Marc Chagall, le rêve et le sacré

Marc Chagall, le rêve et le sacré

« Je plonge dans mes réflexions, je vole au-dessus du monde. »

Marc Chagall, né Moïche Zakharovitch Chagalov, est un peintre et graveur, né le 7 juillet 1887 à Liozna, près de Vitebsk, en Biélorussie (alors intégrée à l’Empire russe), naturalisé français en 1937, et mort le 28 mars 1985 à Saint-Paul-de-Vence, où il est enterré – et dont la longue vie, marquée par le déracinement, le traumatisme de deux guerres, d’une révolution et de la shoah, resta malgré tout placée sous le signe de l’amour : « Si toute vie va inévitablement vers sa fin, nous devons durant la nôtre, la colorier avec nos couleurs d’amour et d’espoir ».
Artiste majeur du XXe siècle, presque aussi célèbre que Picasso dont il fut l’ami, Marc Chagall est un peintre au style unique, inclassable – hors de tout mouvement et de tout -isme -, reflet d’un monde intérieur particulièrement riche et singulier. Son œuvre, onirique, poétique, nimbée de sacré, s’inspire de la tradition juive hassidique qui a baigné son enfance dans le shtetl de Vitebsk. Exilé de Russie, Chagall est devenu l’un des membres de l’École de Paris, qui regroupait des artistes étrangers dans ce qui était alors la capitale des arts.

Premier séjour à Paris (1910-14)

Aîné de neuf enfants, il est élevé par sa mère juive, qui lui transmet la passion des hommes et lui fait lire la Bible. La région de Vitebsk représentera toujours pour lui le paradis de son enfance et influencera tout son travail d’artiste. Il fait ses études à l’École des Beaux-Arts de Saint-Pétersbourg et travaille ensuite en atelier. Il est l’élève de Léon Bakst. En octobre 1909, par l’intermédiaire d’une amie qui pose pour lui, il rencontre Bella Rosenfeld, de deux ans et demi sa cadette, fille de riches bijoutiers de Vitebsk, et en tombe aussitôt amoureux (coup de foudre réciproque). Elle sera sa muse et apparaîtra dès lors dans de nombreuses peintures, souvent flottant dans les airs, défiant la gravité avec son amour.
En 1910, il part néanmoins pour Paris. Vivant dans la célèbre résidence d’artistes, La Ruche, avec d’autres personnages peintres comme Robert Delaunay ou Fernand Léger, il se lie avec l’avant-garde artistique et littéraire (Apollinaire, Cendrars) de la capitale. Là, il découvre le fauvisme en train de s’éteindre, le cubisme qui vient de naître, l’orphisme de Delaunay. Du fauvisme il s’inspire des couleurs riches (L’atelier, 1910-11), libérant sa palette de couleur ; du cubisme il reprend la décomposition, le jeu des formes (Moi et le village, 1911) mais sans le côté statique et monochrome, privilégiant au contraire  la composition chromatique. Tout cela influence son art, bien entendu, mais il reste avant tout lui-même, original irréductible, et ne renoncera jamais à rien de ce qui fait son univers. 

Les années russes (1914-22) 

Quand éclate la Première Guerre mondiale Chagall est justement de passage à Vitebsk, où l’impatience de sa fiancée Bella va croissant, et il ne peut en repartir. Ils se marient en 1915 (bien que les Rosenfeld ne soient pas très enthousiastes à l’idée de voir leur fille épouser un peintre issu d’une famille pauvre), en même temps que Chagall est mobilisé. Mais grâce aux Rosenfeld, le voici « planqué » dans l’intendance à Pétrograd (nom que porta Saint-Pétersbourg de 1914 à 1924). À cette époque il exécute plusieurs portraits de membres de sa famille, de rabbins, de soldats. Au printemps 1916, Bella met au monde leur premier enfant, Ida.
Chagall accueille avec joie la révolution russe qui apporte la fin de la ségrégation. Les contraintes concernant les déplacements en ville pour les juifs sont supprimés, ils sont autorisés à fréquenter des établissements supérieurs. Comme lui, de nombreux artistes, écrivains, intellectuels juifs, sympathisent avec les bolcheviques. Chagall a envie de s’engager socialement et artistiquement pour le renouveau culturel engagé par les bolcheviques. Le 12 septembre 1918, il est nommé officiellement commissaire aux Beaux-Arts à Vitebsk, responsable des musées, expositions, écoles d’art, conférences et toute autre manifestation artistique. Entre septembre 1918 et mai 1920, il s’implique corps et âme dans son nouveau travail.
En 1919, Chagall participe à la « Première exposition officielle d’art révolutionnaire » organisée au Palais d’hiver de Pétrograd. Elle rassemble 3000 œuvres de 359 artistes et Chagall y occupe une place d’honneur, les deux premières salles du Palais lui étant entièrement consacrées. Le gouvernement lui achète même douze tableaux pour les collections d’État.
Mais à son retour, Chagall découvre que l’Académie Libre de Vitebsk a connu une révolution de Palais : Malévitch, suivi par Lissitsky, qui commence lui aussi à tourner le dos à la figuration, a limogé les professeurs qui ne revendiquent pas le parti pris de l’art géométrique et abstrait. Chagall, déçu et amer, renonce alors à ses fonctions et, en 1920, part pour Moscou avec Bella et Ida.

