Quelques peintres indiens plus en détail

Quelques peintres indiens plus en détail

Voici la suite de mon article sur la peinture indienne avec un zoom sur  quelques peintres importants.

Amrita Sher-Gil

Vu d’Europe, Amrita Sher-Gil est certainement LA figure iconique et emblématique de la peinture indienne de cette première moitié de siècle. Elle naît à Budapest en 1913 d’un aristocrate sikh, linguiste (et photographe : on lui doit, notamment, de nombreuses photos de sa fille) et d’une chanteuse d’opéra juive hongroise – un milieu cosmopolite préoccupé d’art et de savoir. Sa mère vient en Inde comme demoiselle de compagnie de la princesse Bamba Sutherland mais Amrita passe la majeure partie de sa petite enfance à Budapest, notamment durant la Première Guerre mondiale. En 1921, sa famille déménage à Summer Hill, dans les faubourgs de Shimla, en Inde. Elle commence à apprendre la peinture formellement à huit ans. À seize, elle navigue vers l’Europe avec sa mère pour se former comme peintre à Paris, d’abord à l’académie de la Grande Chaumière, puis à l’atelier de Lucien Simon et à l’École des beaux-arts, de 1930 à 1934. Elle réalise surtout des portraits (dont une quarantaine d’autoportraits de facture variée où elle parait se jouer de ses diverses personnalités, s’éloignant progressivement des canons de la beauté féminine classique pour crânement imposer la sienne) dans un style proche du postimpressionnisme (influence du Gauguin de Tahiti, avec ses aplats de couleurs vives, qu’elle admire) et du réalisme d’entre-deux-guerres, nettement marqués par l’influence des modes occidentales, en particulier celles pratiquées dans les cercles bohèmes de Paris, dans le début des années trente (où, belle, franche, dépensant sa vie sans compter et sans tabous, ouvertement bisexuelle, Amrita se fait facilement sa place). À l’âge de 20 ans, Sher-Gil maîtrise les styles de peinture européens formels, ce qui lui vaut une médaille d’or au Grand Salon en 1933 pour l’huile sur toile « Young Girls ».
À partir de 1934, son style est plus dépouillé et plus introspectif, elle s’interroge sur son identité, sur sa culture, sur les traditions de l’art indien, et décide de revenir en Inde : « L’Europe appartient à Picasso, Matisse, Braque et beaucoup d’autres, l’Inde n’appartient qu’à moi ! ». Elle y peint les rythmes tranquilles de l’Inde rurale, excluant tout représentation d’elle-même, se concentrant sur la vie paysanne, la vie des femmes et des hommes humbles. En 1941, quelques jours avant l’ouverture de sa première grande exposition personnelle à Lahore – et alors qu’elle est en train de devenir l’icône de la jeune génération des peintres de l’Inde -, elle tombe gravement malade et glisse dans le coma. Elle décède le 6 décembre 1941 – elle n’avait que 28 ans. Son corps est incinéré, ses cendres dispersées.

L’art de Sher-Gil a influencé des générations d’artistes indiens, de Syed Haider Raza à Arpita Singh, et sa représentation du sort des femmes a fait de son art un phare pour les femmes en Inde et à l’étranger. Le gouvernement de l’Inde a déclaré ses travaux comme trésors d’art national, et la plupart d’entre eux sont logés dans la galerie nationale d’art moderne à New Delhi.
Il est tentant de comparer Amrita Sher-Gil à Frida Kahlo : leurs nombreux autoportraits, une certaine ressemblance physique, leur métissité (Frida Kahlo est née d’une mère Indienne et d’un père Allemand), des personnalités fortes, en avance sur leur temps (Frida Kahlo est née en 1907), à la fois en tant que femmes (elles étaient libres, émancipées, toutes deux bisexuelles) et en tant qu’artistes. Elles n’ont toutefois pas eu du tout la même vie. Même si elle est morte plus jeune, celle d’Amrita Sher-Gil fut bien plus agréable, frivole, gaie, et sa peinture en est le reflet, quand celle de Frida Kahlo est bien plus âpre, comme le fut sa vie, lutte sans fin contre la douleur…

Voici une sélection d’œuvres d’Amrita Sher-Gil, de 1925 à 1941.

