La peinture australienne du XXe siècle à nos jours

La peinture australienne du XXe siècle à nos jours

L’île-continent d’Australie est peuplée depuis plus de 50 000 ans par les Aborigènes (population estimée à 350 000 personnes au moment de l’arrivée des premiers Européens), qui seraient venus d’Indonésie par la mer. À partir du XVIIe siècle, explorateurs et marchands européens reconnaissent les côtes, mais ce n’est qu’en 1770 que la moitié orientale de l’île est officiellement revendiquée par la Grande-Bretagne (Londres déclarant que l’Australie est inoccupée) et le 26 janvier 1788 — jour de la fête nationale australienne — qu’est fondée la colonie pénitentiaire de Nouvelle-Galles du Sud. Cinq autres colonies largement autonomes sont fondées dans le courant du XIXe siècle, à mesure que la population augmente et que de nouveaux territoires sont explorés (c’est seulement en 1860 que le premier blanc, John McDouall Stuart, atteint le centre géographique du continent).
Pendant ce temps, et malgré une volonté affichée – du moins au début – de vivre en bonne entente avec eux, les maladies européennes, l’alcool et l’expansion coloniale exercent leur effet destructif sur la population indigène – qui tente de résister, comme elle peut, à cette invasion qui, peu à peu, les dépossède de leurs terres et de leurs ressources, bouleverse leur mode de vie – et les décime (démentant le mythe d’une colonisation pacifique de l’Australie). Les années 1850 et 1860, époque de la ruée vers l’or, voient en effet une expansion rapide de la population, menant à une augmentation de la richesse mais également à une certaine tension sociale. Au cours de la période allant de 1855 à 1890, les six colonies deviennent chacune autonomes, l’une après l’autre, gérant leurs propres affaires. Les hommes, y compris les indigènes, sont autorisés à voter en Australie-Méridionale, au Victoria et en Nouvelle-Galles du Sud dans les années 1850 et en Tasmanie en 1896. Le Queensland obtient son autonomie en 1859 et l’Australie-Occidentale en 1890, mais ces colonies refusent à leurs Aborigènes le droit de vote.
Le 1er janvier 1901, les six colonies se fédèrent et forment le Commonwealth d’Australie.

Depuis son indépendance, l’Australie conserve un système politique stable de type démocratie libérale et reste une monarchie parlementaire membre du Commonwealth des Nations. Curieusement, l’Australie n’a pas de langue officielle, mais l’anglais a toujours été considéré comme la langue nationale de facto (on pense qu’il y avait entre 250 et 750 langues aborigènes à l’arrivée des Britanniques, dont moins de 20 sont aujourd’hui encore parlées quotidiennement de façon significative). La capitale du pays est Canberra.
La population du pays, 25,6 millions d’habitants en 2020, est principalement concentrée dans les grandes villes côtières de Sydney (la plus grande ville – près de 5 millions d’habitants), Melbourne, Brisbane, Perth et Adélaïde. Les aborigènes représentent 3% de la population (670 000 habitants environ) – mais sont 30% dans le Territoire du Nord, dont ils occupent près de 50% des terres, et où est né l’art contemporain aborigène (voir plus loin). La « diaspora australienne » est très importante puisque près de 5% de sa population vit à l’étranger.
Depuis l’an 2000, l’Australie est classée par le PNUD deuxième pays le plus développé au monde après la Norvège. L’émeu est l’oiseau national de l’Australie et le kangourou est l’animal national. Le pays compte plus de 500 parcs nationaux, record mondial.

Tout ça, c’est très bien, mais j’ai surtout découvert que la peinture australienne, du XXe siècle  jusqu’à aujourd’hui, est d’une très grande richesse, avec pleins d’artistes passionnants dont je vous invite maintenant à découvrir l’histoire.

Fédéralisme & Nationalisme (1880-1920)

La National Gallery of Victoria (NGV) est fondée en 1861 et commence à recueillir les travaux des maîtres européens ainsi que les nouvelles écoles australiennes de peinture. Une collection de belle qualité peut ainsi établie, financée par la prospérité occasionnée par la ruée vers l’or au Victoria. Le Ian Potter Centre contient la partie australienne de cette collection, tandis que les travaux internationaux sont montrés à la galerie sur la St Kilda Road.
À Sydney, une académie d’art est formée en 1870 ; une collection d’art est déplacée à l’emplacement actuel de la Galerie d’Art de Nouvelle-Galles du Sud en 1885 et la construction du bâtiment actuel commence en 1896, pour refléter l’idéal du XIXe siècle d’un « temple classique à l’art ». La galerie accueille le prix d’art le plus prestigieux d’Australie, le Prix Archibald pour le portrait. Ce prix d’art voit le jour en 1922, décerné à W. B. McInnes.
L’autre prix important est le Wynne prize, décerné pour la première fois en 1897 à Walter Withers. Il a récompensé les plus grands peintres du pays, comme Arthur Streeton, William Dobell, Hans Heysen, Lloyd Rees, Fred Williams, William Robinson, Eric Smith, Sali Herman, etc.

L’école d’Heidelberg

Les origines de l’art australien sont souvent associées à l’école de Heidelberg des années 1880-1890. Des artistes comme Arthur Streeton, Frederick McCubbin et Tom Roberts s’efforcent de donner une image plus vraie de la lumière en Australie. Le mouvement débute en juillet 1891 quand le critique d’art Sidney Dickinson publie une critique des expositions des travaux de Walter Withers et d’Arthur Streeton. Dickinson et note que ces artistes, dont les œuvres ont été peintes la plupart du temps dans la région de Heidelberg près de Melbourne, pourraient être considérées comme appartenant à une école d’Heidelberg. Par la suite, l’école d’Heidelberg prend une signification plus large, englobant les artistes australiens de la fin du XIXe siècle qui peignent en plein-air dans la tradition impressionniste. Ces artistes sont inspirés par les beaux paysages du Yarra et par la lumière unique qui caractérise le bush australien.
Parmi les peintres impressionnistes, citons aussi Alice Marian Ellen Bale, Arthur Loureiro (né au Portugal), Charles Conder, Clara Southern, David Davies, Emanuel Phillips Fox et sa femme Ethel Carrick (ils se marient en 1905, après quoi ils partent à Paris, où ils restent jusqu’en 1913), Hans Heysen, Jane Sutherland (née à NY de parents écossais), John Peter Russell ou Tudor St George Tucker.
Inspirés par ce qui a alors cours en France, les ateliers d’artistes s’épanouissent dans les années 1880 et 1890, autour du port de Sydney, dans des endroits idylliques allant de Balmoral Beach et Curlew Camp à Sirius Cove, là où Streeton et Roberts ont peint certains des chefs-d’œuvre reconnus de l’art australien de cette époque.

