Graphisme néerlandais du XXe siècle à nos jours

Posté le 15 Juin 2015 dans Histoire du graphisme
Graphisme néerlandais du XXe siècle à nos jours

Le graphisme néerlandais est au goût du jour. Le style est audacieux, novateur et inventif, tout en restant fonctionnel, pratique et efficace. Mais en a-t-il toujours été ainsi ? Rien de tel qu’un peu d’histoire pour répondre à cette question.

Au début du XXe siècle, le monde change très vite. La révolution industrielle a créé une société nouvelle. Pour les graphistes, la demande est en constante augmentation, notamment de la part des fabricants de produits. Cette demande nouvelle va contribuer à engendrer un langage différente. Les formes ornementales de l’Art Nouveau sont peu à peu remplacées par un langage visuel réduit et plus clair, informatif : il faut communiquer le plus efficacement possible. C’est le Plakatstil allemand dont on trouve des représentants également aux Pays-Bas, avec notamment Daan Hoeksema et Willy Sluiter.

L’entre-deux-guerres

La période entre 1920 et 1930 est marquée aux Pays-Bas par des designers très importants dans l’histoire de la conception graphique : Theo van Doesburg,Piet Zwart et Paul Schuitema.
Theo van Doesburg est connu pour être le fondateur et principal animateur du mouvement De Stijl, qui est tout d’abord une revue d’arts plastiques et d’architecture, publiée de 1917 à 1928, sous l’impulsion de van Doesburg et avec la participation active de Piet Mondrian. Par extension, De Stijl désigne le mouvement artistique issu du néoplasticisme (terme employé par Mondrian et van Doesburg pour décrire leur art, abstrait, austère et géométrique) qui a profondément influencé l’architecture du XXe siècle, en particulier l’architecte et designer néerlandais Gerrit Rietveld – et plus généralement le Bauhaus, fondé en 1919, et, par voie de conséquence, le style international. L’ambition de De Stijl ètait de donner, par le biais de l’art abstrait, un sens nouveau aux arts en les rapprochant, en les intégrant autour du désir utopique d’une harmonie universelle dans l’intégration complète de tous les arts.
Piet Zwart débute sa carrière en tant qu’architecte, mais c’est comme designer graphique qu’il est reconnu, avec ses travaux pour la NKD (usine de câble à Delft) et la poste hollandaise, ainsi que pour son rôle de précurseur dans le champ de la typographie, où il utilise les principes du constructivisme. C’est sa rencontre avec El Lissitzky et Schwitters, en 1923, qui oriente tout son travail, marqué par l’utilisation de couleurs primaires, de formes géométriques, par la répétition de motifs texte et l’usage du photomontage et des photogrammes – lui donnant cette touche dadaïste et constructiviste. Zwart est également un membre important du courant photographique de la Nouvelle vision, né dans les années 1920 : l’apparition sur le marché de petits appareils maniables, comme le Leica, donne aux photographes une nouvelle liberté. Abandonnant la prise de vue frontale et horizontale héritée du siècle précédent, ceux-ci peuvent adopter des angles inédits (plongée, contre-plongée, vision latérale), structurant et fragmentant le cliché par des diagonales dynamiques et des cadrages en plan rapproché.
• Mais c’est Paul Schuitema qui a sans doute le mieux réalisé, dans le domaine du graphisme, la synthèse de tous ces courants. Dans les années 1920, il commence à travailler sur l’application des principes de De Stijl et du constructivisme au graphisme et à la publicité commerciale. Il fédère ainsi les idées des pionniers soviétique El Lissitzky et Rodchenko, du polonais Henryk Berlewi et de l’allemand Kurt Schwitters.

Après la seconde guerre mondiale

Willem Sandberg, graphiste et typographe est connu notamment pour avoir été, de 1945 à 1963, directeur du Stedelijk Museum d’Amsterdam, où il était entré en 1938. Il en a fait un centre de renommée internationale pour l’art moderne, incluant (comme le MoMA de New York) le design industriel, la photographie et le graphisme. Lors des différentes expositions, Sandberg concevait lui-même les catalogues, affiches et invitations, faisant de lui l’un des plus important concepteur graphique Néerlandais. Il fut également, en 1945, avec l’architecte et designer Mart Stam, à l’initiative de la création du GKf, une fédération d’artistes dont firent partie Piet Zwart, Otto Treumann ou Dick Elffers.
Otto Treumann est un juif allemand qui a fui les nazis en 1935 à l’âge de 16 ans pour rejoindre son grand frère à Amsterdam. Clandestin puis résistant durant la fin de la guerre, il devient citoyen néerlandais en 1946 et va jouer un rôle important dans la conception graphique de son pays d’adoption. Ses affiches pour les salons d’Utrecht ou de Rotterdam sont bien connues. Il travaille également pour le Stedelijk Museum d’Amsterdam, le Ballet national et conçoit des timbres pour la Poste néerlandaise.
Dick Elffers, artiste polyvalent (illustrateur, peintre, graveur, sculpteur, céramiste et photographe), est graphiste pendant 16 ans (1958-1973) du magazine de langue anglaise Delta (revue des arts, vie et pensée aux Pays-Bas). Reconnu pour son travail typographique, Elffers a également réalisé durant de nombreuses années les affiches du Holland festival et travaillé en tant que designer au Rijksmuseum d’Amsterdam, à la fois dans la conception graphique et les expositions du musée.

