Archives de catégorie : Couvertures

Elaine et Alvin Lustig, un couple moderne

Bien qu’il ait eu une carrière écourtée par sa mort précoce en 1955, à l’âge de 40 ans, Alvin Lustig a eu le temps d’introduire les principes de l’art moderne dans sa conception graphique, ce qui a eu une influence à long terme sur la pratique contemporaine. Il était à l’avant-garde d’un groupe qui croyait avec ferveur dans le pouvoir curatif d’une bonne conception lorsqu’elle est appliquée à tous les aspects de la vie américaine. Touchant aussi bien à la conception de livres et de couvertures de livres ou de magazines, qu’au design intérieur ou à la création de motifs pour textiles, il était un généraliste, et a, dans ces différents médias, établi des normes qui sont encore viables aujourd’hui.

La collection New Classic

Influencé par E. McKnight Kauffer, Jan Tschichold pour la typographie, et par Frank Lloyd Wright, avec qui il a étudié pendant trois mois à Taliesin West, il a notamment conçu des couvertures de livres pour les éditions New Directions (en particulier pour la collection New Classics, de 1945 à 1952), très différentes de ce qui se faisait à cette époque où la tendance était plutôt de résumer un livre grâce à une image généraliste. « Sa méthode consistait à lire le texte pour ressentir la force créatrice de l’auteur, puis à la reformuler dans ses propres termes graphiques ». Pour cela il utilise des constructions souvent non figuratives, à base de lignes et de typographie sur de forts aplats de couleurs, créant des couvertures presque symbolistes qui tiennent plus d’œuvres d’artistes comme Paul Klee, Joan Miró ou Mark Rothko que d’un style commercial. Et bien que Lustig ait rejeté la peinture comme étant trop subjective et n’ai jamais eu l’intention de peindre lui-même, il lui a néanmoins emprunté une sensibilité abstraite qu’il a su intégrer dans sa conception globale.
La grande force de cette collection est que, bien que chaque couverture soit radicalement différente des autres, Alvin Lustig a su donner une vraie cohérence à l’ensemble.

Un touche-à-tout de génie

Né en 1915 à Denver dans une famille qui n’a « absolument aucune prétention à la culture », il a lui-même peu de goût pour les études, préférant devenir un magicien itinérant autour de Los Angeles, où sa famille s’est installée. C’est pourtant au lycée qu’il est introduit par « un professeur éclairé » à l’art moderne, la sculpture et les affiches françaises. Fasciné, il commence à consacrer plus de temps, lors de ses spectacles de magie, à en créer les affiches qu’à s’entraîner à l’art de la prestidigitation.
A vingt et un, il trouve un petit emploi d’imprimeur-typographe sur une lettre-presse dans l’arrière-salle d’une pharmacie. Un an ou deux plus tard, il quitte cet emploi pour se consacrer exclusivement à la conception. Il fonde alors, avec un petit groupe comprenant Saul Bass, Rudolph de Harak, John Foli et Louis Danziger, The Los Angeles Society for Contemporary Designers, dont les membres sont frustrés par le manque de vision créative des entreprises de la côte Ouest. La rareté du travail en Californie le force d’ailleurs à déménager à New York en 1944, où il devient directeur de la recherche visuelle pour Look’s magazine jusqu’en 1946. C’est à New York qu’il commence à s’intéresser au design d’intérieur et industriel. Il retourne pourtant à Los Angeles jusqu’en 1950, dans un bureau spécialisé dans l’architecture, le mobilier et la conception de tissu, tout en continuant son travail éditorial dans l’édition.
Lustig est connu pour son expertise dans pratiquement toutes les disciplines de la conception. Il a ainsi conçu des couvertures de disques ou de magazines (Pour Industrial Design par exemple), des publicités, des catalogues commerciaux, des rapports annuels, des espaces de bureaux (y compris les chaises, luminaires, etc.) et des textiles. À la fin des années quarante, il a dessiné un hélicoptère pour Rotoron et, en 1950, la signalisation extérieure du Northland Shopping Center de Detroit, le premier centre commercial américain. Comme preuve de son éclectisme, il a même conçu, autour de 1952, la séquence d’ouverture de la série de dessin animé populaire Mr. Magoo !

