Elaine et Alvin Lustig, un couple moderne

Posté le 22 juin 2015 dans Couvertures
Elaine et Alvin Lustig, un couple moderne

Bien qu’il ait eu une carrière écourtée par sa mort précoce en 1955, à l’âge de 40 ans, Alvin Lustig a eu le temps d’introduire les principes de l’art moderne dans sa conception graphique, ce qui a eu une influence à long terme sur la pratique contemporaine. Il était à l’avant-garde d’un groupe qui croyait avec ferveur dans le pouvoir curatif d’une bonne conception lorsqu’elle est appliquée à tous les aspects de la vie américaine. Touchant aussi bien à la conception de livres et de couvertures de livres ou de magazines, qu’au design intérieur ou à la création de motifs pour textiles, il était un généraliste, et a, dans ces différents médias, établi des normes qui sont encore viables aujourd’hui.

La collection New Classic

Influencé par E. McKnight Kauffer, Jan Tschichold pour la typographie, et par Frank Lloyd Wright, avec qui il a étudié pendant trois mois à Taliesin West, il a notamment conçu des couvertures de livres pour les éditions New Directions (en particulier pour la collection New Classics, de 1945 à 1952), très différentes de ce qui se faisait à cette époque où la tendance était plutôt de résumer un livre grâce à une image généraliste. « Sa méthode consistait à lire le texte pour ressentir la force créatrice de l’auteur, puis à la reformuler dans ses propres termes graphiques ». Pour cela il utilise des constructions souvent non figuratives, à base de lignes et de typographie sur de forts aplats de couleurs, créant des couvertures presque symbolistes qui tiennent plus d’œuvres d’artistes comme Paul Klee, Joan Miró ou Mark Rothko que d’un style commercial. Et bien que Lustig ait rejeté la peinture comme étant trop subjective et n’ai jamais eu l’intention de peindre lui-même, il lui a néanmoins emprunté une sensibilité abstraite qu’il a su intégrer dans sa conception globale.
La grande force de cette collection est que, bien que chaque couverture soit radicalement différente des autres, Alvin Lustig a su donner une vraie cohérence à l’ensemble.

Un touche-à-tout de génie

Né en 1915 à Denver dans une famille qui n’a « absolument aucune prétention à la culture », il a lui-même peu de goût pour les études, préférant devenir un magicien itinérant autour de Los Angeles, où sa famille s’est installée. C’est pourtant au lycée qu’il est introduit par « un professeur éclairé » à l’art moderne, la sculpture et les affiches françaises. Fasciné, il commence à consacrer plus de temps, lors de ses spectacles de magie, à en créer les affiches qu’à s’entraîner à l’art de la prestidigitation.
A vingt et un, il trouve un petit emploi d’imprimeur-typographe sur une lettre-presse dans l’arrière-salle d’une pharmacie. Un an ou deux plus tard, il quitte cet emploi pour se consacrer exclusivement à la conception. Il fonde alors, avec un petit groupe comprenant Saul Bass, Rudolph de Harak, John Foli et Louis Danziger, The Los Angeles Society for Contemporary Designers, dont les membres sont frustrés par le manque de vision créative des entreprises de la côte Ouest. La rareté du travail en Californie le force d’ailleurs à déménager à New York en 1944, où il devient directeur de la recherche visuelle pour Look’s magazine jusqu’en 1946. C’est à New York qu’il commence à s’intéresser au design d’intérieur et industriel. Il retourne pourtant à Los Angeles jusqu’en 1950, dans un bureau spécialisé dans l’architecture, le mobilier et la conception de tissu, tout en continuant son travail éditorial dans l’édition.
Lustig est connu pour son expertise dans pratiquement toutes les disciplines de la conception. Il a ainsi conçu des couvertures de disques ou de magazines (Pour Industrial Design par exemple), des publicités, des catalogues commerciaux, des rapports annuels, des espaces de bureaux (y compris les chaises, luminaires, etc.) et des textiles. À la fin des années quarante, il a dessiné un hélicoptère pour Rotoron et, en 1950, la signalisation extérieure du Northland Shopping Center de Detroit, le premier centre commercial américain. Comme preuve de son éclectisme, il a même conçu, autour de 1952, la séquence d’ouverture de la série de dessin animé populaire Mr. Magoo !

Elaine Lustig Cohen

Elaine épouse Alvin Lustig en 1948 et, jusqu’en 1955, date de sa mort, elle est, comme elle le dit, « un disciple aveugle » de son charismatique mari. En 1950, alors qu’ils vivaient jusque là à Los Angeles, le couple déménage à New York. C’est là que la santé d’Alvin Lustig commence à se détériorer : il est diabétique. Et, en 1954, c’est lui qui est aveugle. Mais même avec des facultés affaiblies, il continue à diriger Elaine et ses assistants dans chaque détail de conception. A tel point que, lorsqu’à sa mort, il faut, à la demande des clients (et parmi eux l’architecte Philip Johnson), achever certains travaux en cours, tous réalisent qu’Alvin Lustig n’a jamais réellement inclus sa femme dans ses projets. En fait, elle et ses assistants, y compris (pour un court laps de temps) Ivan Chermayeff, devaient seulement exécuter le soi-disant « sale boulot » qu’Alvin, vêtu d’une chemise blanche et d’une cravate, assis derrière son bureau en marbre immaculé, leur esquissait sur son carnet de croquis. Pourtant, et bien que très peu de femmes designers aient leur propre studio à cette époque, Elaine n’hésite pas à enfiler le costume de son mari. Elle n’a que 28 ans, aucune formation formelle en tant que designer, elle va pourtant s’imposer comme un talent remarquable, se spécialisant elle aussi dans la conception de couvertures de livres ou de catalogues de musées, mais aussi dans la signalisation (pour la TWA, la Federal Aviation Administration ou pour le campus technique de General Motors en collaboration avec Eero Saarinen), en adhérant d’abord à l’esthétique de son défunt mari avant de développer son propre style moderniste. Bien qu’elle ait fermé le studio pour travailler seule, Elaine continue à gagner des commissions pour des musées, des cabinets d’architecture et des éditeurs de livres, y compris Noonday Press, dont le co-fondateur est Arthur Cohen, qu’elle épouse en 1956.
En 1963, elle entame une relation fructueuse avec le Jewish museum de New-York pour la conception de catalogues, d’invitations, des sacs et des installations d’exposition pour des artistes révolutionnaires comme Jasper Johns, Yves Klein et Robert Rauschenberg – c’est elle qui réalise l’affiche pour l’exposition Primary structure de 1966, qui a plus ou moins officialisé l’existence du minimalisme comme nouveau mouvement artistique (avec des exposants comme Donald Judd, Carl Andre, Sol LeWitt, Tony Smith ou Dan Flavin, excusez du peu !).
Mais, à partir de 1969, comme le fait de travailler seule ne lui permet pas d’accepter de grands projets, elle décide de se consacrer surtout à la peinture ou aux collages, même si elle accepte encore quelques clients occasionnels, comme les éditions Ex Libris, pour qui elle conçoit des catalogues (sa fille, Tamar, en concevra également certains).

Laisser un commentaire