La Julian Ashton School

En 1890, Julian Ashton, peintre d’origine anglaise, ouvre la Sydney Art School à Beaumont Chambers, King Street. Parmi les nombreux étudiants célèbres issus de cette école, la plupart sont les futurs peintres modernistes de l’entre-deux-guerres, comme Elioth Gruner, George Lambert, Thea Proctor, Adrian Feint, Sydney Long, Howard Ashton (le fils de Julian), Dorrit Black, JJ Hilder, Grace Crowley, John Passmore, Herbert Badham et, plus, tard, William Dobell, Eric Wilson, Jean Bellette, Douglas Dundas, Arthur Freeman, William Dadswell, Joshua Smith (maquettiste) ou encore le photographe Max Dupain.

Le tonalisme australien

Le tonalisme australien est un mouvement artistique né à Melbourne dans les années 1910, sous l’impulsion des théories de Max Meldrum et considéré comme étant « sans doute la première avancée importante dans la peinture de paysage australienne depuis l’impressionnisme australien des années 1880 »
Les théories publiées de Meldrum sur l’art créent une tempête dans le monde de l’art australien, et son école de peinture attire des adeptes et des critiques tout aussi passionnés. Ils rejettent la tradition alors populaire de l’école de Heidelberg en mettant l’accent sur la couleur et le récit, et attaquent diverses formes d’art moderne, que Meldrum considère comme basés sur l’ego et techniquement inférieurs. Ironie du sort, la complexité conceptuelle du tonalisme australien et de son esthétique, avec son point focal doux et qui crée une forme d’illusion, est désormais considéré comme l’un des précurseurs des styles modernistes de la peinture, dont le minimalisme.
Parmi les élèves qui ont expérimenté le système tonaliste, citons Clarice Beckett, Percy Leason, Colin Colahan, Lloyd Rees, Roland Wakelin, Roy De Maistre, Arnold Shore, Godfrey Miller et Elioth Gruner.

Le premier peintre australien à se faire un nom à l’étranger est John Peter Russell, pendant les années 1880. Né en 1858 à Sydney, il voyage en Europe avec le jeune artiste australien, Tom Roberts, avant de se rendre à Paris. Adoptant l’impressionnisme, il devient l’ami de van Gogh, Toulouse-Lautrec et Rodin. Il sera aussi le premier Australien à expérimenter le cubisme.
Rupert Bunny est un autre artiste expatrié. Né en 1864 à Melbourne, il se rend en Europe en 1884. À Paris, il mène une vie mondaine avec Nellie Melba (une soprano australienne), Rodin, Debussy et Sarah Bernhardt, un critique le décrivant comme « un peintre des plus parisiens ». Les portraits des femmes sont son sujet préféré ; mais il peint également des paysages, et des allégories. Avant 1911, ses peintures sont exposées dans 9 collections publiques européennes, mais, sensuelles et intimes, elles ne sont pas à la mode en Australie, où les thèmes patriotiques sont alors préférés. Bunny revint à Melbourne en 1933, et meurt en 1947.

Le modernisme (1914-1948)

Le modernisme est apporté en Australie au début du XXe siècle. À la tête de cette avant-garde on trouve deux femmes : Grace Cossington Smith et Margaret Preston.
Grace Cossington Smith est la principale peintre de Sydney du mouvement moderniste australien et sa peinture The Sock Knitter (1915) est généralement considérée comme la première peinture moderniste d’Australie. Son tableau le plus célèbre reste néanmoins l’œuvre post-impressioniste The Bridge in-Curve (1926), qui dépeint la construction du Sydney Harbour Bridge (ouvrage lui-même moderniste).
Margaret Preston a été l’une des peintres les plus populaires d’Australie et une des premières à être influencée par l’art indigène. Elle est connue pour ses peintures de la flore et de la faune australienne.

Les artistes de guerre officiels

L’Official War Art Scheme est lancé pendant la Première Guerre mondiale, basé sur des modèles similaires en Grande-Bretagne et au Canada. Il est réactivé pendant d’autres conflits.
Lors de la Première guerre mondiale, on peut citer William Longstaff, Arthur Streeton, Evelyn Chapman ou encore George W. Lambert, qui a notamment peint Anzac, the landing 1915 (1922), sur le débarquement du Corps d’armée australien et néo-zélandais lors de la bataille des Dardanelles, image devenue une partie de la mythologie nationale.
Capturé par les Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale, Murray Griffin a, lui, dépeint l’expérience pitoyable des prisonniers de guerre. Comme autres peintres lors de ce second conflit mondial, on peut citer Stella Bowen et Harold Freedman. Ivor Hele pendant le Guerre de Corée, ou encore Bruce Fletcher lors de celle du Vietnam.
Ces artistes ont joué un rôle important dans l’interprétation de l’histoire australienne. Le Mémorial australien de la guerre montre beaucoup de leur art aujourd’hui.

Social réalisme et surréalisme

Le social réalisme australien naît de la Grande dépression de 1929. Au cours des années 30 et 40, la peinture devient plus sombre, traduisant l’humeur anxieuse d’une guerre de plus en plus imminente. Toute une génération d’artiste s’interroge alors sur l’art, pensant qu’il devrait servir un but social. Ils cherchent alors à dépeindre les luttes des marginaux de la société et les injustices de la société capitaliste. Parmi ces artistes, Grahame King, Harald Vike (né en Norvège, membre fondateur de la Perth Workers’ Art Guild), James Wigley, Maurice B. Carter, Nan Hortin, Noel Counihan (membre du Parti communiste, il a aidé à fonder la Workers’ Art Guild), Nutter Buzacott, Vic O’ConnorYvonne Audette ou encore Albert Tucker, dont les premiers travaux sont fortement influencés par deux artistes immigrés, Yosl Bergner (juif né en Autriche, il vit en Australie de 1937 à 48, avant de s’installer en Israël) et Danila Vassilieff (d’origine russe et qui arrive à Sydney en 1935). On peut aussi rajouter Francis Lymburner, au style puissamment expressionniste.

Le surréalisme insuffle lui aussi aux peintures de cette époque une ambiance énigmatique, les paysages ou les environnements urbains deviennent étranges, inquiétant. Comme peintres surréalistes, on peut nommer les très célèbres Sidney Nolan, Arthur Boyd, Russell Drysdale ou Albert Tucker, mais aussi Adrian Feint, Bernard Boles, Clifford Bayliss, Danila Vassillieff, Donald Friend (qui a vécu une grande partie de sa vie hors d’Australie, notamment à Bali),  Douglas Roberts, Dusan Marek (né en Tchécoslovaquie), Herbert McClintock sous le pseudonyme de « Max Ebert », Ivor Francis, James Cant, James Gleeson, John Joseph Wardell Power (médecin, il a été membre de Abstraction-création, est mort à Jersey), John Perceval, Peter Purves Smith (mort en 1949, à 37 ans, des suites d’une tuberculose contractée durant la guerre), Eric Thake (peintre, dessinateur, photographe) ou encore le sculpteur Robert Klippel.
Mais aussi, après guerre, Jeffrey Smart, qui a étudié à l’Académie de Montmartre sous Fernand Léger en 1949, et dont les toiles, le plus souvent des scènes urbaines, à la fois réalistes et surréalistes (proches du « réalisme magique« ), sont exposées en Australie et à l’étranger à partir des années 1950. En 1964, il quitte l’Australie et s’installe de manière définitive à Arezzo, en Italie, avec son compagnon. Mort en 2013, Jeffrey Smart est considéré comme un des grands artistes australien.