Maqbool Fida Husain

M. F. Husain, artiste peintre célèbre né en 1915 dans une famille musulmane, est aussi cinéaste, réalisateur, producteur et scénariste, à l’occasion. D’après le magazine Forbes, il est le Picasso de l’Inde (avis pour le moins très exagéré).
Husain a pris goût à l’art en étudiant la calligraphie pendant qu’il séjournait dans une madrasa à Baroda, avant de développer ses compétences en peinture dans les années 1930, en peignant des panneaux d’affichage pour l’industrie cinématographique de Bollywood en pleine croissance. En 1947, il est l’un des fondateurs du Progressive Artists’ Group.
Sa première exposition personnelle a lieu en 1952 à Zürich. En 1964, il expose à la Maison de l’Inde à New York, avant d’être invité spécial avec Picasso à la Biennale de São Paulo en 1971.
Après une longue carrière, son travail a connu la controverse en 1996, alors qu’il a 81 ans, à la suite de la publication dans un magazine de peintures de divinités hindoues représentées nues, pourtant produites dans les années 1970 (ce qui rappelle tristement l’histoire des caricatures de Charlie Hebdo et prouve, si besoin était, que les « susceptibilités religieuses » ne sont pas l’apanage des seuls musulmans, ni même des seules religions monothéistes). Plaintes, dégradations d’œuvres, menaces de mort… L’artiste quitte finalement le pays en disant « les choses sont devenues légalement si compliquées qu’on m’a conseillé de partir ».
Il est mort à Londres le 9 juin 2011 à 95 ans. Il aurait produit environ 40 000 peintures au cours de sa longue carrière.

Voici une sélection d’œuvres de Maqbool Fida Husain, de 1950 à 2011.

Syed Haider Raza

Syed (ou Sayed) Haider Raza, né en 1922 à Barbara (Inde) et mort en 2016 à Delhi, est un peintre contemporain indien. Il entre à l’école des beaux-arts de Nagour puis à la Sir JJ school of arts de Bombay. En 1947, il est l’un des fondateurs du Progressive Artists’ Group. En 1950, Syed Raza obtient une bourse du gouvernement français et se rend à Paris, où il étudie à l’école nationale supérieure des beaux-arts jusqu’en 1953. Sa première exposition personnelle a lieu en 1958 à la galerie Lara Vincy à Paris. En 1959, il épouse l’artiste française Janine Mongillat. À partir de là, il partage son temps entre Paris, Gorbio (Alpes-Maritimes) et son pays d’origine.
Il a reçu la Padma Shri (décoration civile attribuée par le gouvernement indien à ceux qui se sont distingués dans divers domaines tels que les arts, l’éducation, l’industrie, la littérature, les sciences ou le sport) du Président indien en 1981.
« Sur la scène artistique, Raza, occupe une place exceptionnelle ; par son enfance, sa première formation artistique, sa vaste culture […] il appartient à son pays d’origine. Par ses attaches de quarante années de vie passées en France, il est de France, de l’école dite “de Paris”, qui a su intégrer des artistes venus de tous les horizons de la planète. […] Peu à peu s’est précisée, à travers les années, non point une « imagerie » sacrée, tels les diagrammes abstraits de forces ou les supports visuels de méditation, mais une œuvre plastique à part entière. Le Bindu, le Grand point Noir est bien ce d’où naît la genèse de la création, d’abord la lumière, puis les formes et les couleurs, mais aussi les vibrations, l’énergie, le son, l’espace, le temps. » — Pierre Gaudibert, ancien directeur du Musée d’art moderne de la Ville de Paris et du Musée des arts d’Afrique et d’Océanie.

Voici une sélection d’œuvres de Syed Haider Raza, de 1949 à 2015.

