Graphisme espagnol du XXe siècle à nos jours

Posté le 28 Mai 2015 dans Histoire du graphisme
Graphisme espagnol du XXe siècle à nos jours

De Ramon Casas à Isidro Ferrer, en passant par Rafael de Penagos, Bon, Salvador Bartolozzi, Manuel Monleón, Josep Renau, Ricard Giralt Miracle, Antoni Clavé, Josep Artigas, Manolo Prieto, Josep Pla Narbona, José María Cruz Novillo, Jordi Fornas, Daniel Gil, Iván Zulueta, Ceesepe, Óscar Mariné ou Iker Ayestaran, pour n’en citer que quelques uns, les graphistes espagnols ont reflété, accompagné et souvent vécu intensément les nombreux bouleversements de l’histoire espagnole au XXe siècle.
Mais voyons ça plus en détail.

Les deux Républiques

Après une première République, proclamée le 11 février 1873, les Bourbons sont restaurés dès 1874 en la personne d’Alphonse XII, fils d’Isabelle II (qui avait abdiqué en 1870), et une monarchie constitutionnelle (1876) stable s’installe. Mais la crise agraire, le retard industriel, les revendications autonomistes de la Catalogne, les grèves et l’anarchisme secouent le pays. Pendant la minorité d’Alphonse XIII, l’Espagne se lance dans la guerre hispano-américaine contre les États-Unis et perd Cuba, Porto Rico et les Philippines en 1898.
Neutre pendant la Première Guerre mondiale, l’Espagne est vivement touchée par la grippe espagnole. Le gouvernement doit faire face à une grève générale en 1917. Au Maroc espagnol, la révolte d’Abd el-Krim dans les années 1920 provoque la guerre du Rif. Le général Primo de Rivera s’impose comme premier ministre après le coup d’État du 13 septembre 1923. Il prend des mesure radicales qui instituent une dictature. Il engage aussi une série de grands travaux pour moderniser le pays. Mais son autoritarisme, la crise économique de 1929, la persistance du problème agraire et les mécontentements visibles dans tout le pays ont raison de lui : il s’exile en 1930, suivi du roi en 1931. La Seconde République espagnole est proclamée. Elle prend des mesures en faveur des paysans (loi agraire du 15 septembre 1932), des femmes (droit de vote, divorce autorisé) et des autonomies catalane et basque. Les titres de noblesse sont abolis et le pouvoir du clergé et de l’armée se trouve diminué. C’est pourquoi, après la victoire du Front populaire (coalition de gauche, comprenant notamment le Parti socialiste, le syndicat UGT et le Parti communiste) en 1936, les extrêmes droites (carlistes – courant royaliste traditionaliste, attaché à la défense de la religion catholique et au maintien des anciens privilèges – et phalangistes – courant nationaliste fascisant créé par le fils du dictateur déchu Primo de Rivera) organisent un soulèvement qui mène l’Espagne à une tragique guerre civile de plus de trois ans, de 1936 à 1939.

La Guerre civile

Très meurtrière, cette guerre met aux prises près de 800 000 nationalistes et un nombre équivalent de républicains. Après les premiers combats, les républicains, comme les nationalistes, demandent des armes à l’étranger. Hitler et Mussolini apportent au général Franco, qui a pris la tête des nationalistes, une aide précieuse. L’Allemagne (légion Condor) et l’Italie (cinq divisions de Chemises noires) donnent leur appui militaire aux nationalistes et y expérimentèrent leurs matériels (chars d’assaut, avions…) et leurs procédés tactiques (bombardement en piqués, etc.). Les républicains reçoivent l’aide de l’URSS et des Brigades internationales : 35 000 volontaires de 50 nations, en majorité communistes ; la France et la Grande-Bretagne choisissant d’appliquer une politique de « non-intervention ». On sait ce qu’il advient…
La guerre d’Espagne fait plus d’un million de victimes : 145 000 morts au combat, 134 000 fusillés, 630 000 morts de maladie. Le régime franquiste s’installe dans un pays ruiné.
Côté graphisme, et notamment côté républicains, cette guerre civile a néanmoins donné lieu à une intense propagande au travers de nombreuses affiches d’artistes engagés comme José Bardasano, Carles Fontseré, Josep Renau, Josep Subirats, Pedrero ou Vicente Ballester.