Avec Dick Elffers, les graphistes-illustrateurs (dans l’esprit de leurs prédécesseurs Daan Hoeksema, Willy Sluiter ou Charles Verschuuren) sont nombreux au sortir de la seconde guerre mondiale aux Pays-Bas. On peut citer Cor van Velsen (le Villemot néerlandais), Frans Mettes (qui, en plus des réclames, réalisa aussi de nombreuses affiches de films), Jan Wijga (également peintre et illustrateur de livres), ou encore Dick Bruna, célèbre pour avoir créé le petit lapin Nijntje (Miffy en anglais) ainsi que d’innombrables couvertures de livres pour la collection Zwart beertje (dans laquelle furent notamment publiés tous les Maigret).

Dans les années 1960, apparaît toute une génération de nouveaux graphistes, qui vont grandement contribuer à moderniser le graphisme néerlandais et seront les précurseurs de ce qu’on appelle le « Dutch design » : Jurriaan Schrofer (assurément le plus original, qui a réalisé beaucoup de couvertures de livres, en jouant avec la typographie), Jan van Toorn (très attaché à la conscience politique du spectateur), Jan Bons (également peintre, sculpteur et résistant durant la guerre), Ben Bos et Wim Crouwel, notamment.
Après avoir fait ses armes pour le Van Abbe Museum d’Eindhoven, Wim Crouwel s’associe avec Benno Wissing (graphiste) et Friso Kramer (designer) pour créer Total Design en 1963. Ben Bos les rejoint rapidement, Jurriaan Schrofer et Anthon Beeke quelques années plus tard. Cette agence marque profondément l’environnement graphique des Pays-Bas durant plusieurs décennies, tout en jouant un rôle formateur auprès d’une génération de designers graphiques, hollandais comme européens, qui font leurs premières armes au sein de ses équipes. Sa production, marquée par la rigueur d’un héritage moderniste, révèle également de profondes affinités avec l’art de son époque et reflète une pratique étendue du design, appliquée tant au domaine culturel qu’au domaine commercial : création typographique, identités visuelles et signalétique pour les plus grandes entreprises publiques ou privées (IBM, Olivetti ou les Postes néerlandaises), affiches, édition ou scénographie d’expositions pour des institutions culturelles de premier plan, à commencer par le Stedelijk Museum d’Amsterdam. Ce travail est fondé à la fois sur les inépuisables ressources de la grille, matrice de toute composition, et sur l’exploitation constante de l’écrit en tant qu’élément plastique. Wim Crouwel quitte Total Design en 1985 pour devenir directeur du musée Boijmans van Beuningen de Rotterdam jusqu’en 1993 ; Ben Bos suit en 1990. Sans doute un peu has been face à toutes les nouvelles agences qui ont surgi aux Pays-Bas, Total Design s’est alors réorienté dans la communication stratégique et, en 2000, a été rebaptisée Total Identity.

Le « Dutch Design »

S’il est difficile de dater avec exactitude son apparition, le « Dutch design » est, à n’en pas douter, une invention et une marque de fabrique à part entière. Depuis les années 1980, son influence va bien au-delà de la simple production d’une industrie de design nationale. Le design hollandais incarne aujourd’hui un état d’esprit qui conjugue expérience formelle, conceptualisation ingénieuse et construction raffinée, autant dans les domaines de la création graphique et du design produit que dans ceux de l’architecture et de la mode. L’un des pionniers du graphisme hollandais est sans doute Gert Dumbar, dont le studio a connu un plein essor dans les années 1980 et au début des années 1990. S’il fallait ne retenir qu’une chose de son apport au graphisme hollandais, c’est la place qu’il a su redonner au jeu et à l’ironie, en jetant un pont entre une démarche facétieuse et anarchique – bien ancrée dans l’avant-garde du graphisme hollandais – et le rationalisme calviniste qui caractérise la culture officielle des Pays-Bas.
Bien entendu, il n’est pas l’unique représentant de ce renouveau : on peut notamment citer Anthon Beeke ou Swip Stolk au début des années 1970.
• Après une importante année de formation comme assistant de Jan van Toorn, Anthon Beeke créé son propre cabinet de design graphique en 1963, travaillant principalement pour les éditeurs littéraires, des musées, des magazines culturels et compagnies de théâtre. Sa carrière indépendante est interrompue de 1976 à 1982, quand il est directeur adjoint de Total Design ; puis, jusqu’à la fondation de son propre studio en 1987, il travaille parfois avec Swip Stolk. Les créations de Beeke ont toujours suscité la controverse : de son alphabet composé entièrement de femmes nues (1969) à son affiche de 1981 pour Troilus en Cressida de Shakespeare, représentant la croupe d’une femme nue harnachée comme un cheval, il a souvent fait hurler les féministes.