La George Bell School

En 1904, George Bell se rend à Paris, où il est élève de Jean-Paul Laurens de 1904 à 1906. Il fréquente l’Académie Julian et plusieurs autres écoles parisiennes. Alors qu’il est à Paris, il se révolte contre sa formation académique, mais rejette également les principes de l’impressionnisme et du post-impressionnisme. Pendant la Première Guerre mondiale, il travaille d’abord comme enseignant, puis dans une usine de munitions. D’octobre 1918 à la fin de 1919, il est artiste de guerre officiel de la 4e division de la Force impériale australienne.
En 1932, lui et Arnold Shore ouvrent une école d’art au 443 Bourke Street, à Melbourne, qui devient l’épicentre de l’art moderne à Melbourne. Parmi leurs étudiants, on compte Russell Drysdale, Sali Herman et William Salmon. Plus tard, en 1932, il forme le Contemporary Group of Melbourne, puis en 1937 la Contemporary Art Society dont il devient le président fondateur. Parmi les artistes associés à Bell et à la Contemporary Art Society figurent Constance Stokes et Sali Herman.

Russel Drysdale

Russel Drysdale, l’un des premiers artistes australiens à examiner les relations complexes entre le paysage et les habitants de l’intérieur de l’Australie, a atteint un statut international pour le caractère distinctement «australien» de son travail. Ses représentations des peuples autochtones, des habitants de petites villes et des travailleurs ruraux isolés dans un environnement rude et dramatique contrastaient fortement avec l’imagerie dominante du paysage australien en tant que terre d’abondance pastorale. Né en 1912, il visite l’Europe en 1932 où il est influencé par les peintures des post-impressionnistes et de l’école de Paris. De 1935 à 1938, Drysdale étudie avec George Bell et Arnold Shore à Melbourne, puis avec Iain McNab à la Grosvenor school de Londres, puis à La Grande Chaumière à Paris. Il tient sa première exposition personnelle aux Macquarie Galleries en 1942, qui révèle son intérêt principal pour la vie des gens sur la terre, signalant l’émergence d’une nouvelle ère de l’art régional australien. Drysdale expose régulièrement à Londres au début des années 1950 avec le soutien de l’historien de l’art britannique Kenneth Clark, et est choisi avec Sidney Nolan et William Dobell pour représenter l’Australie lors de sa première exposition à la Biennale de Venise en 1954. Mort en 1981, Drysdale est également un photographe important.

Le Heide Circle

Le Heide Circle est un groupe d’artistes australiens venus vivre et travailler à « Heide » (une ancienne ferme laitière sur la plaine inondable de la rivière Yarra à Bulleen, une banlieue de Melbourne) à différentes époques au cours des années 1930, 40 et 50. Heide est ainsi le lieu où ont été peintes nombre des œuvres les plus célèbres de l’époque. Albert Tucker, Sidney Nolan, Danila Vassilieff et Joy Hester (morte à 40 ans de la maladie de Hodgkin) entre autres, ont tous travaillé à Heide, Nolan y peignant sa célèbre série d’œuvres sur Ned Kelly (voir plus loin).
Heide a été acheté en 1934 par John et Sunday Reed, passionnés et collectionneurs d’art et de culture australiens. Entre autres activités, John Reed a publié le magazine littéraire moderniste Angry Penguins. John Reed était un avocat né en Tasmanie, diplômé de l’Université de Cambridge en 1924. Autour de lui se trouvait un cercle de jeunes et riches Melbournians très innovants et créatifs, dont sa sœur Cynthia Reed Nolan, le psychiatre Reg Ellery, les musiciens Mansell Kirby et Bernard Heinze, la commissaire Clarice Zander, le cartooniste Will Dyson et les mécènes littéraires Nettie Palmer et Vance Palmer, établissant un modèle qui se prolongera des années à Heide.
Le Heide Museum of Modern Art est maintenant un musée d’art mettant en vedette la plupart des artistes de l’époque et soutenant activement le développement et la promotion de l’art contemporain en Australie.

Sidney Nolan

Né en 1917, Sir Sidney Nolan est l’un des artistes modernistes les plus importants d’Australie, surtout connu pour ses représentations de l’histoire et de la mythologie de la vie dans la brousse en Australie. Ses peintures, souvent riches en couleurs, frappantes dans leur composition et délibérément maladroites dans la technique, représentent des histoires australiennes, mettant en vedette des personnages emblématiques comme Ned Kelly (un bandit de grand chemin du XIXe siècle) ou les malheureux explorateurs australiens Burke et Wills (décédés en 1861 en tentant de traverser l’Australie du sud au nord), en tant que symbole de l’histoire et de l’identité australiennes. Nolan a tenu sa première exposition personnelle à Melbourne en 1940, a été fait chevalier en 1981, est devenu membre associé de la Royal Academy of Arts (Royaume-Uni) en 1987 et compagnon de l’Ordre d’Australie en 1988. Il est mort en 1992.

Albert Tucker

Né fin 1914, Albert Tucker est connu comme l’un des plus grands artistes australiens et comme une figure clé du développement du modernisme australien à Melbourne. Tucker grandit pendant la Dépression et commence sa carrière en tant que jeune artiste à la fin des années 1930, dans les années qui ont précédé le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. À cette époque, son monde est défini par l’insécurité financière, les inégalités sociales et la guerre, et ces préoccupations deviennent le catalyseur d’une grande partie de sa peinture. Peintre principalement figuratif, influencé par ses pairs ainsi que par le modernisme européen, ses œuvres au style expressif répondent au monde qui l’entoure, à ses propres expériences de vie, et reflètent souvent de manière critique la société. Dans les années 50, ses sujets passent de la ville à l’outback australien.
Au cours de sa carrière, il a joué un rôle actif dans la politique de l’art, en particulier dans les années 1940, en écrivant des articles influents sur la direction de l’art en Australie. Il a également occupé des postes de premier plan au sein de la communauté artistique, notamment celui de président de la Contemporary Art Society à la fin des années 40 et de nouveau dans les années 60. Il est mort en 1999.