Francis Newton Souza

F. N. Souza a été le premier artiste indien post-indépendance à obtenir une grande reconnaissance en Occident.
Il naît en 1924 de parents d’origine catholiques romains à Goa, qui est alors une colonie portugaise (annexée en 1961). En 1929, après avoir déménagé à Mumbai (anciennement Bombay) avec sa mère veuve, il survit à une attaque de variole qui le laisse marqué à vie.
Souza étudie à la Sir JJ School of Art de Bombay mais est expulsé en 1945 pour son soutien au mouvement Quit India (mouvement lancé par le Mahatma Gandhi le 9 août 1942). Souza rejoint le Parti communiste indien en 1947. Cette même année, il est membre fondateur du Bombay Progressive Artists’ Group (avec Syed Haider Raza, Maqbool Fida Husain et Manishi Dey), qui encourage les artistes indiens à participer à l’avant-garde internationale.
En 1948, les peintures de Souza sont présentées lors d’une exposition à la Burlington House de Londres. En 1949, Souza s’installe à Londres, où il arrive avec seulement quinze livres en poche, en dépensant déjà dix en matériaux et en peinture, ne gardant que cinq livres pour la nourriture et le logement. Dans un premier temps, il travaille comme journaliste tandis que Maria Figueiredo Souza, sa femme (ils se sont rencontrés en 1945, mariés deux ans plus tard), a un deuxième emploi le soir, comme femme de chambre à l’hôtel Connaught, pour payer les peintures, les cigarettes et la bière de son mari (comme le raconte Shelley, leur fille) ! Maria le quitte d’ailleurs en 1955, ce qui ne l’empêchera pas de rester une fervente croyante en son art tout au long de sa vie.
Mais FN Souza est prêt à tout sacrifier pour son art – et même sa fille ne peux s’empêcher d’admirer une telle ténacité. Qui finit par porter ses fuits : l’Institut des Arts Contemporains inclus son travail dans une exposition de 1954. Le succès survient après la publication en 1955 d’un essai autobiographique Nirvana of a Maggot (où il parle de lui comme d’un  « asticot » !) dans le magazine de Stephen Spender, Encounter. Spender présente alors Souza au marchand d’art Victor Musgrave, le propriétaire de Gallery One. L’exposition de 1955 dans sa galerie ne désemplit pas. Sa carrière est lancée et  se développe alors régulièrement.
À partir de 1967, il s’installe à New York ; il est retourné en Inde peu de temps avant sa mort. Le poète et artiste Srimati Lal était son partenaire pendant ses derniers jours. Souza est décédé le 28 mars 2002 et a été enterré au cimetière de Sewri à Mumbai.

Le style de Souza est délibérément éclectique, voire iconoclaste, de caractère essentiellement expressionniste (mais aussi s’inspirant du mouvement Art Brut d’après-guerre et d’éléments du néo-romantisme britannique), se confrontant aux aspects destructeurs de la société, que ce soit l’hypocrisie de l’Église, la corruption des classes supérieures ou la répression de la sexualité. En n’hésitant pas à faire des peintures clairement érotiques, il ne fait que suivre une tradition indienne que l’on trouve aussi bien dans les représentations sculpturales des temples de Khajurâho (site touristique sans doute le plus visité, de toute l’Inde et qui figure au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1986) et Konârak que dans les fresques d’Ajantâ (29 grottes artificielles bouddhistes, creusées dans du basalte dur, décorées de peintures et de sculptures remarquables et classées au patrimoine mondial de l’humanité).

En 2008, sa peinture « Naissance » (1955) établit un record de vente aux enchères comme étant la peinture indienne la plus chère vendue jusque-là en partant pour 2,5 millions de dollars américains (Rs 11,3 crore) à une vente chez Christie’s (l’acheteuse étant Tina Ambani, une actrice de Bollywood). En 2015, ce tableau est revendu, toujours chez Christie’s, à New York, pour plus de 4 millions de dollars, cette fois.

Voici une sélection d’œuvres de Francis Newton Souza, de 1944 à 1998.

