La double exposition de Munich 1937

La double exposition de Munich 1937

Le 19 juillet 1937, deux expositions officiellement parrainées par le parti nazi s’ouvrent à Munich : Entartete Kunst, (l’exposition d’art dégénéré), présente l’art moderne dans une installation délibérément chaotique accompagnée d’étiquettes diffamatoires qui encouragent le public à se moquer ; en face, la Große Deutsche Kunstausstellung (Grande exposition d’art allemande) fait en revanche sa première au milieu de beaucoup d’apparat. Cette exposition, qui se tient au tout nouveau palais Haus der deutschen Kunst (Maison de l’art allemand), présente le travail d’artistes officiellement approuvés tels qu’Arno Breker ou Adolf Wissel. Une exposition abrutissante soigneusement limitée aux familles paysannes allemandes idéalisées, aux nus kitschs et aux scènes de guerre héroïques. Mais ce spectacle est un flop et la fréquentation est faible. Les ventes sont encore pires et Hitler finit par acheter la plupart des œuvres pour le gouvernement. Au bout de quatre mois, Entartete Kunst a attiré plus de deux millions de visiteurs, près de quatre fois plus que la Große deutsche Kunstausstellung (ces deux expositions étaient gratuites mais, pour les « protéger », les enfants n’étaient pas autorisés à voir l’art dégénéré).
Restées visibles jusqu’au 30 novembre, ces deux expositions vont ensuite voyager dans onze autres villes d’Allemagne et d’Autriche jusqu’en 1941.

L’exposition d’art allemand

L’art du Troisième Reich se caractérise par un style de réalisme romantique basé sur des modèles classiques. Tout en interdisant les styles modernes comme dégénérés, les nazis promeuvent des peintures traditionnelles et qui exaltent les valeurs « sang et sol » de pureté raciale, de militarisme et d’obéissance. D’autres thèmes populaires de l’art nazi sont le Volk (peuple) à l’œuvre dans les champs (pas une seule peinture dans l’exposition de 1937 ne montre la vie urbaine ou industrialisée), un retour aux vertus simples du Heimat (amour de la patrie), les vertus viriles de la lutte nationale-socialiste et la louange des activités féminines de procréation et d’éducation symbolisé par la phrase Kinder, Küche, Kirche (enfants, cuisine, église).
Les images des hommes, et encore plus des femmes, sont fortement stéréotypées, avec la perfection physique requise pour les peintures de nus. Il n’était pas vraiment question de « réalisme  », terme rarement utilisé, les artistes devaient créer une image idéale, pour l’éternité. Les femmes sont donc mère ou épouse et les hommes ouvrier, paysan ou soldat. 

Les possibilités monumentales de la sculpture offraient une plus grande expression matérielle des théories du nazisme. En tant que tel, le mâle nu était la représentation la plus courante de l’aryen idéal. La grande exposition d’art allemand a donc favorisé le genre sculpture au détriment de la peinture. On put ainsi voir quelques peintures d’Ernst Liebermann, Adolf Wissel (peintre officiel du IIIe Reich), Adolf Ziegler (son fameux triptyque, Les quatre éléments, était accroché au préalable dans le salon d’Hitler) ou Elk Eber, et beaucoup de sculptures « héroïques » d’Arno Breker, Georg Kolbe ou Josef Thorak, par exemple – sans oublier plusieurs bustes ou portraits du Führer ! C’est Heinrich Hoffmann, le photographe d’Hitler, qui a choisi les œuvres.
À propos de cette exposition, Hitler déclaré : « Le premier objectif de notre nouvelle création artistique allemande […] a sûrement été atteint. De façon similaire à la récupération de l’art architectural qui a commencé ici à Munich, ici aussi a commencé la purification dans le domaine de la peinture et de la sculpture, qui avait peut-être été encore plus dévastée. Toute l’escroquerie d’un art décadent ou pathologique a été balayée. Un niveau commun décent a été atteint. Et cela signifie beaucoup. Ce n’est qu’à partir de cela que le génie véritablement créatif peut naître. »… Créativité que vous allez maintenant pouvoir « admirer » :

 

L’exposition d’art dégénéré

Au cours des années 1910 et 20, l’Allemagne était devenue un centre majeur de l’art d’avant-garde. Ce fut ainsi le berceau de l’expressionnisme dans la peinture et la sculpture, les compositions musicales atonales d’Arnold Schoenberg et l’œuvre influencée par le jazz de Paul Hindemith et Kurt Weill (les centres urbains allemands des années 20 et 30 bourdonnaient de clubs de jazz, de cabarets et de musique d’avant-garde). Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene et Metropolis de Fritz Lang ont apporté l’expressionnisme au cinéma. Sans parler de toutes ces autres innovations du début du XXe siècle artistique que furent le fauvisme, le cubisme, dada et l’art abstrait, mais qui n’étaient pas encore, loin de là, universellement appréciées : la majorité de la population en Allemagne, comme ailleurs, goûtaient peu ces nouveautés que beaucoup ressentaient comme élitistes, moralement suspectes et trop souvent incompréhensibles.