L’art abstrait

Quelques mots sur les débuts de l’art abstrait australien. Avec quelques autres artistes, dont Rah Fizelle, Frank Hinder et Eleonore Lange (sculptrice), Ralph Balson (né en Angleterre, il émigre en Australie en 1913, à 23 ans, travaillant comme peintre en bâtiment et ne se consacrant à l’art que pendant son temps libre) et Grace Crowley sont dans les années 1930 les leaders de la deuxième phase du mouvement moderne dans l’art australien, développant les idées antérieures de Roland Wakelin, Roy De Maistre et d’autres au début de la Première Guerre mondiale. Balson, Crowley, Fizelle se sont connus à la Sydney Art School. C’est en 1915 que Crowley en devient étudiante à plein temps avant, de 1918 à 1923, de travailler comme assistante de Julian Ashton. En 1925 elle déménage en France avec son amie et collègue artiste Anne Dangar. Elles étudient à l’Académie Colarossi avant de s’inscrire à L’Académie André Lhote. Elles rencontrent également Albert Gleizes. Dangar rentre à Sydney en 1929, Crowley en 1930.
Grace Crowley est alors l’un des artistes modernistes les plus expérimentés d’Australie, avec une compréhension sophistiquée du cubisme. En 1932, elle enseigne brièvement au Black Modern Art Center avant sa fermeture. Elle ouvre ensuite sa propre école avec Rah Fizelle, qui existe pendant cinq ans. Au début des années 1940, elle est l’un des premiers Australiens à se tourner vers l’abstraction pure.
Anne Dangar, elle, est retournée en France dès 1930 où elle rejoint la maison de Moly-Sabata en Isère, une communauté d’artistes et d’artisans, projet créé par Albert Gleizes. Elle y restera jusqu’à sa mort en 1951, Albert Gleizes lui en ayant confié la gestion. Là, elle délaisse la peinture pour se consacrer surtout à la céramique. Elle n’en reste pas moins une des première peintre abstraite d’Australie.

Le post-modernisme (1945-2000)

Malgré tout, il faut attendre le spectacle French Painting Today de 1953 pour que les formes gestuelles de la peinture informelle soient vraiment absorbées dans le répertoire stylistique des artistes australiens. Les précurseurs de cette forme d’abstraction lyrique incluent notamment Ian Fairweather (artiste écossais, aventurier, qui a passé les 20 dernières années de sa vie mouvementée – 4 ans prisonnier des Allemands lors de la Première guerre mondiale, 2 ans Capitaine d’infanterie en Inde lors de la Seconde, naufragé sur une île indonésienne dans les années 50, etc. – dans une hutte sur l’île de Bribie dans le Queensland), dont la distillation dans son art des pratiques artistiques autochtones et orientales a particulièrement influencé les jeunes artistes, tels que Tony Tuckson (né en Egypte, il a été pilote de la R.A.F. pendant la guerre, puis directeur de galerie d’art) ou Ildiko Kovacs
John Passmore et Godfrey Miller, dans leurs rôles d’enseignants, ont aussi mis leurs élèves au défi d’expérimenter la peinture et de s’éloigner du monde des apparences naturelles pour atteindre une essence de la créativité.
Avec cette arrivée en force de l’art abstrait, un débat âprement disputé éclate en Australie dans les années 1950 et 60 – l’opposant à l’art figuratif. Il naît en grande partie en réponse à l’exposition Direction I tenue à Sydney en 1956, qui présente des œuvres non figuratives du sculpteur Robert Klippel et des peintres John Olsen, John Passmore, William Rose et Eric Smith.

Antipodean group

En février 1959, sept artistes et un historien se réunissent à Melbourne pour défendre la tradition de l’image dans l’art. Le contexte de la formation du Groupe des Antipodes et de sa seule exposition, Antipodeans, à la Victorian Artists’Society en août 1959, est la perception que l’art abstrait devenait de plus en plus hégémonique auprès des critiques et du public en Australie et à l’étranger. Les sept artistes sont Charles Blackman, Arthur Boyd (petit-fils de Arthur Merric Boyd et Emma Minnie Boyd, neveu de Peinleigh Boyd, tous trois également artistes), David Boyd, John Brack, Robert Dickerson, John Perceval et Clifton Pugh. Membres actifs de la Société d’art contemporain dans les années 1950, ils partagent un même engagement envers l’image figurative.
Peintre réaliste de la vie urbaine moderne, John Brack émerge dans les années 1950 à Melbourne comme un artiste d’une originalité et d’une indépendance singulières. Son style de peinture hautement cérébral, stylisé et satyrique, est unique dans le contexte à la fois de la figuration epressive de ses contemporains de Melbourne tels qu’Arthur Boyd et Albert Tucker, et de la croissance rapide de l’abstraction à son époque. Livrant un commentaire social franc à la fois satirique et sympathique, les peintures de Brack témoignent de manière caractéristique de la dépersonnalisation des villes. À la fin des années 1970 et 1980, son travail devient de plus en plus symbolique, mettant en vedette des escouades de stylos et de crayons comme symboles du conflit humain. Mort en 1999, Brack a, tout au long de sa carrière, donné des conférences et beaucoup écrit sur l’art moderne.

Sydney nine

En réaction, le groupe Sydney Nine se forme à son tour pour affirmer le sérieux des praticiens de l’art abstrait. Ses membres – Hector Gilliland, Leonard Hessing, Clement Meadmore (sculpteur), John Olsen, Carl Plate, Stanislaus Rapotec, William Rose, Eric Smith (qui n’est abstrait que durant une courte période, au début des années 60) et Peter Upward – exposent pour la première fois en 1961 à Sydney puis à Melbourne, où ils arrivent dans un hélicoptère brandissant des peintures abstraites, une façon de provoquer l’Antipodean group, fondé deux ans plus tôt dans cette ville, justement en opposition à l’art abstrait – exemple révélateur de la rivalité Melbourne / Sydney au sein et autour du monde de l’art.

Sydney Ball, né en 1933, déménage à New York en 1962 et s’inscrit à la Art Students League de New York. Là, il est fortement influencé par « Les Irascibles 18« , notamment Mark Rothko, Jackson Pollock et Willem de Kooning. Nombre de ses contemporains tels que John Olsen, Erica McGilghrist, Leonard Hessing et l’ancien Sam Atyeo (artiste et diplomate, mort à Vence en 1990) étaient déjà abstraits mais influencés par l’avant-garde néerlandaise d’après-guerre et la peinture abstraite russe (pour faire simple : Mondrian ou Kandinsky) ; Ball était l’un des premiers artistes australiens de sa génération, avec Yvonne Audette et John Vickery, à s’intéresser à l’art américain plutôt qu’à l’art européen. À son retour en Australie, en 1965, il porte donc à l’attention des artistes australiens le Color Field painting. Cette influence américaine contamine de nombreux peintres de Sydney dans les années 1960 (notamment les artistes associés à la Central Street Galery ouverte par Tony McGillick en 1966 avec Harold Noritis et John White, son demi-frère) – et culmine avec l’exposition d’août 1968 The field à la National Galery of Victoria, une vitrine radicale de 74 œuvres abstraites et conceptuelles, colour field, géométriques et hard edge (qu’un critique a appelé « Color-Form Painting ») avec, justement, Sydney Ball, mais aussi Peter Booth, Janet Dawson, Robert Jacks, Dale Hickey, John Peart, Col Jordan, Tony McGillick, Michael Johnson, David Aspden, Dick Watkins, James Doolin ou le sculpteur Ron Robertson-Swann, entre autres.

Pop art

Dans les années 1960 et 70, le pop art a touché l’Australie, à travers des artistes comme Tony McGillick et Dale Hickey dont on vient juste de parler, mais aussi Mike BrownRichard Larter et sa femme Pat Larter, Vivienne Binns, Bridgid McLean, Peter Tyndall ou Maria Kozic, sans oublier Martin Sharp, célèbre créateur des pochettes de disques psychédéliques de Hendrix ou Dylan. Brett Whiteley, dans sa période londonienne, peut aussi être rapproché de ce mouvement, avec des œuvres proches de celles de Hockney ou Kitaj.