La Retirada

Du coup, la fin de la guerre marque la fin des perspectives artistiques de toute une génération d’artistes qui avait choisi le camp des vaincus, et qui, dans sa grande majorité, choisit l’exil comme réponse à son opposition au nouveau régime en Espagne. Dans un premier temps, cet exode massif (plus de 450 000 Espagnols s’exilent) va vers la France (où beaucoup resteront, comme Antoni Clavé), ou, de là, se disperse vers d’autres pays européens ou latino-américains (comme le Mexique pour Josep Renau, José Bardasano ou Carles Fontseré). La plupart des artistes espagnols qui passent la frontière en 1939 se retrouvent dans les camps de concentration du Midi de la France (Barcarès, Argelès, …). Les conditions d’accueil dans les différents pays varient en fonction des circonstances politiques, mais en général, elles furent assez généreuses pour leur permettre de survivre et de s’adapter. Par la suite, la fin de la Seconde Guerre Mondiale leur a fait espérer un retour prochain en Espagne, mais l’histoire en a décidé autrement : certains ne rentrèrent jamais ; les autres ne revenant qu’à mesure que l’horizon culturel espagnol montrait quelques signes d’ouverture vers l’extérieur.
Ceux qui, en 1939, restent malgré tout, comme Arturo Ballester (qui survit en créant des cartes postales ou en donnant des cours de peinture), subissent un « exil intérieur » forcé, quand ils ne se retrouvent pas dans des bataillons disciplinaires imposés aux vaincus par le régime franquiste – ou pire.

Le Franquisme

Après la victoire, le général Franco, bien qu’originellement monarchiste, décide finalement de conserver le pouvoir, qu’il garde jusqu’à sa mort, en 1975, soumettant l’Espagne à une dictature de quarante longues années. Il s’appuie sur une idéologie conservatrice et nationale-catholique, qui s’incarne dans des institutions autoritaires (parti unique, censure, juridictions d’exception, etc.). Le franquisme repose davantage sur la personnalité du dictateur que sur une idéologie bien définie. Franco, bien que considéré comme peu charismatique, réussit à conserver son pouvoir quasiment sans limite jusqu’à sa mort en 1975. Pendant la durée de son régime, il n’y a en Espagne aucune Constitution formelle, mais seulement un petit nombre de textes fondamentaux édictés par Franco. Le Caudillo tient dans ses mains toutes les rênes, nommant les titulaires de tous les postes politiquement importants sur la base de ses rapports de confiance personnels, et ce jusqu’au niveau des provinces. Dans la mesure où le catholicisme constitue une partie intégrante de la culture espagnole, on en arrive à une collaboration entre l’Église et l’État dans le cadre du nacional-catolicismo (national-catholicisme).
Les années 1940 à 1960, connues comme étant les « années noires », sont les plus dures. Le régime dictatorial s’installe, il se montre ferme et sans pitié envers les vaincus, afin d’asseoir son autorité. L’économie est au plus bas et les années 50 sont marquées par une terrible famine. Il n’y a pas de politique culturelle sous Franco, d’art propre au système, de pensée esthétique franquiste. Mais la censure, régie par la Loi de la Presse de 1938, bat son plein et rien ne peut être écrit, tourné, publié sans son contrôle (l’œuvre doit respecter le dogme et la morale, ne pas contenir de diffamation ou d’insultes contre le régime, ne pas troubler l’ordre public, etc.). Le sexe, notamment, est un sujet totalement tabou.

