastes mat/brillant ; etc.
Entre 1987 et 1994, il réalise 104 vitraux, en collaboration avec l’atelier de Jean-Dominique Fleury à Toulouse, pour l’église abbatiale Sainte-Foy de Conques.
Pierre Soulages est le premier artiste vivant invité à exposer au musée de l’Ermitage de Saint-Pétersbourg, puis à la galerie Tretiakov de Moscou (2001).
Aujourd’hui, plus de 230 de ses œuvres se trouvent dans 110 musées de par le monde.

Musée Soulages

L’artiste a déposé lui-même la première pierre de ce musée le 20 octobre 2010. Son inauguration a lieu le 30 mai 2014. Ce musée abrite à Rodez, la ville natale du peintre, la plus grande collection au monde des œuvres de Soulages, celui-ci en ayant légué en 2005 plus de 500, regroupant toutes les techniques employées au cours de sa carrière : peintures, travaux sur papier, eaux-fortes, sérigraphies, lithographies ainsi que les ébauches des travaux des vitraux de l’abbaye de Conques. Cette donation est complétée en 2012. Le musée consacre également 500 m2 de son espace d’expositions temporaires à d’autres artistes.

Une cote toujours plus élevée

Le tableau actuellement le plus cher de l’artiste, Peinture, 200 x 162 cm, 14 mars 1960 (ci-contre), a été adjugé chez Tajan à Paris il y a seulement quelques jours (le 27 novembre 2019) à 9,6 millions d’euros. L’estimation de départ était comprise entre 4 et 6 millions d’euros. Cette œuvre, noire et or, bel exemple de la technique de raclage initiée par l’artiste à la fin des années 1950, créant des superpositions de couleurs et des transparences, provient de la collection personnelle du directeur du musée Guggenheim de New York de 1952 à 1960, qui fut l’un des « découvreurs » de Soulages en 1948, début d’une longue amitié et de la reconnaissance dont a bénéficié le peintre aux États-Unis, avant même celle qu’il a connue en France.
Ce tableau bat de peu le précédent record, datant de tout juste un an, pour Peinture 186 x 143 cm, 23 décembre 1959, vendu 9,26 millions d’euros par Christie’s New York. Un tableau noir et rouge cette fois. Un autre tableau noir et rouge, très semblable, Peinture 146 x 114 cm, 6 mars 1960, s’est vendu 6,48 millions d’euros en 2019. En 2017, un tableau cette fois noir et bleu, Peinture 162 x 130 cm, 14 avril 1962, avait été vendu 6,1 millions d’euros par Sotheby’s Paris. Quatre œuvres de la même époque, celle de la maturité de l’artiste, au tournant des années 1960, quand le noir dialoguait avec d’autres couleurs. Pour sa période plus récente (à partir des années 1980), la plus connue du grand public, celle où l’outrenoir dialogue avec la lumière, l’œuvre la plus chère est actuellement Peinture 222 x 222 cm, 15 mai 1987, vendue 3,3 millions d’euros en 2019.
Le 26 juin 2013, après que sa toile, Peinture, 21 novembre 1959, se soit vendue à 4,3 millions de livres (5,1 millions d’euros) à Londres, Soulages était déjà devenu l’artiste français vivant le plus cher aux enchères.
Cette envolée des prix des œuvres de Soulages sur le marché de l’art est liée à la reconnaissance internationale dont il jouit depuis quelques années. La proximité de son centenaire n’y est certainement pas étranger non plus. Mais nul doute qu’après sa mort (le plus tard possible), les prix continueront de monter. Car les chiffres s’envolent quand les artistes sont devenus des légendes : Nicolas de Staël 20 millions, David Hockney 89 millions, Paul Cézanne 250 millions, Paul Gauguin 300 millions de dollars. Le tableau le plus cher du monde est un (supposé) Léonard de Vinci : le Salvator Mundi vendu 450 millions de dollars en 2017 (si on ne parle que des tableaux à vendre car La Joconde est estimée entre un et deux milliards d’euros)… Soulages a donc encore une belle marge de progression.

À noter que, du 11 décembre au 9 mars 2020, le musée du Louvre consacre une exposition à Pierre Soulages. Événement très rare car ils ne sont que deux artistes a avoir eu un tel honneur de leur vivant : Picasso et Chagall, pour leurs 90 ans (ils sont morts respectivement à 91 et 97 ans). Excusez du peu.

La galerie

Voici une sélection d’œuvres de Pierre Soulages, de 1946 à 2019. 100 œuvres pour fêter ses 100 ans.

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