Elaine Lustig Cohen

Elaine épouse Alvin Lustig en 1948 et, jusqu’en 1955, date de sa mort, elle est, comme elle le dit, « un disciple aveugle » de son charismatique mari. En 1950, alors qu’ils vivaient jusque là à Los Angeles, le couple déménage à New York. C’est là que la santé d’Alvin Lustig commence à se détériorer : il est diabétique. Et, en 1954, c’est lui qui est aveugle. Mais même avec des facultés affaiblies, il continue à diriger Elaine et ses assistants dans chaque détail de conception. A tel point que, lorsqu’à sa mort, il faut, à la demande des clients (et parmi eux l’architecte Philip Johnson), achever certains travaux en cours, tous réalisent qu’Alvin Lustig n’a jamais réellement inclus sa femme dans ses projets. En fait, elle et ses assistants, y compris (pour un court laps de temps) Ivan Chermayeff, devaient seulement exécuter le soi-disant « sale boulot » qu’Alvin, vêtu d’une chemise blanche et d’une cravate, assis derrière son bureau en marbre immaculé, leur esquissait sur son carnet de croquis. Pourtant, et bien que très peu de femmes designers aient leur propre studio à cette époque, Elaine n’hésite pas à enfiler le costume de son mari. Elle n’a que 28 ans, aucune formation formelle en tant que designer, elle va pourtant s’imposer comme un talent remarquable, se spécialisant elle aussi dans la conception de couvertures de livres ou de catalogues de musées, mais aussi dans la signalisation (pour la TWA, la Federal Aviation Administration ou pour le campus technique de General Motors en collaboration avec Eero Saarinen), en adhérant d’abord à l’esthétique de son défunt mari avant de développer son propre style moderniste. Bien qu’elle ait fermé le studio pour travailler seule, Elaine continue à gagner des commissions pour des musées, des cabinets d’architecture et des éditeurs de livres, y compris Noonday Press, dont le co-fondateur est Arthur Cohen, qu’elle épouse en 1956.
En 1963, elle entame une relation fructueuse avec le Jewish museum de New-York pour la conception de catalogues, d’invitations, des sacs et des installations d’exposition pour des artistes révolutionnaires comme Jasper Johns, Yves Klein et Robert Rauschenberg – c’est elle qui réalise l’affiche pour l’exposition Primary structure de 1966, qui a plus ou moins officialisé l’existence du minimalisme comme nouveau mouvement artistique (avec des exposants comme Donald Judd, Carl Andre, Sol LeWitt, Tony Smith ou Dan Flavin, excusez du peu !).
Mais, à partir de 1969, comme le fait de travailler seule ne lui permet pas d’accepter de grands projets, elle décide de se consacrer surtout à la peinture ou aux collages, même si elle accepte encore quelques clients occasionnels, comme les éditions Ex Libris, pour qui elle conçoit des catalogues (sa fille, Tamar, en concevra également certains).

Maigret en Espagne

Ricard Giralt Miracle

Ricard Giralt Miracle (1911-1994) était un illustrateur, graphiste et typographe Catalan. Il a travaillé à la création d’affiches, de couvertures de livres ainsi qu’à la mise en page intérieure. Pour Ayma Editores et sous la signature de M.T. Larig, il illustre, de 1948 à 1950, la couverture de cinq premiers Maigret (collection Albor : Le charretier de la Providence, La tête d’un homme, Le port des brumes, Cécile est morte, Le chien jaune), puis, de 1950 à 1953, pour la collection Maigret en acción, la couverture de 36 autres aventures dans lesquelles, jusque là, Simenon a entraîné son héros (De L’affaire Saint-Fiacre au Revolver de Maigret). À partir du numéro 37 (Maigret en la Costa Azul), les illustrations sont confiées à Fariñas.

Luis de Caralt

De 1962 à 1973, les éditions Luis de Caralt ont également édité les ouvrages de Maigret, avec des couvertures illustrées par Vicente Ballestar. Cette fois, l’intégralité des ouvrages sont édités, mais en commençant par des ouvrages récents (Maigret et les vieillards et Maigret aux assises, parus en France en 1960, puis Les scrupules de Maigret, paru en 1958 et Maigret et le Voleur paresseux, paru en 1961). Puis, petit à petit, les histoires plus anciennes sont publiées (Maigret et son mort, Maigret à New-York, datant de 1948 et 1947), puis les toutes premières (Le chien jaune, Pietr-le-Letton), tout en continuant à publier les dernières histoires au fur et à mesure de leur sortie en France, jusqu’aux derniers (Maigret et l’Homme tout seul, Maigret et l’Indicateur, Maigret et Monsieur Charles) publiés juste après leur sortie française.

Mais, bizarrement, dès 1963, une autre édition paraît, qui reprend les mêmes dessins mais cette fois traités en noir et blanc avec un gros Maigret écrit en jaune sur fond noir. Là aussi tous les ouvrages sont publiés, mais dans un ordre différent et sur un temps plus long puisque les derniers paraissent au début des années 1980 (à moins qu’il ne s’agisse de rééditions).

