Graphisme polonais du XXe siècle à nos jours

Posté le 6 Juin 2015 dans Histoire du graphisme
Graphisme polonais du XXe siècle à nos jours

A la fin du XIXe siècle, la Pologne en tant qu’état n’existe pas, partagée depuis cent ans entre la Prusse, la Russie et l’Autriche-Hongrie et ne subsistant qu’au travers de sa culture, sa langue et sa religion. Varsovie, sous domination russe, est le centre économique et industriel de ce pays inexistant, tandis que Cracovie, sous une domination autrichienne moins oppressante, s’impose comme le berceau de la vie artistique, culturelle, scientifique, politique et religieuse. C’est là que se retrouvent écrivains, poètes et artistes ayant voyagé en Europe d’où ils ramènent les tendances culturelles du moment. L’affiche vient de naître en France de la main de Jules Chéret, avec l’invention de la lithographie en couleurs. Influencés par les réalisations des maîtres français de cette nouvelle forme d’art, notamment Toulouse-Lautrec, ces artistes polonais adoptent l’affiche en tant que nouveau moyen d’expression.
Les premiers affichistes sont donc des peintres, comme Jozef Mehoffer ou Karol Frycz, qui puisent leurs influences un peu partout, dans le Jugendstil allemand, la Sécession autrichienne, le japonisme ou le modernisme français, avec un accent mis sur la qualité hautement artistique du projet, une attitude qui va continuer à caractériser l’affiche polonaise tout au long du XXe siècle.

Tadeusz Gronowski: Père de l’affiche polonaise

1918 voit la Pologne finalement réapparaître sur les cartes. Aussitôt, la croissance est fulgurante dans toutes les industries. Le tourisme, en particulier, est à son apogée, et Stefan Norblin est chargé de créer une série d’affiches pour promouvoir la Pologne comme destination touristique.
La rapide industrialisation et le développement du commerce créent les conditions favorables d’une publicité puissante. L’affiche est son médium de prédilection. Elle s’éloigne d’une élaboration trop artistique pour un langage visuel plus simple et plus direct, s’inspirant du cubisme ou du constructivisme, libérés de la nécessité d’imiter la nature. Les étudiants de l’Université de Varsovie sont les plus réceptifs à cette nouvelle orientation. Ils ne sont pas alourdis par un ballast académique comme l’étaient les peintres de la génération précédente et sont donc plus naturellement enclins à appliquer les règles de la géométrie à des utilisations commerciales. Parmi ces étudiants, se trouve Tadeusz Gronowski.
Élève doué, il devient vite un maître de l’affiche publicitaire, alliant le banal avec l’artistique dans des compositions claires et homogènes qui intègrent la typographie à l’illustration, avec un penchant pour l’humour qui crée une connivence avec le spectateur. En 1923, Gronowski fonde (avec Jerzy Gelbard et Jan Mucharski) son propre studio à Varsovie, qui porte bien son nom : l’Atelier Plakat (ce qui signifie Affiche).

Le travail de Gronowski est poursuivi dans les années trente par un groupe d’architectes formé à Varsovie par les professeurs Zygmunt Kaminski et Edmund Bartłomiejczyk. Ils sont formés au concept allemand de Gesamtkunstwerk (œuvre d’art totale) qui se caractérise par l’utilisation simultanée de nombreux médiums et disciplines artistiques, parmi lesquelles ils ont appris à maîtriser les techniques du graphisme appliqué, avec la volonté de travailler pour la société contemporaine. On peut citer Edward Manteuffel et Antoni Wajwód qui ont fondé l’Atelier Mewa, Jan Levitt et Jerzy Him Anatol Girs et Bolesław Barcz, Konstanty Maria Sopoćko, ou encore Eryk Lipinski.