Du coup, on retrouve dans l’exposition « Entartete Kunst » presque tous les grands artistes modernes nationaux, Nolde (adhérant avec conviction au parti nazi dès 1934, apprécié par Goebbels, il sera néanmoins tenu en suspicion par le régime, expulsé de l’Académie des arts et interdit de peindre), Baumeister, Beckmann, Corinth, Dix, Ernst, Felixmüller, Griebel, Grosz, Kirchner (32 œuvres), Schmidt-Rottluff, Mueller, Marc, Klee (17 œuvres), Schwitters, Feininger, Freundlich, Kandinsky (russe, il prend la nationalité allemande en 1927 mais est déchu en 1933 ; il restera apatride jusqu’en 1939 où il obtient la nationalité française), Lehmbruck, Barlach, Belling (en 1937, Dreiklang était exposée côté Entartete Kunst tandis que sa sculpture plus traditionnelle du boxeur allemand Max Schmeling était présentée simultanément en face ; lorsque les autorités ont réalisé la coïncidence, les pièces d’« art dégénéré » de Belling ont été discrètement retirées), etc., et quelques étrangers, Ensor, Chagall, Kokoschka (considéré comme le plus dégénéré de tous, ennemi hitlérien n°1 de l’art), Jawlensky, Mondrian, Metzinger, figurant à coté d’œuvres de malades mentaux auxquels ils sont comparés. Le tout dans une mise en scène volontairement surchargée, désordonnée, compliquée, travaillée de façon à provoquer dégoût et rejet du public.
Si, pour les nazis, l’art dégénéré était le produit des juifs et des bolcheviks, moins d’une dizaine des 112 artistes présentés étaient en fait juifs (Adler, Katz, Meidner, Wollheim, Chagall, Segall, Feibusch, Freundlich). L’exposition (environ 700 œuvres, choisies parmi les 16 000 à 20 000 pillées dans une quarantaine de musées allemands, mais aussi dans des collections privées juives) était divisée en différentes salles, plus ou moins par catégorie – art blasphématoire (salle 1), art d’artistes juifs (salle 2) ou communistes, art qui critiquait les soldats allemands, art qui offensait l’honneur des femmes allemandes (salle 3). Une des pièces présentait des peintures entièrement abstraites et était étiquetée « la salle de la folie ». L’idée de l’exposition n’était pas seulement de se moquer de l’art moderne, mais d’encourager les spectateurs à le voir comme le symptôme d’un complot diabolique contre le peuple allemand (ainsi, pour chaque œuvre était indiqué le prix d’achat afin de susciter l’aversion du public dans le contexte économique difficile des années 1920). Les conservateurs se sont donné beaucoup de mal pour faire passer le message, embauchant même des acteurs pour se mêler à la foule et critiquer les œuvres.
Le comité de sélection des œuvres d’art était notamment composé du peintre Adolf Ziegler, très apprécié par Hitler. Le succès fut immense mais on ne sait si le public était venu admirer ou détester – et ce qu’il en a pensé. Pour ma part j’y vois l’une des plus fantastique exposition de l’histoire ; je vous laisse juger sur pièce (tout n’est pas présent dans ma galerie ci-dessous – étaient aussi montrés des dessins, affiches, gravures, livres, etc. -, mais je pense que la plupart des tableaux y sont, et une bonne partie des sculptures, y compris des œuvres détruites ou perdues dont il reste parfois des photos noir et blanc) :

 

Pour cette exposition, le comité formé par Goebbels devait réquisitionner des œuvres représentatives des mouvements d’avant-garde allemands à partir de 1910. En fait, le comité va finalement regrouper sous le terme d’« art dégénéré » des œuvres plus précoces et ne pas se limiter aux œuvres allemandes. L’art dégénéré selon les nazis englobe ainsi finalement la plupart des courants post-impressionnistes et les précurseurs de ces mouvements : Munch, Van Gogh, Gauguin ou Cézanne. Ils sont finalement ici très proches de la définition originelle de l’expressionnisme. Les nazis s’inscrivent par conséquent dans un courant anti-moderniste qui existait déjà avant la Première Guerre mondiale (et que l’on a pu voir également en Italie, par exemple).
Cette politique d’assainissement avait commencé dès l’automne 1933, les œuvres de Die Brücke, du Blaue Reiter, de Lieberman, von Marées ou Grosz disparaissant progressivement des musées. Avant que les institutions ne soient mises au pas, même si certains musées résistent. Mais les réquisitions d’œuvres continueront après 1937. On estime qu’environ 16 000 peintures, dessins, gravures et sculptures ont ainsi été entreposées en Allemagne : 1 000 pièces de Nolde, 700 de Haeckel, 600 de Schmidt-Rottluff et Kirchner, 500 de Beckmann, 400 de Kokoschka, 300 à 400 de Hofer, Pechstein, Barlach, Feininger et Otto Muller, 200 à 300 de Dix, Grosz et Corinth, 100 de Lehmbruck, ainsi que des Cézanne, Picasso, Matisse, Gauguin, Van Gogh, Braque, Pissarro, Dufy, Chirico et Max Ernst. 
En juin 1938, Hitler libére l’État de toute obligation en cas de demande d’indemnités pour les pièces confisquées et une commission d’exploitation et de vente est créée. 125 pièces sont ainsi vendues aux enchères à Lucerne en Suisse en 1939. D’autres sont récupérées par des collectionneurs nazis comme Goebbels ou Hildebrand Gurlitt. Certaines œuvres n’auront pas cette chance : sur les conseils d’Hoffmann et avec l’accord de Goering, plus de mille tableaux et sculptures entassées dans la Copernicusstraße sont brûlées dans un gigantesque bûcher le 20 mars 1939. Seules les œuvres entassées dans les salles du château de Niederschönhausen à Berlin sont épargnées.
Et ce n’était que le début d’un vaste travail de pillage et de destruction qui concerna toute l’Europe pendant la Seconde Guerre mondiale…
[ Vous trouverez ici un article un peu plus poussé sur cette exposition. ]

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