Gulam Rasool Santosh

Ghulam Rasool Santosh, né en 1929, également connu sous le nom de G. R. Santosh, est un éminent peintre et poète indien du Cachemire.
Il abandonne l’école après la mort de son père et prend des petits boulots comme l’écriture, la peinture d’enseignes, le tissage de la soie et le blanchiment des murs. Néanmoins, en 1950, il rejoint la Progressive Arts Association au Cachemire, formée à la suite des efforts de l’artiste S. H. Raza pour mobiliser les peintres du Cachemire.
En 1954, il obtient une bourse pour étudier les beaux-arts auprès d’un célèbre peintre indien, N. S. Bendre, dans la ville de Baroda. À peu près au même moment, il fait ce qui était considéré comme inacceptable dans la société conservatrice du Cachemire – il épouse son amour d’enfance, Tosha, qui est une Pandit du Cachemire (hindoue, tandis que lui est musulman), et prend également son nom, Santosh.
Au début des années 1960, Santosh étudie l’art tantrique (mystique) et le shaivisme du Cachemire (une secte d’adeptes de Shiva). En 1964, il adopte ce style pour créer certains des meilleurs exemples de peintures tantriques modernes.
G. R. Santosh a également écrit des pièces de théâtre, de la poésie et des essais en kashmiri. Il est mort en 1997.

Voici une sélection d’œuvres de Gulam Rasool Santosh, de 1955 à 1995.

Bhupen Khakhar

Bhupen Khakhar (1934 – 2003) est l’un des principaux artistes de l’art contemporain indien, avec ses peintures ou ses aquarelles narratives et souvent autobiographiques – d’un format presque toujours carré. Il était membre du groupe Baroda et a acquis une reconnaissance internationale pour son travail.
Atul Dodiya, son ami et collègue peintre (né en 1959), en parle ainsi : « Expert-comptable diplômé, il a travaillé dans un cabinet et a étudié la critique d’art à l’Université MS de Baroda. En tant qu’artiste autodidacte, il n’a jamais imaginé en faire une carrière et son style était plutôt d’un peintre du dimanche au départ. Il connaissait et admirait le travail des premiers maîtres italiens comme Giotto, Massacio, Lorenzotti, des maîtres hollandais, dont Rembrandt et Rubens, ou des grands artistes modernes Picasso et Matisse – mais il n’a jamais essayé d’être autre chose que lui-même, ni suivi aveuglément les tendances.
Bhupen n’a pas eu beaucoup de reconnaissance quand il a commencé. Les gens se moquaient de son travail et se moquaient de son style maladroit et étrange. Mais il n’a jamais été dérangé par les critiques. Il a peut-être paru naïf, mais il était très conscient de la façon dont il était perçu. Bhupen ne se souciait pas trop du succès commercial ; il peignait pour lui-même et abordait l’art d’une manière plus détendue, contrairement à ses contemporains. Ce n’était pas un peintre conscient de lui-même qui devait travailler dans la solitude. L’art était important, mais la vie était tout aussi importante.

Bien qu’il ait grandi dans le quartier de la classe moyenne gujarati de Khetwadi à Bombay, Bhupen préférait la vie de petite ville que Baroda offrait.
Il a vraiment pris son envol en tant qu’artiste lorsqu’il a été invité à enseigner à Londres dans les années 70. Il a vécu avec le peintre britannique Howard Hodgkin et a finalement trouvé la libération de la double vie qu’il vivait en Inde. Seuls ses amis proches savaient qu’il était gay mais, après son passage à Londres, il est devenu plus ouvert sur son homosexualité. Il fut probablement le premier artiste indien à sortir du placard. Cela a influencé son sujet et a ajouté une autre dimension à son travail, encore plus personnel. Ses compagnons figuraient souvent dans ses peintures. Grâce à son art, il est devenu la voix de la communauté gay longtemps ostracisée de l’Inde et son contenu est devenu beaucoup plus explicite.
En 2002, le musée Reina Sofia de Madrid a organisé une grande rétrospective de l’œuvre de Bhupen. Ce fut un grand honneur pour un artiste indien. »
Bhupen Khakhar est mort en 2003, après une longue bataille contre le cancer de la prostate. Il est clairement mon artiste indien préféré et me fait beaucoup penser à David Hockney, ce qui, de ma part, est le plus beau des compliments.

Voici une sélection d’œuvres de Bhupen Khakhar, de 1965 à 2003.