Brett Whiteley

Né en 1939, Brett Whiteley fut très précoce dans la peinture. Dès 1960, il gagne une bourse du gouvernement italien, notamment grâce à Sofala (peint en 1956). Il voyage en Europe (France, Italie, Angleterre) et s’installe à Londres à un moment où les artistes australiens deviennent populaires en Angleterre, avec notamment Arthur Boyd, Sidney Nolan et Russell Drysdale. La Tate Galery lui achète Untitled red painting, réalisée à la fin de l’année 1960, ce fait de lui le plus jeune artiste dont une œuvre ait été achetée par la Tate, et a un important impact sur son succès. Après Londres, il s’installe à New York en 1967, grâce à une bourse. C’est durant ces années qu’il expérimente l’alcool, la marijuana et d’autres drogues. Il rentre en Australie à la fin de 1969, après un bref mais calamiteux séjour aux Fidji, d’où lui et sa famille (il a épousé Wendy, une nièce de l’artiste impressionniste Kathleen O’Connor, en 1962) sont expulsés après avoir été trouvés en possession de drogue.
Durant la deuxième moitié des années 1970, Witheley connaît un grand succès, gagnant au moins deux fois chacun des prix artistiques australiens les plus prestigieux : les prix Archibald, Sulman et Wynne, étant même le premier artiste à gagner les trois prix la même année, en 1978, sans doute le pic de sa carrière. Mais Whiteley devient de plus en plus dépendant à l’alcool et à l’héroïne, le conduisant à des crises de schizophrénie. Vers la fin des années 1980, Wendy et lui se rendent dans une clinique de Londres pour se désintoxiquer. Mais seule Wendy suit le programme avec succès, menant à la séparation et finalement, en 1989, au divorce. Il succombe à une overdose en juin 1992, seul dans un motel.
Depuis, ses œuvres n’ont cessé de battre des records pour un peintre australien : 2 millions de $ en 1999 (pour The jacaranda tree, 1977), 3,5 millions de $ en 2007 (pour The Olgas for Ernest Giles, 1985) et, enfin, 6,13 millions de $ en 2020 (pour Henri’s Armchair, 1974-75).

On peut également citer Pro Hart (père du mouvement Outback, cet arrière-pays semi-aride situé au-delà du bush), qui, à la suite de Drysdale, a contribué au développement d’un modèle australien moderne populaire, tout comme Ken Done, par exemple.

Les années 1970 et 80

Les années 1970 et 80 sont notamment celles du retour en force de la figuration dans la peinture, à travers un expressionniste figuratif que l’on peut qualifier de néo-expressionnisme. On peut classer dans ce style des artistes comme Bernard Ollis, Davida Allen, Ken Whisson, Ken Done, Mandy Martin, David Larwill (également dessinateur, graveur, sculpteur) ou, plus tardivement, Joe Furlonger et Gordon Bennett. Sans oublier Peter Booth, né en Angleterre (lui et sa famille émigrent en Australie en 1958, il a alors 18 ans), qui commence par l’abstraction géométrique avant de devenir figuratif à la fin des années 1970 avec des œuvres expressionnistes lorgnant vers le symbolisme et le surréalisme.
Imants Tillers, né en 1950, est l’un des artistes les plus importants d’Australie. Il a beaucoup exposé à partir du début des années 1970 et a représenté l’Australie lors d’importantes expositions internationales telles que la Biennale de São Paulo en 1975, la Documenta 7 en 1982 et la 42e Biennale de Venise en 1986.

Mais l’abstraction reste également bien présente. Avec notamment Ann Thomson, l’une des artistes abstraite les plus importante d’Australie. Née en 1933, elle peint depuis plus de 60 ans, a exposé dans plus de 40 expositions personnelles. Ses œuvres sont remplies de couleurs et de mouvements qui attirent l’attention du spectateur. Il s’agit de sentir et de toucher, de plonger dans l’abstraction à sa manière unique. Elle a remporté le prix Wynne, entre autres. Elle est également une sculpteure reconnue et, comme ses peintures, aime travailler à grande échelle (comme pour l’Exposition Universelle de Séville en 1992).
On peut également parler de Dale Frank et ses explorations artistiques diverses et variées. Depuis les années 1970, Frank a connu une carrière internationale réussie en tant qu’artiste conceptuel. Mieux connu pour ses peintures abstraites vivantes, sa pratique multidisciplinaire englobe la sculpture, le dessin, la performance, le cinéma et l’installation, qui adhèrent tous étroitement à son approche expérimentale des nouvelles matérialités. Pendant des décennies, la pratique de Frank a été motivée par ses recherches empiriques en cours sur la potentialité de la peinture (sur toile et, récemment, sur Perspex), trouvant de nouvelles capacités et un nouveau pouvoir dans la peinture comme partie intégrante et cruciale pour comprendre l’art aujourd’hui.
D’autres noms à retenir : John Firth-Smith, Lesley Dumbrell (une pionnière du mouvement artistique des femmes australiennes des années 1970), Paul Partos (né en Tchécoslovaquie), Virginia Cuppaidge (qui a vécu à New York pendant plus de 40 ans) ou, plus jeune, Aida Tomescu (née en Roumanie). 

La National Gallery of Australia ouvre à Canberra en 1982. Elle abrite plus de 120 000 œuvres d’art australien, indigène, européen, asiatique, etc., en peinture, sculpture, photographie… À partir de là, la base de collection en Australie va considérablement s’élargir dans tous les domaines de la collection, l’art moderne australien (1940-1970), l’art contemporain (1970 à nos jours) et l’art indigène étant les plus recherchés, exposés et documentés. 

En Australie, les années 1970 et 80 voient surtout l’éclosion du Western Desert Art Movement, l’un des mouvements d’art les plus significatifs du XXe siècle :

L’art contemporain aborigène

Albert Namatjira

Le premier peintre moderne aborigène est Albert Namatjira. Jusque là, les œuvres d’art aborigènes les plus largement collectionnées sont des peintures sur écorce du nord de l’Australie et de la Terre d’Arnhem.
Bien qu’ayant réalisé quelques petites peintures – qui n’étaient pas des œuvres d’art traditionnelles – dans sa jeunesse, Albert Namatjira est initié à la peinture occidentale à Hermannsburg (une mission luthérienne fondée en 1877 pour les Autochtones) par Rex Battarbee, un peintre de Melbourne à qui il sert de guide pour lui montrer les paysages locaux. Rex, en retour, lui apprend l’aquarelle, un art dans lequel il va rapidement exceller. Namatjira peint alors les lieux qui l’entourent, avec leurs caractéristiques géologiques et leur flore particulière, comme les très anciens et majestueux gommiers blancs. Comme il peint dans un style européen, ses œuvres plaisent et il devient rapidement célèbre (en 1938, lors de sa première exposition à Melbourne, il vend toutes ses œuvres). La reine Élisabeth II devient l’une de ses admiratrices : il reçoit la médaille du couronnement de la Reine en 1953 et la rencontre à Canberra en 1954. Il devient alors une figure populaire, acclamé par la critique – et très riche. Il est également le premier aborigène du Territoire du Nord à se voir accorder la citoyenneté australienne (les Aborigènes faisaient partie, jusque dans les années 1970, « de la faune et de la flore »).
Les années 50 marquent d’ailleurs le commencement d’une « conscience noire » nationale, notamment grâce à Douglas Nicholls, un ex-athlète professionnel de Football australien, qui, dès la fin des années 30, s’engage pour les droits de son peuple en créant la Aborigines Advancement League et est le premier aborigène à être anobli, recevant son titre directement des mains de la reine à Londres.
D’autres artistes vont exploiter le filon Namatjira en peignant des aquarelles de style occidental des paysages de l’outback australien (un mouvement connu sous le nom d’école Hermannsburg). On peut par exemple citer Wenten Rubuntja (artiste, mais aussi militant des droits des aborigènes et historien, il a été nommé membre de l’Ordre d’Australie en 1995 pour « service rendu aux aborigènes »). Et, surtout, Kaapa Tjampitjinpa.