L’école polonaise

Après la seconde guerre mondiale, tout change. Le premier acte législatif du gouvernement polonais dans le domaine du cinéma après la libération est la nationalisation de cette branche. Ainsi, toutes les questions relatives à la création, à la production et à la distribution des films sont placées sous le contrôle de l’entreprise d’Etat Film Polski, l’objectif majeur étant l’utilisation du cinéma (médium populaire à large diffusion) en tant que moyen d’éducation sociale et de propagation de l’enseignement et de la culture, avec la volonté identitaire de défendre son patrimoine. Dès 1945, l’État se place donc à la tête de la cinématographie, il est le mécène de la création contemporaine polonaise et contrôle toutes les questions relatives au 7ème art.
Mais les critères sélectifs de l’Office Central du Cinéma rendent difficiles une grande liberté en matière de programmation. En 1970, sur les 200 films projetés, la moitié provient des pays socialistes. Cet aspect s’explique certes par une volonté idéologique mais aussi par les problèmes financiers liés à la devise polonaise (zloty) qui n’a pas une grande valeur en dehors de ses frontières. Dans les années 1970, la situation s’améliore et la programmation peut s’élargir. Chaque année, un festival de cinéma « Konfrontacje » (confrontations) permet d’ouvrir les frontières et de proposer au public un regard sur la production mondiale. Cet événement est très attendu par le public et certains prennent leurs congés à cette période pour assister à toutes les projections.

Les années 1950 et 1960 marquent l’âge d’or de l’affiche polonaise. Les deux principales structures chargées de la communication et la diffusion des films sont Film Polski et Centrala Wynajmu Filmów (centrale de location des films). Elles n’emploient pas des designers graphiques mais des artistes. C’est la période où se développe « l’école polonaise », courant porté par les Beaux-Arts de Varsovie où les plus grands affichistes tels que Jan Lenica, Jakub Erol, Romuald Socha, Jerzy Flisak, Franciszek Starowieyski ou Eryk Lipinski font leurs classes.
Le rejet des valeurs commerciales occidentales du régime polonais permet aux artistes de s’exprimer au travers de l’affiche qui perd sa fonction originelle de support de communication publicitaire. Il faut croire que les pressions économiques sont plus exigeantes que celles des politiques en matière de création artistique !
L’affiche est alors une des rares forme d’expression artistique tolérée par l’Etat. Film Polski privilégie principalement les artistes issus de l’école des Beaux-Arts de Varsovie pour créer de véritables œuvres originales inspirées plus par l’esprit du film que par son contenu narratif. Dès 1950, un mouvement particulier à la Pologne se développe et de nombreux artistes apposent leurs signatures sur les affiches de cinéma, mais aussi de théâtre, d’opéra, de musique ou de cirque.
Si la programmation est contrôlée, le visuel des affiches est souvent totalement libre, ce qui s’explique par le peu de diffusion : les affiches étant rarement affichées dans les rues mais restant dans le cadre du cinéma, elles n’avaient donc aucune fonction publicitaire. De même, les valeurs pratiques, informatives, n’avaient pas de réelle importance, l’esthétisme primait sur le reste. Pour chaque film étranger, une affiche était crée car les affiches originales étaient tout simplement interdites. Les œuvres étaient généralement abstraites, métaphoriques et les artistes se servaient de l’allusion pour parler de la situation en Pologne car les censeurs n’arrivaient généralement pas à lire entre les lignes. Cet aspect concerne tout l’art polonais de cette époque, derrière des toiles, des films ou des affiches il y avait souvent un deuxième sens caché. Quant on regarde les œuvres de certains affichistes, il est ainsi parfois difficile de les interpréter.
C’est ce qui explique que les polonais aient développé un langage si particulier au travers de l’affiche et de l’art graphique (voir par exemple le Néo-expressionnisme polonais).