Ferenc Pintér, illustrateur majuscule

Ferenc Pintér (1931-2008) est né en Hongrie. Son père, Jòzsef, est peintre mais gravement malade, et la vie est difficile. Ferenc montre très tôt des prédispositions artistiques mais est refusé (3 fois) par l’Académie des Beaux-Arts de Budapest en raison de son indépendance idéologique et de son rejet du communiste. Lorsque les chars soviétiques envahissent Budapest en 1956 pour réprimer la rébellion et étouffer toute ambition libertaire, il fuit vers l’Italie. Là, modestement, il va devenir l’un des plus grands illustrateurs du XXe siècle, produisant des affiches politiques, culturelles ou publicitaires et, surtout, d’innombrables couvertures de livres pour la maison d’édition Mondadori, au long d’une coopération de 32 ans débutée en 1960.
Le grand public se souvient de lui surtout pour le commissaire Maigret (tous les ouvrages, en plusieurs éditions), mais il a également illustré les couvertures de centaines de volumes pour Agatha Christie, Pavese, Deledda, Soldati, Steinbeck, Faulkner, Ibsen, etc.
Malgré l’assurance de son grand talent, Ferenc Pintér était un homme simple qui avouait lui-même n’avoir jamais bien sur se « vendre ». Il souhaitait simplement être en mesure de payer des impôts, « heureux d’apporter ainsi ma contribution à ce pays [l’Italie] qui m’a tant donné ».

Maigret

Comme Maigret, et comme Simenon, Ferenc Pintér fumait la pipe. Il exécute ses premières couvertures de Maigret en 1966, 2 ans après que l’acteur italien Gino Cervi ait commencé à interpréter le commissaire à la télévision. Il choisit donc de s’en inspirer. Pintér n’a jamais rencontré l’écrivain belge, bien que Simenon – par contrat – supervisât les illustrations et qu’il ait été enthousiasmé par celles-ci. Enthousiasme que Mondadori n’a guère pris la peine de transmettre : « nous étions seulement considérés comme des employés », regrette Pintér.
Outre la « pâte » de l’artiste, ce qui est le plus remarquable dans ses illustrations des livres de Maigret (notamment pour la série qui commence en 1969), c’est l’audace des cadrages, l’inventivité des couleurs. Bref, du très, très grand art.

Autres illustrations

Sauf indication contraire, il s’agit de couvertures de livres.

Dick Bruna, l’enfance de l’art

Hendrik Magdalenus Bruna, né en 1927 à Utrecht, aux Pays-Bas, est le deuxième fils de l’éditeur A. W. Bruna. Pendant la Seconde Guerre mondiale, la famille doit se cacher plusieurs années pour que le père ne soit pas envoyé de force comme travailleur en Allemagne. Après la guerre, Dick commence par suivre une formation scolaire, mais l’abandonne bientôt : il est de toute façon prévu qu’il suive les traces de son père et de son grand-père, et qu’il soit éditeur. Pour s’y préparer, il se rend à Londres et Paris. Dans cette dernière ville, il visite assidûment toutes sortes de musées et décide de devenir artiste. De retour dans son pays, il retourne étudier à l’Académie des Beaux-Arts d’Amsterdam, mais ne tarde pas à tout laisser tomber. Il se met néanmoins à travailler comme dessinateur, ce qui lui vaut d’être plus ou moins considéré comme la brebis galeuse de la famille.
Pourtant, en 1953, parait son premier album pour enfants, De Appel. En 1955, en vacances sur la côte néerlandaise, Bruna dessine pour son jeune fils le premier livre de la série Nijntje (Miffy en anglais), inspiré par un lapin qui se promenait dans le jardin de leur maison – ce petit lapin blanc est tellement connu dans le monde entier que les autres personnage de Bruna ont fini par être incorporés au « monde de Miffy ». Ses livres (plus de 120) ont été traduits dans près de cinquante langues, avec de très gros tirages (85 millions d’albums vendus), en particulier au Japon, où il jouit d’une immense popularité (au point d’avoir certainement inspiré les créateurs d’Hello Kitty).
« Dès le début, j’avais dans l’idée de faire les choses le plus simples possible, et c’est toujours le cas. Cela laisse beaucoup de place à l’imagination des enfants » Mais la simplicité n’est qu’apparente et demande beaucoup de travail, d’autant que Bruna est un perfectionniste. « À 20 ans, j’ai passé un an à Paris et j’ai beaucoup aimé l’œuvre d’Henri Matisse. Surtout ce qu’il a fait dans ses dernières années, ses découpages. Je pensais que cela était si simple et beau que si je faisais quelque chose, ça devrait être comme ça… »

Le style épuré et précis de Dick Bruna a également fait merveille dans la création de posters publicitaires (inspirés de Cassandre et Savignac) et, surtout, les couvertures de livres : il a ainsi illustré plus de 2000 couvertures et une centaine d’affiches pour l’entreprise familiale, reprise par son frère et devenue A. W. Bruna & Zoon (Bruna & Fils). Ses illustrations les plus connues sont celles de la collection Zwarte Beertjes (Ours Noirs) (créée en 1955), notamment pour Havank, un auteur de polars néerlandais, Simenon (et pas seulement Maigret), ou pour des séries comme Le Saint, James Bond et O.S.S. 117