Kaapa Tjampitjinpa

Né en 1926, Kaapa Tjampitjinpa connaît la rude vie d’éleveur de bétail semi-nomade avant de s’installer pour un temps à Haasts Bluff avec son jeune frère Dinny Nolan Tjampitjinpa (l’un des survivants du massacre de Coniston, en 1928, où 60 à 100 aborigènes ont été tués en représailles à la mort d’un blanc) et leurs cousins ​​Tim Leura Tjapaltjarri, Clifford Possum Tjapaltjarri et Billy Stockman Tjapaltjarri, avec qui il a grandi. À la fin des années 1950, en partie en raison du manque d’eau potable, toute la communauté est transférée à Papunya, à environ 240 km au nord-ouest d’Alice Springs. Kaapa est alors connu par les autorités blanches comme une influence perturbatrice, un alcoolique avec un comportement antisocial. Mais les membres de la communauté autochtone respectent Kaapa en tant qu’artiste important, souvent appelé à peindre des objets de cérémonie tribale. Il sculpte également le bois et peint même quelques paysages à l’aquarelle dans le style d’Hermannsburg, qui n’est qu’à 160 kilomètres de là. C’est d’ailleurs à Papunya qu’Albert Namatjira a purgé une peine de deux mois de prison en 1959 (pour avoir acheté de l’alcool à un blanc) et qu’il a créé ses derniers tableaux (avant de mourir le 8 août 1959 à l’hôpital d’Alice Springs). Ils se sont donc certainement rencontrés. Et le quatrième fils d’Albert Namatjira, Keith Namatjira, aquarelliste comme son père, vit également un temps à Papunya.

Papunya Tula

Papunya est un lieu perdu au milieu d’un désert ocre (où des millions de fourmis à miel voyagent dans un immense réseau complexe de chambres souterraines), éloigné de tout centre urbain, mais occupé depuis longtemps pour sa proximité avec le site majeur de Tjala Tjukurpa. Les Warlpiri, Pintubi, Anmatyerre, Arrente et Luritja qui vivent à Papunya viennent de plusieurs régions du centre de l’Australie. En 1971, arrive Geoffrey Barden, un professeur d’art qui vient pour pour enseigner à l’école primaire. Intéressé et intrigué par les motifs que les aborigènes dessinent dans le sable, il les invite à les traduire en peinture. Les enfants sont peu intéressés mais certains adultes, menés par Kappa Tjampitjinpa, se lancent dans une peinture murale : le rêve des fourmis à miel.
Cette grammaire du « rêve de la fourmi à miel » (trois grands cercles reliés entre eux par des traits) ne naît pas de nulle part, elle se lisait sur les roches, dessinée sur les peaux, tracée dans le sable – depuis des temps immémoriaux. Elle s’impose désormais sur les murs de l’école du « centre de regroupement » de Papunya ! Ils ne le savent pas encore, mais ce manifeste artistique marque la naissance d’un incroyable mouvement, une forme d’art nouvelle et distinctive, maintenant connue sous le nom de « Western Desert Art » et qui jouit aujourd’hui d’une reconnaissance mondiale.
En un temps remarquablement court (il ne reste qu’un an), Bardon encourage les artistes traditionnels (ils sont moins de 30, au début) à développer ce nouvel art, sans chercher à copier celui des blancs. La présence, le talent et l’exemple de Kaapa Tjampitjinpa (qui, dès 1971, remporte un prix au Alice Springs Caltex Art Award, première reconnaissance publique de la peinture Papunya) sont certainement pour beaucoup dans ce miracle, ce qui fait de lui l’un des peintres les plus important de cette fin de XXe siècle (il est décédé en 1989).
Cette éclosion d’un art contemporain réellement aborigène, dans un style qui leur est propre et qui est culturellement acceptable pour leur peuple, coïncide avec un important mouvement de « retour au pays ». C’est un moment charnière car, deux ans plus tôt (en 1969), la législation gouvernementale a changé, introduisant des salaires égaux pour les travailleurs pastoraux autochtones et blancs, le résultat étant que de nombreux Autochtones ont été limogés (Paddy Bedford, par exemple, qui était marié, mais à qui on a enlevé ses enfants pour les placer en mission) ! L’exemple de Namatjira leur montre qu’il y a donc peut-être un moyen de gagner de l’argent grâce à l’art, pour leur permettre de vivre sur les terres de leurs ancêtres.
Parmi les pionniers de Papunya, on peut citer Mick Namarari Tjapaltjarri (peut-être le plus doué de tous, le plus original et le plus inventif), les frère et les cousins de Kappa, Dinny Nolan Tjampitjinpa (un grand initié Warlpiri, un « faiseur de pluie », un personnage clé pour les cérémonies « Rêve d’Eau »), ​​Tim Leura Tjapaltjarri, Clifford Possum Tjapaltjarri (le plus jeune) et Billy Stockman Tjapaltjarri, mais aussi Johnny Warangula Tjupurrula, John Kipara Tjakamarra, Turkey Tolson Tjupurrula, Uta Uta Tjangala ou encore Charlie Wartuma Tjungurrayi (le premier artiste aborigène à avoir eu une rétrospective, en 1987).
Malgré l’indifférence initiale du marché, les artistes persistent avec les encouragements de leurs professeurs. Ils sont près de 100 en 1990 et, avec l’apport de nouveaux artistes, comme Ronnie Tjampitjinpa, Yukultji Napangati ou Michael Nelson Tjakamarra (en 2016, son tableau Five stories, 1984, se vend pour 520 000 $, faisant de lui l’artiste aborigène vivant le plus cher – il est mort en 2020) le style évolue. À la fin des années 1990, les peintures sont moins formelles et plus fluides, avec l’utilisation d’une palette de couleurs plus large.
La signification de ces œuvres est complexe, codée – mystérieuse. Les aborigènes peignent « le temps du rêve » (tjukurrpa), ce temps mythique où des êtres prodigieux sortirent du sol australien alors entièrement plat et façonnèrent le territoire. Ils disent ainsi, dans le Rêve du serpent, de l’eau, du kangourou, de l’esprit de l’igname, la topographie à la fois identitaire et sacrée sur laquelle ils se fondent. Les ocres, les rouges, les bruns et les blancs, les pointillés, les pattes d’oie, les lignes sinueuses, les demi-cercles et les cercles concentriques qui ont, dès leur diffusion, conquis le regard des Occidentaux, ne laissent rien au hasard, ne doivent rien à la liberté démiurgique de l’artiste européen. « Ce que notre œil perçoit, de prime abord, comme de bien séduisants pictogrammes n’est autre que la fixation scrupuleuse d’épisodes mythiques transmis de génération en génération, selon des règles précises de filiation sacrée. Chaque histoire – et par là même chaque peinture – correspond à un territoire, à une ou plusieurs familles. » [Bérénice Geoffroy-Schneiter]