Le mouvement Solidarność met fin à la nationalisation de l’industrie cinématographique en 1989. A partir de cette période, la production d’affiches polonaises de cinéma décline au profit des visuels standardisés et uniformisés des grandes maisons de production. A l’heure actuelle, un petit marché de l’affiche polonaise a émergé et des galeries spécialisées autour de l’affiche de cinéma ont fait leur apparition à Cracovie et Varsovie. Le caractère original et la faible circulation de ces affiches en font de véritables œuvres d’art très recherchées.

Roman Cieslewicz

Roman Cieslewicz est l’un des plus grands graphistes de la seconde moitié du XXᵉ siècle. Dans les années 1950, il contribue à la réputation de l’école polonaise de l’affiche. Avant de quitter la Pologne pour la France, Roman Cieslewicz réalise une cinquantaine d’affiches en Pologne. Mais en 1963, il quitte son pays « pour voir comment [ses] affiches résisteraient à la lumière des néons en Occident ». Il s’installe à Paris et obtient la nationalité française (en 1971). Là, outre l’affiche, il peut expérimenter d’autres ressorts de son art : direction artistique (pour Elle), publicité (agence M.A.F.I.A.), lettrage, collage, photomontage, édition (livres et revues), enseignement (professeur à École supérieure des arts graphiques de Paris). Son œuvre explore et défriche, mêlant sans cesse travaux de commande et recherches personnelles : un catalogue pour le Centre Pompidou, une publicité pour Vuitton, une affiche pour la ville de Montreuil, la couverture de l’Ultra-guide de Paris la nuit, une maquette de Elle ou de Ty i Ja, un livre sur le Che, une couverture d’A.M.C., un photomontage pour Vogue… Passant d’un médium à l’autre, il cherche à frapper le regard pour mieux l’aiguiser. Cieslewicz utilise le réel, c’est son métier, mais il le dépasse, et c’est là tout son génie. Nourri des leçons des maîtres constructivistes, inspiré par le pop art, le surréalisme et la société dans laquelle il a choisi de vivre, il compose une œuvre qui révolutionne la création graphique contemporaine.

Henryk Tomaszewsky

Henryk Tomaszewsky est l’autre grand nom du graphisme polonais. Ce maître incontesté a fait de l’affiche culturelle un lieu de liberté et de création résistante en se démarquant radicalement du réalisme socialiste. Enseignant, il a profondément influencé les pratiques de graphistes désormais reconnus parmi lesquels plusieurs français comme Alain Le Quernec, Michel Quarez ou certains membres du groupe Grapus – et ainsi largement contribué au renouveau de l’affiche française vers la fin des années 1970.
Né en 1914 à Varsovie, c’est dans cette même ville qu’il suit, de 1934 à 1939, des études de peinture avant d’enseigner lui même l’affiche à l’Académie des Beaux-Arts de 1952 à 1985. Conjuguant innovation et influences d’avant-guerre, il remporte pas moins de cinq Médailles d’Or à l’Exposition Internationale de l’Affiche de Vienne en 1948. Alors que le réalisme socialiste devient la doctrine officielle avec le stalinisme, Tomaszewski prend conscience de la responsabilité sociale associée à la création graphique, l’affiche étant un support facile à travailler et à diffuser. En pleine période de propagande, il lutte pour conserver une double indépendance : la sienne et celle de l’affiche, son laboratoire d’expérimentation. Ses premiers travaux, très matures et plutôt minimalistes, sont l’affirmation de l’exactitude et de la pureté de l’évidence. C’est au début des années 1960 qu’il amorce un joyeux glissement vers l’immaturité, l’insouciance et un plus grand laisser-aller.

La galerie

Voici donc quelques unes de ces affiches polonaises, du XXe siècle à nos jours. Bon voyage.

1 Commentaire

  1. La peinture polonaise du XXe siècle à nos jours | La peinture du XXe siècle
    8 mai 2017

    […] riche – que ce soit en peinture, mais aussi dans l’art de l’affiche avec une École polonaise reconnue dont l’âge d’or se situe dans les années 1950 et 60 et dont les principaux […]

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