Deuxième séjour à Paris (1922-41)

Mais, avec la guerre civile, la famine, la vie devient de plus en plus difficile, et la possibilité de développer un art créatif et libre est de plus en plus compromise avec les difficultés de la guerre et le durcissement du régime en période de guerre. Chagall quitte donc la Russie en 1922. Il s’arrête à Berlin, où il s’initie aux divers procédés de la gravure. Cela lui permet, dès son retour à Paris en septembre 1923, d’honorer les commandes qu’Ambroise Vollard lui passe pour l’illustration des Âmes mortes de Gogol, des Fables de La Fontaine et de la Bible. Chagall trouve un style propre à chaque ouvrage.
L’artiste est sollicité par les surréalistes mais, préférant garder son indépendance (et échaudé par l’épisode Malevitch et Lissitsky à Vitebsk), ne les rejoint pas. Faisant mieux connaissance avec la France profonde, Chagall enrichit son bestiaire de Vitebsk de poissons et de coqs, aux implications symboliques complexes. Il accorde aussi de plus en plus d’importance au bouquet, non comme prétexte à des jeux de couleur, mais plutôt comme motif privilégié de l’amour et du bonheur.
Le climat politique de plus en plus troublé de l’époque lui inspire en 1937 – année où Chagall est naturalisé français – la Révolution (qu’il détruira). L’année suivante, la Crucifixion blanche inaugure une série plus symbolique, assimilant le martyre de Jésus à la souffrance du peuple juif.

New York (1941-46)

À la fin du printemps 1941, alors qu’il est installé avec Bella à Gordes sur les conseils d’André Lhote, il est pris dans une rafle à Marseille mais relâché grâce à l’intervention du consul des États-Unis, Hiram Bingham. C’est le journaliste américain Varian Fry, envoyé à Marseille par l’Emergency Rescue Committee, qui va leur permettre, via le Portugal, de rejoindre les États-Unis (le nom de Chagall avait été rajouté sur la liste des intellectuels, artistes, écrivains et antinazis à exfiltrer à la demande d’Alfred H. Barr Jr., le directeur du MoMA). Ils y débarquent le 22 juin 1941, jour où les troupes allemandes envahissent l’URSS. Vitebsk est prise le 11 juillet 1941 et les massacres de Juifs par des unités spéciales débutent dès la fin juillet…
Contrairement à ses années en France, Chagall ne s’est jamais senti complètement à l’aise à New York, même s’ils se lie d’amitié avec d’autres artistes, dont Piet Mondrian et André Breton. Il se sent déconnecté des lieux qu’il comprend le mieux – la Russie et Paris -, mal à l’aise en tant que célébrité dans un pays étranger dont il ne sait pas parler la langue, et se perd dans son étrange environnement. En septembre 1944, la mort soudaine de sa bien-aimée épouse et muse, des suites d’une infection virale, le dévaste. Pour surmonter son chagrin, avec l’aide de sa fille, Chagall décide de publier les mémoires de Bella, Lumières allumées ; Ida traduit les textes du yiddish au français et Chagall fait des illustrations et écrit une postface.
Mais bientôt, une anglaise, Virginia Haggard McNeil, bien qu’elle soit déjà mariée, lui redonne l’espoir en l’amour et un petit David naît en juin 1946. La même année, le Museum of Modern Art de New York lui offre également le bonheur d’une rétrospective.