Essaimage et reconnaissance

Et puis, bientôt, on trouve des artistes aborigènes dans toutes les régions de l’Australie, plus seulement dans le désert occidental, au sein de Centres d’art (coopératifs) permettant de garantir aux artistes un certain contrôle sur l’achat et la distribution de leurs peintures (ce qui n’empêche pas les dérives et la circulation de nombreux faux) :
• En 1985, l’association des artistes Warlukurlangu se forme à Yuendumu, à 100 km au nord de Papunya (avec notamment Judy Watson Napangardi, ou Paddy Stewart Japaljarri, venu de Papunya).
• En 1987, Rodney Gooch de l’Association des médias aborigènes d’Australie centrale (CAAMA) reprend le groupe Utopia Batik (Utopia est une communauté formée en novembre 1978 à 230 km au nord-est d’Alice Springs) et encourage les femmes à décrire leurs histoires et leur pays sur le batik, une technique traditionnelle indonésienne sur soie ou coton. Ce projet aboutit à l’exposition Utopia: A Picture Story, à laquelle 88 artistes contribuent (toutes des femmes, sauf deux) et qui est présentée à Adélaïde, Sydney, Perth et Melbourne, puis voyage en Irlande, en Allemagne, à Paris et à Bangkok). Les artistes aborigènes d’Utopia connaissent un succès remarquable et continuent de produire des œuvres vendues dans le monde entier. Les artistes notables d’Utopia incluent Emily Kame Kngwarreye (née autour de 1910 et morte en 1996, elle est l’une des artistes les plus célèbres de l’histoire de l’art australien aborigène contemporain – et actuellement l’artiste-femme-australienne la plus chère -, bien qu’elle n’ait commencé à peindre à l’acrylique sur toile qu’en 1988 – et en 1977 sur batik) ; sept sœurs, dont Gloria Petyarre, Kathleen Petyarre, Nancy Petyarre et Jeanna Petyarre, le frère Kudditji Kngwarreye, et les membres de leur famille élargie Elizabeth Kunoth Kngwarreye et d’autres ; Poly, Kathleen et Angelina Ngal ; Ruby, Lucky, Sarah et Hazel Morton ; Minnie Pwerle (morte en 2006, vers 85 ans, elle n’avait commencé à peindre qu’en 1997 – mais n’en a pas moins acquis une grande reconnaissance), Emily Pwerle, une de ses sœurs, Dave Ross Pwerle ; et plein d’autres.
• En 1993, Mangkaja arts est créé à Fitzroy Crossing, dans l’ouest du Kimberley. On y trouve Daisy Japulija, Sonia Kurarra et, surtout, John Prince Siddon, un artiste de la jeune génération très intéressant, avec une œuvre narrative qui fait référence à la colonisation, à l’immigration et à leurs effets sur la flore, la faune et les communautés autochtones indigènes.
• En 1997, Tjala arts est créé par des femmes d’Amata (dans les APY lands). Le centre s’appelle à l’origine Minymaku arts (signifiant « Arts des femmes »), jusqu’à ce qu’il soit renommé en 2006 pour mieux refléter l’implication croissante des hommes dans le fonctionnement du centre. Tjala est le mot local pour la fourmi à miel , qui est à la fois un aliment de brousse traditionnel et l’une des histoires de création de la région d’Amata. Parmi les artistes reconnus de ce centre, il y a les sœurs Ken (Yaritji Young, l’ainée, Tjungkara, Sandra, Ray Ken, …), mais aussi leur père Mick Wikilyiri, ou encore Wawiriya Burton (qui a commencé à peindre en 2008, à 83 ans) et Tiger Palpatja.
• Plusieurs autres centres importants dans ces APY lands du centre de l’Australie : Mimili Maku Arts (avec notamment Betty Kuntiwa Pumani, vainqueur du Wynne prize 2017), Tjungu Palaya (avec Ginger Nobby Wikilyiri, Angkaliya Curtis), Iwantja Arts (avec Vincent Namatjira, arrière-petit-fils d’Albert Namatjira, Tiger Yaltangki, Kaylene Whiskey), Kaltjiti Arts (avec Witjiti George et Taylor Cooper), Ernabella Arts (avec Hector BurtonDickie Minyintiri, Niningka Lewis, Nura Rupert), …
Jirrawun Arts, fondée en 1998, devient une base pour les artistes de l’East Kimberley School, dont Rover Thomas (qui a commencé à peindre vers 1982), l’inspirateur, Queenie Mckenzie, Freddie Timms ou Paddy Bedford.
• Toujours dans le Kimberley, on trouve l’école de Warmun, fondée également en 1998. Lena Nyadbi, Mabel Juli ou encore Rammey Ramsey en font partie.
• À Warakurna, une communauté est fondée en 2005 à 300 km à l’ouest d’Uluru (Ayer’s Rock), avec des artistes tels que Eunice Yunurupa Porter, Judith Yinyika Chambers, Dianne Ungukalpi Golding, Jorna Newberry ou Jean Inyalanka Burke.
• Même Brisbane a son collectif d’artistes aborigènes, avec ProppaNOW, fondé en 2003 par Richard Bell, Jennifer Herd et Vernon Ah Kee. Gordon Hookey et Megan Cope (peinture, installations) en font également partie.

En 1988, le mouvement devient résolument « beaux-arts » avec Dreamings: The Art of Aboriginal Australia, une exposition très médiatisée à la Asia Society Gallery de New York.
En 1997, les artistes du désert occidental Emily Kame Kngwarreye et Yvonne Koolmatrie (tisserande) représentent l’Australie à la Biennale de Venise aux côtés de l’artiste autochtone du Queensland Judy Watson.
En 2007, le tableau d’Emily Kame Kngwarreye, Earth’s Creation s’est vendu pour l’équivalent de 671 000 euros.
Et, depuis 1999, le Wynne prize pour « la meilleure peinture de paysage australienne à l’huile ou à l’aquarelle » est largement dominé par les peintres aborigènes, preuve de l’engouement pour cette peinture. Ont notamment été primés Gloria Tammere Petyarre, George Ward Tjungurrayi, Betty Kuntiwa Pumani, Yukultji Napangati, Hubert Pareroultja, ou encore Sylvia Ken et la Ken family.