Arpita Singh

Arpita Singh, née en 1937 dans l’actuel Bangladesh, peint avec talent depuis plus de 60 ans. Elle a obtenu son diplôme en beaux-arts à l’École polytechnique de Delhi. Bien que moderniste, la manière dont elle utilise la perspective et le récit dans son travail n’en est pas moins imprégnée des traditions miniaturistes indiennes. Dire que son travail est narratif serait un euphémisme. Affligée par les problèmes auxquels sont confrontées chaque jour les femmes de son pays et du monde en général, Singh peint l’éventail des émotions qu’elle échange avec ses sujets – de la douleur à la joie et de la souffrance à l’espoir -, dans des couleurs vibrantes, souvent dominées par le rose et le bleu, sur des toiles grouillantes de vie, à l’image de son pays.
Depuis sa première exposition personnelle en 1972 à la Kunika Chemould Gallery de New Delhi, le travail de Singh a été régulièrement présenté dans des expositions d’art indien organisées dans le pays et à l’étranger. Il s’agit notamment d’expositions à Londres, en 1982 ; Paris, en 1986 ; Genève en 1987 ; Sydney en 1993. Elle a également participé aux 3e et 4e triennales à New Delhi ; la Biennale de La Havane 1987 ; l’Exposition culturelle indo-grecque en Grèce en 1984. Plus récemment, ses œuvres ont été exposées à New Delhi, en 2006 ; Londres en 2009 ; Bangalore en 2009.

Voici une sélection d’œuvres d’Arpita Singh, de 1961 à 2018.

Manjit Bawa

« Il doit y avoir une fraîcheur et une nouveauté dans son art, sinon il est inutile de continuer. Être différent signifie faire quelque chose qu’on n’a encore jamais fait. »
Né dans une petite ville du Punjab en 1941, Manjit Bawa n’était pas vraiment encouragé à être un artiste. « Ma mère essayait de me dissuader, en disant que l’art n’était pas un moyen de subsistance. Mais mes penchants spirituels dissipaient mes peurs. Je n’avais aucun doute. Je croyais que Dieu me fournirait de la nourriture et que je gagnerais le reste », dit-il. Ce sont les frères aînés de Bawa qui l’ont soutenu. Il a étudié les beaux-arts à la School of Art de New Delhi entre 1958 et 1963, où ses professeurs avaient pour nom Somnath Hore ou B. C. Sanyal.
Entre 1964 et 1971, Bawa a travaillé comme imprimeur de sérigraphie en Grande-Bretagne, où il a également étudié l’art. « À mon retour, j’ai été confronté à une crise. Je me suis demandé : Que vais-je peindre ? Je ne pouvais pas être juste un copieur du style de peinture européen ». Il a donc trouvé son inspiration dans la mythologie indienne et la poésie soufie. Et opté pour une palette de couleurs radicale : « Avec l’école britannique nous étions habitués à travailler sur une base d’ocres, de gris et de bruns. C’est pourquoi lorsque j’ai commencé à utiliser des couleurs vives, la réaction a été négative », explique Manjit, « mais j’ai persisté. J’ai été critiqué pour mes couleurs pendant des années mais elles sortent des mêmes tubes Winsor & Newton que les autres peintres ! Les couleurs vives sont plus proches du cœur de la plupart des Indiens, car ils sont familiers avec ces nuances ».
Et, en effet, les toiles de Manjit Bawa se distinguent par leurs couleurs. Sortant des gris et bruns dominants, il a opté pour des couleurs plus traditionnellement indiennes comme le rose, le rouge et le violet – mais aussi l’ocre des tournesols, le vert tendre des rizières ou le bleu du ciel des montagnes. Car son inspiration, c’est dans la nature qu’il la puise. Jeune, il voyageait beaucoup à pied, à vélo, en auto-stop. « J’ai été presque partout – Himachal Pradesh, Rajasthan, Gujarat. J’étendais une feuille de papier sur le sol et dessinais la campagne. Les couleurs et la simplicité des gens que je rencontrais me fascinaient. » Et les animaux, bien sûr.
Outre la nature, la flûte est un motif récurrent dans ses œuvres. Bawa a appris à jouer de la flûte avec le maestro Pannalal Ghosh. Il a peint Ranjha, le vacher de la tragique ballade d’amour Heer Ranjha, jouant de la flûte. Il a peint Krishna avec une flûte, entouré de chiens et non de vaches comme le montrent les peintures mythologiques. En plus de ceux-ci, les figures de Kali et Shiva dominent les toiles de Bawa : « ce sont les icônes de mon pays », estime-t-il. Si Bawa est connu pour ses peintures vibrantes, il l’est aussi pour son amour de la spiritualité, et particulièrement de la philosophie soufie. « Je trouve une richesse de sagesse dans les Écritures. La philosophie soufie m’a appris que l’homme et l’homme, l’homme et l’animal, peuvent coexister », dit-il.
Manjit Bawa a vécu et travaillé à Dalhouise, dans l’Himachal Pradesh, où se trouve son atelier, et à Delhi, où vit sa famille. Manjit Bawa est décédé en décembre 2008.