Saint-Paul-de-Vence (1952-85)

De retour en France, Chagall est accueilli comme une star, recevant une exceptionnelle consécration officielle dont une grande rétrospective au Musée d’Art moderne de Paris en 1947. Chagall s’installe à Orgeval, puis dans le sud de la France. En 1952, sa fille Ida lui présente Valentina Brodsky en tant que femme de ménage, juste après la fin de sa relation avec Virginia Haggard. Marc et Valentina se marient le 12 juillet et le couple s’installe sur la commune de Saint-Paul-de-Vence. « Vava » sera le moteur du travail prolifique de l’artiste dans ses dernières années.
Si Paris lui inspire encore une série de tableaux en forme de rêveries poétiques (les Ponts de la Seine, 1953), il se consacre surtout aux nombreuses commandes qu’il reçoit et, toujours curieux et inventif, aborde de nouvelles techniques artistiques : céramiques, fresques, mosaïques ou tapisseries – mais aussi, moins connu, sculpture, sur pierre (notamment la pierre de Rognes) ou sur marbre (après s’être initié d’abord au volume par le modelage, en créant des céramiques). Certaines pièces seront éditées en bronze.
En 1964, à la demande d’André Malraux, il peint le plafond de l’Opéra Garnier.

Mais, surtout, après un voyage en Israël, Chagall commence une nouvelle ère de création artistique et consacre son travail à la thématique biblique (l’Ancien testament, les 12 tribus d’Israël, l’histoire de Moïse). Et c’est dans son travail sur les vitraux, débuté dans les années 50 et qui deviennent un peu comme l’accomplissement majeur de son art, que cela prendra tout son sens : cathédrales de Metz ou de Reims, synagogue de l’hôpital Hadassah de Jérusalem, Union church de Pocantico Hills, Organisation des Nations Unies à New York, mais aussi dans le Kent, à Zurich, Mayence, Nice, Moissac, …
En 1973 le Musée national du message biblique Marc-Chagall est inauguré à Nice, en présence d’André Malraux (il abrite la plus grande collection publique d’œuvres de l’artiste, avec notamment son cycle du « Message Biblique » – un ensemble de 17 toiles monumentales offertes à l’État français en 1966). Aimé Maeght, mécène, collectionneur et ami de Chagall, vend alors ses œuvres à travers le monde entier. Célèbre et reconnu partout, le peintre meurt en 1985, à 97 ans, à Saint-Paul-de-Vence, où il est enterré. Éternel enfant émerveillé, il aura peint et créé jusqu’au bout : « L’art que j’ai pratiqué depuis mon enfance m’a enseigné que l’homme est capable d’amour et que l’amour peut le sauver. Pour moi, c’est la vraie couleur, la vraie matière de l’Art. C’est aussi naturel qu’un arbre ou une pierre ».

Mais assez parlé ! Voici enfin la galerie, avec près de 300 œuvres de Marc Chagall, de 1908 à 1984.

Pour finir, un point sur les meilleures enchères pour des œuvres de Marc Chagall à fin 2020. Le record est pour l’instant détenu par Les amoureux, un tableau de 1928 vendu par la maison Sotheby’s pour 28,5 millions de $ en 2017. Le précédent record datait de 1990, toujours chez Sotheby’s, pour L’anniversaire (1915) : 14,9 millions de $, ce qui, en tenant compte de l’inflation, équivaut à 29,7 millions de $ de 2020 (et 30,2 pour Les amoureux).
On peut considérer que, pour un peintre de cette importance, ce ne sont pas des prix très élevés (d’autant qu’ensuite on tombe à 16 et 15 millions de $) mais cela est sans doute dû au fait que ses plus belles œuvres sont dans les musées et ne sont donc pas à vendre. D’ailleurs, lorsqu’en 2018 le Musée des Beaux-Arts du Canada a émis l’idée de vendre un de leurs deux Chagall, La Tour Eiffel (1929) – estimé autour de 10 millions de $ -, cela a provoqué un tel tollé dans le pays qu’ils ont finalement renoncé.

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