Depuis les années 1990

Parallèlement à l’explosion du marché de l’art australien dans les années 1990 (reflet des développements des marchés de l’art dans le monde entier), l’art aborigène acquiert une reconnaissance internationale. Auparavant considéré populairement comme « primitif » ou ethnographique, l’art aborigène contemporain émergeant profite du désir de réconciliation de l’Australie culturelle blanche. Les collectionneurs et les musées commencent à collectionner activement des œuvres autochtones contemporaines, y compris la jeune génération d’artistes autochtones formés dans des écoles d’art et travaillant selon les mêmes modes cosmopolites que les artistes du monde entier. Des artistes comme les peintres Gordon Bennett et Trevor Nickolls, qui interrogent l’histoire coloniale australienne, ou la photographe et cinéaste Tracey Moffatt, dont les photographies cinématographiques souvent surréalistes dépeignent des conflits sociaux et des traumatismes plus récents, peuvent s’affirmer non pas en tant que praticiens de l’art aborigène, mais en tant qu’artistes contemporains à part entière.
Globalement, le marché suit les mêmes pics et creux observés ailleurs, mais sans connaître les mêmes hausses fulgurantes de l’argent spéculatif et des fonds spéculatifs qui sont visibles dans d’autres grands centres.

Bien que l’art contemporain australien s’inscrive dans le monde de l’art international et mondialisé, il se caractérise par une conscience aiguë du lieu géographique et de l’identité nationale. Les tendances de fond restent néanmoins les mêmes qu’un peu partout ailleurs : disparition des -ismes et tendance chez les artistes actuels à la non spécialisation, la plupart explorant et utilisant tous les médias à leur disposition, peinture, sculpture, installation, photographie, vidéo, etc.
Parmi les artistes contemporains importants ou à suivre, on peut citer Anne Wallace, Ben Quilty, Debra Dawes, le street artiste muraliste Fintan Magee, Heidi Yardley, Megan Cope, Mike Parr, Prudence Flint, mais aussi beaucoup d’artistes aborigènes, dans le Western Desert style, comme Tiger Yaltangki, Vincent Namatjira (petit-fils d’Albert Namatjira), Witjiti George (il a commencé à peindre en 2007, à 69 ans), Betty Kuntiwa Pumani, Naomi Hobson (qui a gagné l’Alice prize en 2016 et fait partie de la jeune génération), mais aussi Gordon Bennett, reconnu internationalement comme l’un des artistes contemporains les plus importants et les plus critiques d’Australie sur l’expérience post-coloniale, ou Trevor Nickolls, qui a été décrit comme « le père de l’art aborigène urbain ».

Gordon Bennett

Gordon Bennett (1955-2014) naît d’un père anglais et d’une mère aborigène qui fait partie de la « génération volée » : élevée dans un orphelinat pour être mariée à un homme blanc. Gordon ne découvre réellement ses origines aborigènes qu’à l’âge de onze ans, et prend conscience de l’image des Aborigènes et de la culture dominante blanche. Néanmoins Bennett ne souhaite pas être considéré comme un artiste aborigène, ou du moins ne pas être confiné dans ce rôle. Attaché à ses deux cultures, il cherche simplement, à travers un art « humain et audacieux », à questionner les stéréotypes raciaux post-coloniaux ainsi que l’identité nationale et l’histoire de l’Australie. Vers la fin des années 1990, Bennett crée une espèce de dialogue entre son art et celui de Jean-Michel Basquiat – mais également avec l’histoire de la peinture à travers des œuvres emblématiques comme Les demoiselles d’Avignon ou La joconde, questionnant les notions d’authentique et d’original. L’appropriation permet également à Bennett de se référer à l’art autochtone et non autochtone et de situer sa peinture dans une zone fluide entre ces deux formes d’art contemporain qui se chevauchent.

Trevor Nickolls

Trevor Nickolls (1949-2012) est aborigène mais grandit dans la banlieue d’Adélaïde. Commençant à dessiner dès 8 ans, ce n’est que vers la fin de son diplôme d’études supérieures au Victorian College of the Arts qu’il découvre pour la première fois l’art traditionnel aborigène. Ils décrit sa rencontre avec l’artiste de Papunya Dinny Nolan Tjampitjinpa en 1979 comme un tournant dans sa vie. Les deux artistes venant de directions opposées, Nickolls estime qu’il est possible de synthétiser un style artistique à partir d’éléments des deux cultures. À partir de là, Nickolls voyage beaucoup, rencontre des artistes et des anciens de toute la Terre d’Arnhem, va voir des peintures rupestres traditionnelles in situ. Il en revient à la fois nourri intellectuellement et artistiquement, mais aussi tristement déçu par les conditions qu’il a vu dans certaines colonies autochtones de l’intérieur.
Nickolls est mis sous les projecteurs lorsqu’il est choisi pour représenter l’Australie avec trente de ses peintures à la Biennale de Venise en 1990. Son œuvre tourne autour de la dualité : ville / nature, noir / blanc, «initié» / «étranger», reflet de la dichotomie des histoires européennes et aborigènes en Australie.

Quelques records d’enchères.

(cela donne un aperçu des artistes reconnus comme importants par le marché de l’art)
À fin 2020, l’enchère la plus élevée pour un artiste australien est de 6,13 millions de $ (US), obtenue en 2020 par Brett Whiteley pour Henri’s Armchair (1974-75). Il est suivi par Sydney Nolan, pour First-Class Marksman (1946), vendu 5,4 millions de $ en 2010. Viennent ensuite : Brett Whiteley (My Armchair, 1976) 3,9 m$ en 2013 – Brett Whiteley (The Olgas for Ernest Giles, 1985) 3,5 m$ en 2007 (c’était alors le record) – John Brack (The Old Time, 1969) 3,36 m$ en 2007 – John Brack (The bar, 1954) 3,1 m$ – Russell Drysdale (Grandma’s Sunday Walk, 1972) 3 m$ en 2017 – Russell Drysdale (Going to the Pictures, 1941) 2,95 m$ en 2020 – Fred Williams (Hummock in Landscape, 1967) 2,8 m$ en 2020 – Arthur Streeton (Sydney Harbour, 1907) 2 m$ en 2016 – Clifford Possum (Warlugulong, 1977) 2 m$ en 2007 (record pour un peintre aborigène) – Ian Fairweather (Barbecue, 1963) 1,7 m$ en 2019 – Charles Blackman (Alice on the table, 1956) 1,65 m$ en 2019 – Emily Kame Kngwarreye (Earth’s Creation I, 1991) 1,64 m$ en 2017 (record pour une femme australienne) – Howard Arkley (Deluxe Setting, 1992) 1,5 m$ en 2019 – Jeffrey Smart (Self-portrait at Papini’s, 194-85) 1,26 m$ en 2014.
La seconde femme de ce classement est Ethel Carrick Fox, avec Market under trees (1919), vendu 948 000 $ en 2008.

La galerie

Avec 406 peintres et œuvres, de 1900 à 2020. Et, surtout, un tiers de femmes (et de toutes les époques) ! Un record qui mérite vraiment d’être souligné. Régalez-vous !

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