Voici une sélection d’œuvres de Manjit Bawa, de 1973 à 2005.

Rameshwar Broota

Né en 1941 à Delhi, Rameshwar Broota est diplômé en beaux-arts du Delhi College of Art en 1964. Peu de temps après avoir obtenu son diplôme, il rejoint l’institution en tant que chargé de cours. Depuis 1967, Broota est chef de département au Triveni Kala Sangam, un important complexe culturel et artistique, à New Delhi.
Jeune peintre dans les années 1970, Rameshwar Broota a exprimé avec force son angoisse face à la souffrance qu’il voyait tout autour de lui et son indignation face à l’avidité et à la corruption de la société – notamment à travers des représentations colorées et humoristiques de gorilles anthropomorphes représentant les « piliers de la société » : officiers de police, généraux ou magistrats, représentés dans des situations compromettantes.
L’imagerie de Broota est passée dans les années 1980 de son ironique « Gorilla Man » à « Primordial Man », symbolisant la substance universelle de l’être humain. Depuis, son travail n’a cessé d’évoluer, ses peintures plus récentes traitant de combinaisons nettes de l’abstrait et du figuratif. Ici, le corps règne en maître, réduit à ses parties, internes et externes – nerfs, côtes saillantes, veines, genou plié, torse musclé – le plus souvent perturbé par des formes géométriques.
Au fil des ans, Broota a perfectionné sa technique unique dans laquelle il applique d’abord des couches de peintures de différentes couleurs sur la surface, puis gratte méticuleusement les couches supérieures du tableau avec un couteau tranchant, pour déterrer littéralement ses images.
Rameshwar Broota a reçu de nombreux prix dans les années ’80. Il vit et travaille à New Delhi.

Voici une sélection d’œuvres de Rameshwar Broota, de 1973 à 2017.

Madhvi Parekh

Née en 1942 à Sanjaya, un village du Gujarat, Madhvi Parekh reflète ses influences rurales dans son art populaire stylisé.
Mariée à 15 ans à Manu Parekh, un artiste alors étudiant de la JJ School of Art, de 3 ans son aîné, Madhvi tient en grande partie son goût pour l’art et son inspiration de lui. C’est dans les années ’60, enceinte de leur premier enfant, qu’elle commence à peindre, explorant la possibilité de représenter ses souvenirs d’enfance avec une fantaisie qui confère à son œuvre une qualité surréaliste et onirique. En 1968, une de ses peintures est sélectionnée pour faire partie de l’exposition annuelle d’Académie Nationale des Beaux-Arts de New Delhi puis est achetée par l’institution nationale, ce qui contribue à lancer sa carrière.
Ses sujets ont pour eux fraîcheur et spontanéité – c’est presque de l’art brut -, mais avec un grand sens de la composition et de la couleur. Le travail de Madhvi trouve son inspiration dans l’Inde rurale, tandis que son style est contemporain, influencé par des artistes tels que Paul Klee (notamment par la lecture de son Pedagogical Sketchbook, offert par son mari), Francesco Clemente ou A. R. Penk.
Elle expose son travail depuis 1972, partout dans le monde et compte plus d’une centaine d’expositions individuelles et collectives à son actif.

Voici une sélection d’œuvres de Madhvi Parekh, de 1971 à 2017.

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