Maigret

Autres illustrations

… ou en version étrangère

Les Maigret ont été traduits dans une cinquantaine de langues, dont pas loin d’une quinzaine dans lesquelles sont parus la totalité des 75 ouvrages (allemand, espagnol, anglais, danois, italien, russe, néerlandais, portugais, japonais, norvégien, roumain, tchèque, finnois, hongrois) – 41 Maigret ont été traduits en chinois, 34 en grec, 30 en persan, 15 en hébreu, 5 en espéranto et même 2 en basque ou en gallois ! Le plus traduit étant « Le chien jaune » dont il existe 37 traductions (y compris en thaï, en albanais ou en mongol).
Les premières éditions anglophones des romans de Maigret paraissent très tôt après la sortie des premiers romans chez Fayard (en 1931) : l’éditeur américain Covici fait paraître le premier volume en 1932, suivi en 1933 par l’anglais Hurst & Blackett. Les premières éditions italiennes (chez Mondadori), portugaises, norvégiennes ou danoises apparaissent également dès 1932. L’Allemagne et la Suède suivent dès 1934.

Royaume-Uni : Penguin Books

L’éditeur anglais Penguin a sorti son premier Maigret à la fin des années 50. Depuis, il n’a cessé de le rééditer régulièrement, créant même une collection spéciale Penguin Maigret.

Pour sa toute dernière réédition, parue depuis 2013, Penguin a fait appel au talent d’Harry Gruyaert, photographe belge de l’agence Magnum pour illustrer de très belles couvertures, toutes en atmosphère…

Espagne, Italie et Pays-Bas

Mais les plus belles réussites se trouvent en Espagne, en Italie et aux Pays-Bas.
L’Espagne, tout d’abord, avec l’éditeur Ayma qui fait appel à Ricard Giralt Miracle, graphiste espagnol de renom, pour dessiner les couvertures de la collection Maigret en acción. Il en réalisera 41, de 1948 à 1953. À partir de 1962, les éditions Luis de Caralt publient à leur tour une collection intitulée Las novelas de Maigret, avec des couvertures illustrées par Ballestar.
En Italie, c’est la maison d’édition Mondadori, à laquelle Simenon restera toujours fidèle, qui, dès 1932, édite Maigret. Dans les années 60, ils font appel à Ferenc Pintér, d’origine hongroise, qui, pendant 32 ans, va dessiner pour eux de sublimes couvertures de livres – et notamment pour la série Le inchieste del commissario Maigret -, faisant de lui l’un des illustrateurs européens les plus importants du XXe siècle.
Aux Pays-Bas, enfin, où Dick Bruna, autre illustrateur de génie, crée dès les années 50, pour l’éditeur A.W. Bruna & Zoon (Bruna & Fils), des couvertures devenues depuis véritablement iconiques – à tel point que son illustration de la pipe avec les ronds de fumées est reprise pour une des collections des Presses de la cité.
[ Je vous invite à cliquer sur les liens ci-dessus si vous souhaitez en (sa)voir plus. ]

Maigret en version française…

J’entame aujourd’hui une série d’articles consacrés aux couvertures de livres avec Simenon et sa série des Maigret, héros de 75 romans policiers et 28 nouvelles publiées entre 1931 et 1972. Et, comme vous allez pouvoir le constater, durant ces 40 années de publications, la présentation de ces livres a plusieurs fois changé – sans parler des très nombreuses rééditions ou éditions étrangères dont je vous parlerais ensuite.
Les Maigret sont d’abord publiés chez Fayard. Cela concerne la première série de 19 romans écrits entre 1931 et 1934, année où Simenon fait prendre sa retraite à son héros pour pouvoir se consacrer à ses romans durs. Mais c’était sans compter sur Gallimard qui convainc Simenon de remettre le couvert pour une série de nouvelles ou courtes histoires écrites entre 1936 et 1942 et qui vont paraître entre 1942 et 1944 (Maigret revient…, Signé Picpus et Les Nouvelles Enquêtes de Maigret). Puis Simenon part s’installer aux États-Unis, en 1945, et Sven Nielsen, qui a créé deux ans plus tôt les Presses de la Cité, réussit l’exploit de signer Simenon qui va publier chez cet éditeur pas moins de 140 romans et recueils de nouvelles, dont 54 Maigret !
Mais des images valent mieux que de longs discours. Voici donc une partie de ces couvertures originales, dans l’ordre de parution.

À partir de leur première parution, les Maigret ont ensuite été régulièrement réédités. Là encore, il y a de belles couvertures… et certaines moins réussies (en étant gentil). Mais je vous laisse juge – après tout, les goûts et les couleurs…