La monarchie, restaurée en 1969, ne redevient vraiment effective qu’après la mort de Franco, en 1975. Trois années sont nécessaires au nouveau roi, Juan Carlos Ier, pour mettre fin institutionnellement au franquisme et le 6 décembre 1978 un référendum entérine une Constitution qui place le pays sous le signe de la démocratie. Cette Constitution, très libérale, rompt avec le centralisme très poussé de l’époque franquiste et met en place une large décentralisation. Le parti communiste est aussi légalisé.

La Movida

À partir du rétablissement de la liberté d’expression, en 1977, à l’unisson d’une société qui se libéralise elle-même à grands pas, les arts s’emploient à renverser tous les tabous du franquisme et à faire exister des discours trop longtemps réprimés. C’est dans ce contexte de passage brutal à la modernité d’un pays gouverné pendant plusieurs décennies par une idéologie passéiste et fermée, que s’épanouit le phénomène culturel de la Movida. Celui-ci est déterminant dans l’élaboration d’une nouvelle identité collective cherchant à s’affranchir des démons du passé.
C’est d’abord – et essentiellement – à Madrid que la Movida prend forme. Dès les dernières années du franquisme a commencé à surgir une culture underground qui peut s’épanouir au grand jour à partir de 1975. La capitale est dès lors le cadre par excellence d’un phénomène sociologique fondamentalement urbain qui bouleverse le rapport traditionnel à la culture. Portée par le désir de renouveau de la jeunesse espagnole et l’émergence de nouveaux acteurs sur le plan artistique et culturel, recevant l’influence des mouvements culturels européens contemporains comme la new wave britannique ou le mouvement punk, elle contribue à la modernisation et à l’intégration de la société espagnole dans l’Europe démocratique.
La provocation, presque toujours ludique, est le mot d’ordre. Le sexe, soumis dans les décennies antérieures à un contrôle rigide, est à l’honneur et en
particulier tout ce qui, dans le sexe, peut s’opposer au modèle conjugal hétérosexuel et monogame. Les homosexuels en sont le fer de lance. Au sein d’une société encore très profondément marquée par la culture de la dictature, la Movida se présente alors comme une sorte d’avant-garde qui voue un culte effréné à la modernité. C’est le réalisateur Pedro Almodóvar qui incarne sans doute le mieux l’esprit de la Movida à travers ses comédies où s’illustrent la libération des mœurs, la vitalité, la joie et l’exubérance de ces années folles. Sa personnalité, bouillonnante et extravertie, ainsi que son humour et son goût pour la provocation font rapidement de lui, dès la mort de Franco, l’une des figures les plus actives de la Movida. Il est de toutes les fêtes et lié à toutes les (futures) personnalités marquantes de la vie culturelle madrilène, y compris ceux qui réalisent les affiches de ses films : Ceesepe, Iván Zulueta, puis Juan Gatti.

Après 1986, le succès grandissant de ses artistes les plus influents contribue à les intégrer aux grands circuits commerciaux. L’évolution de la société rend leurs œuvres moins provocantes (plus commerciales). En 1992, le pays prouve son intégration européenne (l’Espagne a rejoint la CEE le 1er janvier 1985), son degré de modernisation et son ouverture sur le monde avec l’Exposition universelle de Séville, les Jeux Olympiques de Barcelone (il y a déjà eu la Coupe du Monde de football en 1982) et la désignation de Madrid comme capitale culturelle de l’Europe. La Movida se transforme alors en une image de marque, particulièrement prisée des touristes, et s’essouffle.
La réussite économique de l’Espagne entre 1975 et 2007 a permis de parler d’un miracle économique, malgré un taux de chômage très élevé par rapport au reste de l’Europe. Mais, depuis 2008, le pays a pris de plein fouet la crise économique, encore accentuée par une spéculation immobilière qui avait artificiellement multiplié par trois la valeur des bureaux et des logements en moins de dix ans. En 1991, Pablo Pérez-Mínguez (photographe espagnol) déclarait : « Bien qu’elle soit morte douze fois, cela sent la Movida partout, elle a imprégné l’Espagne entière et le monde entier ». Est-ce encore vrai aujourd’hui ?…

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