Outre Total Design et Studio Dumbar, il y a aujourd’hui nombre de studios très créatifs aux Pays-Bas :
• Le plus ancien doit être Tel design, créé en 1962 par deux designers industriels. Gert Dumbar travailla d’ailleurs chez eux, comme directeur créatif, avant de créer sa propre agence en 1977 : c’est là qu’il a créé le logo des Chemins de fer néerlandais, encore en usage.
• Le collectif Wild Plakken (Affichage Sauvage), composé de Lies Ros et Rob Schrœder et créé en 1977, travaille exclusivement pour des groupes politiques, culturels et de gauche tout en refusant de toucher à la publicité. Leur pratique découle de leur expérience comme militants étudiants (à la Gerrit Rietveld Académie d’Amsterdam), quand dépliants et affiches devaient être produits aussi rapidement que possible et où l’équipement le plus sophistiqué disponible était un photocopieur.
Ben Faydherbe a étudié le graphisme et le design typographique à la Royal Academy of Art de La Haye de 1977 à 1982. Après avoir travaillé pour le studio Vorm Vijf de La Haye, il crée un studio avec Wout de Vringer en 1986. Il travaillent notamment pour des institutions culturelles, telles que le Nederlands Dans Theater ou le Summerfestival de La Haye.
• Thomas Widdershoven et Nikki Gonnissen (qui vivent en couple) sont les fondateurs de Thonik, un studio créé en 1993 et basé à Amsterdam, qui se spécialise dans la conception graphique, le design d’interaction et le motion design. Dans les projets de Thonik, la typographie constitue avant tout un système graphique – à construire par commande – qui révèle dans son application des qualités antisystématiques : le système est fondé sur l’analyse ainsi que sur l’intuition, et son application fournit des designs alliant la cohérence au hasard et la perfection à l’imprévisibilité.
De Designpolitie, créé en 1995 par Richard van der Laken and Pepijn Zurburg, est l’un des studios les plus originaux des Pays-Bas. Ils sont notamment connus pour un projet collectif (avec Herman van Bostelen et Lesley Moore) appelé Gorilla : des visuels, créés pour le journal national De Volkskrant – et aujourd’hui publiés dans l’hebdomadaire De Groene Amsterdammer – qui parlent du monde où nous vivons.
KesselsKramer, créé par Erik Kessels, est en 1996 avec une série d’affiches très remarquées pour le Hans Brinker Budget Hotel, autoproclamé pire hôtel du monde. Mais ils ont aussi comme client Diesel ou Unilever. En 2008, ils ont ouvert à Londres un espace qui regroupe sous un même toit une agence de communication, une galerie et une boutique où ils vendent notamment leurs posters.
Experimental Jetset, créé en 1997, est composé de seulement trois personnes, Marieke Stolk, Danny van den Dungen et Erwin Brinkers. Ces trois membres, diplômés de l’Académie Gerrit Rietveld, collaborent depuis l’obtention de leur diplôme. Alors que leurs influences sont multiples et variées, leur esthétique est étroitement liée à celle du mouvement moderniste, avec l’utilisation quasi exclusive de l’Helvetica et une palette de couleurs souvent monochromatique.
Daniel van der Velden et Maureen Mooren ont ouvert leur studio en 1998. Ils essayent de repenser les possibilités et le potentiel du « signe » et du motif ornemental à une époque de saturation visuelle. Daniel van der Velden a également créé avec Vinca Kruk une sorte de think tank graphique appelé Metahaven, qui utilise le design graphique pour questionner le pouvoir de l’image à l’ère d’Internet.
Richard Niessen et Esther De Vries, tous les deux diplômés à la Gerrit Rietveld Academie, travaillent ensemble depuis 2007. Héritiers d’une culture marquée par le néoplasticisme qui voulait structurer les formes et les couleurs au maximum pour ne conserver que « le style » brut (le fameux De Stijl néerlandais), ils reprennent ces idées de simplicité des formes, de formes structurées, mais s’en écartent en ce qu’ils jouent de manière à ce que la structure devienne l’ornement (comme van der Velden & Mooren), précisément ce dont les néoplasticistes voulaient se débarrasser.

Sinon, dans les graphistes indépendants, on peut citer Lex Reitsma, responsable de la conception graphique du Nederlandse Opera, Gielijn Escher, graphiste (pour le Théâtre Shaffy ou le Het Ballet) mais aussi collectionneur d’affiches, Irma Boom, illustratrice et typographe, connue pour l’illustration de nombreux livres, Paulina Matusiak, née en Pologne et qui a fondé le Studio Matusiak en 2002, ou encore Hansje van Halem, qui joue avec la typographie, mélangeant travail manuel et numérique pour tisser de véritables dentelles visuelles.

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